Épisode #2 : En surface, la résistance s’organise

VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d'enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.

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13 Juillet 2016, 2:45pm

Solenn Sugier / VICE News

Certains y voient une poubelle nucléaire qui va nous empoisonner, d'autres le seul moyen de traiter les déchets radioactifs. VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d'enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.


Tous les épisodes de notre reportage sont à retrouver ici : DANS LE VENTRE NUCLÉAIRE DE BURE


En ce début de matinée, les voitures défilent les unes après les autres dans le village de Bure, dans la Meuse. Les personnes qui en sortent ont les yeux fatigués, les traits tirés. Elles se serrent dans les bras, échangent quelques mots. Elles sont contentes de se retrouver, mais expriment aussi leur colère contre ce qui s'est passé quelques heures plus tôt.

À 6h30 ce jeudi 7 juillet, les opposants au projet de stockage de déchets radioactifs Cigéo qui occupaient la forêt communale du village voisin de Mandres-en-Barrois ont été évacués par les forces de l'ordre. « Ils sont intervenus de manière très rapide », nous raconte Sylvestre, l'un des occupants (son prénom est un pseudonyme). « Il y avait plusieurs centaines de gendarmes mobiles, des camions de CRS et un hélicoptère. La sommation a été très rapide. Ils ont chargé au bout de quelques secondes. La forêt était pleine de gaz lacrymogène. »

1.Le village de Bure 2.Lieu de l'occupation de la forêt de Mandres-en-Barrois 3.Position du laboratoire de l'Andra 4.Commune de Saudron 5.Commune de Mandres-en-Barrois

Carte de Bure et ses environs (via Google Maps):

Un peu plus loin, Étienne, l'avocat de plusieurs associations d'opposants, laisse éclater son exaspération : « C'est une expulsion manu militari alors qu'on sait qu'il y a des enfants dans le bois ! J'ai envoyé un mail hier encore à la préfecture pour les avertir. C'est un scandale ! » La veille, la demande de suspension de l'ordonnance d'expulsion déposée par les opposants n'a pas été traitée par le Tribunal de grande instance de Bar-le-Duc. L'avocate de l'Andra a demandé un renvoi à la semaine suivante.

« On est dans quel État ? Dans quelle justice ? Bon seigneur, j'accepte une semaine de délai pour que l'Andra revoie ses fiches, et on nous envoie les CRS ? » s'emporte Étienne. « C'est une erreur politique. C'est comme si la société civile n'existait pas. Je ne sais pas s'ils veulent que les citoyens se radicalisent, mais ils font tout pour. »

De son côté, la préfecture assure dans un communiqué que les opposants « se sont violemment opposés à l'intervention ». Deux gendarmes ont été blessés, « l'un par l'explosion d'une fusée de barricade, le second par morsure d'un opposant ». Celui-ci a d'ailleurs été interpellé. Un des occupants a aussi été brûlé aux mains en mettant le feu à une barricade, expliquent les opposants et les autorités.

Un panneau « No Cops » à l'entrée de la zone qui était occupée, la veille de son évacuation (Solenn Sugier)

Cette évacuation met fin à une occupation commencée le 19 juin. Ce jour-là, les opposants au projet Cigéo ont organisé un grand pique-nique. Environ 200 personnes se sont alors dirigées vers la forêt de Mandres-en-Barrois, où l'Andra prévoit de construire des puits d'évacuation et de ventilation pour son futur centre de stockage souterrain de déchets radioactifs. « On a enlevé les barrières et les barbelés mis en place par l'Andra », relate Sylvestre. « La police suivait tout ça de loin. Puis on a acté la libération de la forêt. »

Une banderole « Bure = poubelle irréversible » à l'entrée de la zone qui était occupée, avant son évacuation (Solenn Sugier)

Les opposants ont installé des tentes et ont construit un préau. Ils entendaient ainsi contester l'acquisition du bois communal par l'Andra. L'agence a obtenu cette forêt en l'échangeant contre une partie d'une autre forêt, achetée à une commune voisine. Mais la légitimité du vote du conseil municipal, qui s'est déroulé à 6 heures du matin en juillet 2015, a été remise en cause par les opposants. « La majorité du conseil municipal est composé de cultivateurs, c'est pour cela que le vote a eu lieu si tôt », soutient de son côté Jean-Paul Baillet, le directeur général adjoint de l'Andra.

Dans la plainte qu'elles ont déposée, les associations soulèvent d'autres points de discorde. D'après elles, l'Andra n'aurait pas demandé une autorisation nécessaire à la préfecture pour réaliser le défrichement d'une partie de la forêt. Il a permis d'installer des barrières délimitant une zone pour les forages. Elles condamnent surtout des travaux commencés avant même que le projet Cigéo ait une existence légale.

Jean-Paul Baillet assure pour sa part que « comme tout propriétaire normal, l'Andra a débuté des travaux préliminaires » en amont de la demande d'autorisation de création de son site. Ces travaux préliminaires, ce sont des forages effectués à une cinquantaine de mètres de profondeur.

Sylvestre nous accueille sur le site occupé, la veille de son évacuation. Il nous explique que l'idée est de créer un rapport de force face à l'agence de gestion des déchets radioactifs. « On n'a jamais de prise sur le projet. Il est tellement titanesque que ça dépasse l'être humain. Grâce au blocage, on en a enfin une. »

Schéma du projet d'installation de Cigéo (image via Andra)

Derrière cette occupation, c'est aussi une certaine vision de la forêt que les opposants souhaitent défendre. « Cette forêt fait partie de la vie du village, elle a 300 ans », raconte Sylvestre. « C'est un lieu d'usage collectif : on y pratique la chasse, la cueillette, ou l'affouage [Ndlr, c'est-à-dire le droit des habitants d'une commune de pratiquer certaines coupes de bois sur les biens communaux]. » Les occupants du bois voudraient en faire un « couarail », un mot de patois lorrain qui désigne un lieu de rencontre et de discussion.

Pour le jeune homme de 25 ans, aucune autre forêt ne peut compenser la perte de celle-ci. « D'un point de vue naturaliste, je m'oppose à la notion de zone de compensation. On ne peut pas recréer des souvenirs. C'est le seul territoire à posséder encore une histoire en Meuse. »

Lui n'est pas originaire de la région. Il a vécu dans la Drôme puis à Paris. Ce militant anti-nucléaire est venu plusieurs fois à Bure pendant un an, pour des actions en lien avec la Confédération paysanne. Il dormait alors dans la « Maison de la résistance à la poubelle nucléaire », un vieux corps de ferme dans le village de Bure, racheté par les associations Bure Zone Libre (BZL) et Sortir du nucléaire. Depuis le début de l'occupation du bois, il n'en est plus reparti.

Du matériel de l'Andra, sur la zone qui était occupée (Solenn Sugier)

Les soutiens au projet Cigéo distinguent les « opposants historiques », qui luttent depuis 20 ans, des jeunes qui sont arrivés plus récemment et occupaient notamment la forêt. Stéphane Martin, maire du village de Gondrecourt-le-Château, situé à 15 kilomètres de Bure, ne mâche pas ses mots : « Il y a deux types d'opposants. Les opposants historiques qui le sont par conviction. Et les opposants dans la forêt qui sont issus de mouvements radicaux et extrémistes, qui s'opposent à tout et qui n'ont pas de lien avec la région. »

Dans la forêt de Mandres-en-Barrois, lors de notre visite la veille de l'expulsion, des jeunes sont allongés autour d'un feu de bois. D'autres sont assis autour d'une table, près de l'abri à nourriture. Certains viennent de l'étranger. D'autres sont originaires de la région. Un homme, dans la quarantaine, est venu de la zone d'occupation de Notre-Dame-des-Landes, où la lutte à Bure a été l'un des thèmes principaux d'un grand rassemblement d'opposition au projet d'aéroport les 9 et 10 juillet derniers. Des enfants d'une dizaine d'années courent aussi sur le chemin. L'un d'eux accompagne son père, un habitant du village, qui dort dans le bois depuis une semaine.

Ce mélange est revendiqué par les opposants sur place. Ils ne désignent pas l'endroit comme une « ZAD », pour « Zone à défendre », un terme employé à Notre-Dame-des-Landes ou Sivens. « Nous sommes une ZIRA, une zone d'insoumission à la radioactivité », lance Sylvestre. « Nous sommes en lien avec les associations et la population locales. »

Le « préau » de la zone occupée, la veille de son évacuation (Solenn Sugier / VICE News)

Installé sous le préau construit par les occupants, Michel confirme. « Habitant de Mandres-en-Barrois depuis 68 ans », ce peintre en bâtiment à la retraite a connu trois mandats de conseiller municipal. Il a toujours été opposé au projet de l'Andra. « Ce bois, c'est ma vie », confie-t-il, un sourire aux lèvres. « Quand nous n'avions pas la télé, petits, on venait y chercher les champignons. » Il soutient pleinement l'initiative des « jeunes », comme il les appelle.

« Je viens régulièrement les voir en forêt. Il y a aussi des personnes âgées qui sont heureuses de voir que la forêt revit. » Il assure que l'occupation du bois a donné un nouveau souffle, et un peu de culot, à l'opposition « historique ». « Des gens avaient baissé les bras, comme moi. Mais on est fier d'avoir réussi à bloquer l'Andra. Nous, on aurait eu peur de faire ça, on se serait senti gêné. Et puis on n'est pas assez nombreux. Ce n'est pas notre culture, mais je les suis quand même ! »

L'évacuation du bois n'a pas ébranlé la motivation des opposants. Le matin même, regroupés devant la « Maison de la résistance », habitants de la région ou non, ils prévoyaient un rassemblement le week-end du 16 juillet, avec pour but de réoccuper la forêt.


Retrouvez la suite de ce reportage lundi : Épisode #3 : Prêts à vivre sur un site d'enfouissement nucléaire ?

Tous les épisodes sont à retrouver ici : DANS LE VENTRE NUCLÉAIRE DE BURE


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