Quand les hooligans déferlaient sur vos ordis
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Quand les hooligans déferlaient sur vos ordis

Storm Over Europe était un jeu qui permettait de contrôler un groupe de hooligans. Sorti en 2002, avant le Mondial asiatique, il s’était attiré de très nombreuses critiques.
20.6.16

Depuis le début de l'Euro, la France et l'UEFA ont de nouveau fait connaissance avec les hooligans. Marseille a été témoin de cette dérive du football. Lens et Lille craignaient d'en faire les frais et le ministre de l'Intérieur a pris des mesures supplémentaires. « Sauf à transformer les villes en zone retranchées, nous ne pouvons pas faire plus », a-t-il déclaré lors d'une visite à Bordeaux. Preuve qu'on ne plaisante pas avec le hooliganisme. Et pourtant, un jeu vidéo avait tenté le coup il y a plus de dix ans.

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En 2002, la société néerlandaise DarXabre sent le bon filon et décide de sortir un jeu censé parodier le phénomène. Hooligans: Storm Over Europe est né. Quelques mois avant la Coupe du monde au Japon et en Corée du Sud, il est possible de contrôler un gang de hooligans virtuels avec un système un peu similaire au célèbre jeu de stratégie Age of Empire. Le but est simple: devenir le groupe le plus célèbre et le plus craint en Europe. Le texte de présentation donne le ton: « Ravagez toute l'Europe, utilisez de l'alcool, de la drogue et des prostitués pour contrôler vos troupes et dès qu'il y a des problèmes, réglez-les avec un bon petit coup sur la tête ! ». La phrase d'accroche sur la jaquette se veut, elle, plus sarcastique: « La seule chose à craindre, c'est d'être à court de bière ».

À sa sortie, le jeu devient un best-seller aux Pays-Bas et en Belgique. 16 000 exemplaires sont vendus au mois de janvier 2002. Mais la réaction du monde du football est beaucoup plus mitigée. Avant même qu'il ne se retrouve dans les étals, Hooligans : Storm Over Europe s'attire les critiques de la Football Association, la fédération anglaise de football. Le Home Office, le ministère de l'Intérieur anglais, y va également de son petit commentaire: «Nous pensons que les créateurs agissent de façon totalement irresponsable ». Les deux entités condamnent fermement le jeu. Pour quelles raisons ? Les mêmes dès qu'on parle d'industrie du divertissement : les gens seraient tentés de reproduire dans la réalité ce qu'il se passe sur l'écran. Aux Pays-Bas, la fédération néerlandaise (KNVB) souhaite même son interdiction. Sans succès.

« Nous savions que beaucoup de gens allaient être choqués par le sujet, mais j'essaye de leur expliquer que notre objectif n'est pas d'idéaliser les pratiques hooligans, expliquait à l'époque Jason Garber, le directeur marketing de DarXabre. Les gangs représentés dans Hooligans n'existent pas réellement, tout comme le monde dans lequel ils évoluent. L'intrigue est politiquement incorrecte, mais la façon dont on a traité le sujet est censée faire rire le joueur ».

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L'intrigue justement. Elle se décortique en onze niveaux. Du premier où il faut faire entrer votre « leader » et dix de ses hommes dans un stade, au dernier où vous devez voler la coupe d'Europe que votre équipe a perdu en finale (parce que les hooligans sont mauvais joueurs), le principe est toujours le même. Vous récoltez de l'argent en pillant des magasins. Ensuite, c'est la tournée des bars pour recruter de nouveaux hools. Graphiquement, le jeu fleure bon les années 2000 (autrement dit, ce n'est pas folichon). Si le leader meurt, c'est game over.

Pour arriver à réaliser les divers objectifs, qui font voyager des Pays-Bas jusqu'à Rome, en passant par la France, les hooligans utilisent bien évidemment la violence. D'abord en se tapant dessus ou en se jetant des pavés, mais au fil de la progression, on peut utiliser des armes à feu et balancer des cocktails molotov. « Ce n'était peut-être pas le jeu de l'année mais c'était une véritable tentative d'un groupe de personnes qui pensait que ça pouvait faire un jeu cool, explique Jason Garber, aujourd'hui chez Stainless Game. Je pense que beaucoup de personnes ont juste pensé que nous prenions avantage de quelque chose alors que nous pensions qu'il y avait vraiment un vrai jeu là-dedans. Au final, l'industrie a prouvé que de nos jours, il y a des jeux dans absolument tout et n'importe quoi. »

Surtout que l'ensemble du jeu est teinté de dérision, explique le Canadien. Lors de la mission en France par exemple, la voix off lance qu'il y a « un problème »: « et ce n'est pas dû au fait qu'on y boit du vin à la place de la bière ». Entre les niveaux (qui charge au son de supporters qui crient « ça chaaaarge »), le jeu met en place une mini-série plutôt décalée avec des hooligans britanniques. Le leader, un dénommé Sniffer, est un personnage inspiré d'un plombier à Glasgow, qui s'appelle Tom Glancy. Ce qui peut s'avérer être un détail aujourd'hui ne l'était pas à l'époque pour les membres de la Tartan Army, le groupe de supporters de l'équipe d'Écosse (qui n'est pas présente à l'Euro), furieux de voir un Écossais comme personnage principal. Tommy Madden, le président de la West of Scotland Tartan Army a même appelé à l'époque pour un boycott du jeu. « C'est désolant de nous dépeindre avec le même pinceau que les éléments violents qui composent les fans anglais ou néerlandais. Nous avons abandonné le hooliganisme depuis longtemps », déclarait-il à l'époque selon le Daily Record.

Un nouveau coup pour Jason Garber, DarXabre et Hooligans: Storm Over Europe. Au départ du projet, l'idée est pourtant de faire un jeu différent des autres : « Nous étions fatigués de tous ces jeux qui ont lieu dans le futur. Toute l'équipe a réfléchi sur un sujet d'actualité et on a trouvé que les hooligans constituaient une idée intéressante.» Malheureusement pour eux, le sujet est encore bien trop d'actualité pour qu'il ne fasse pas polémique. Mais Jason Garber pointe un autre événement qui a contribué au mauvais accueil : le 11 septembre 2001. « On l'a vécu comme ça lors de la sortie du jeu. Même des films comme Collatéral avec Arnold Schwarzenegger en ont subi les répercussions. D'autres développeurs ont réussi à s'en tirer mais nous, on est tombé en plein dedans. » Au final, l'ancien directeur marketing parle aujourd'hui de Hooligans: Storm Over Europe comme d'une expérience « extrêmement intéressante mais financièrement moyenne. Pas assez pour en faire plus et pas assez pour en mourir ».

Un tel jeu serait-il possible aujourd'hui ? Rien n'est moins sûr. 180 policiers étrangers ont rejoint les rangs français pour lutter contre les hooligans pour l'Euro 2016. De son côté, Jason Garber n'a aucun regret. « Je ferais probablement les choses différemment dans le développement mais je pense toujours que l'idée était géniale. »