société

Un regard sur la présence policière à Nantes et dans sa région

Dans son ouvrage « Police et paysages » le photographe Yves Monteil s'interroge sur la présence policière en Loire-Atlantique et notamment à Notre-Dame-des-Landes.

par Louis Dabir
15 Février 2019, 8:06am

Photos : Yves Monteil 

Depuis le 17 novembre 2018 et l’acte I de la mobilisation des « gilets jaunes » c’est devenu le rituel dominical des médias français. Pêle-mêle : le rassemblement des « gilets jaunes » a été perturbé par des casseurs ; un manifestant a été blessé par un tir de LBD ; des barricades ont été érigées par des individus masqués ; le déploiement des forces de l’ordre est impressionnant ; l’exécutif a déployé les grands moyens. Les éditorialistes et autres spécialistes « police-justice » ne se privent pas de donner leurs avis, parfois bien tranchés – coucou Dominique Rizet. Ce capharnaüm médiatique nous laisse penser que la situation est inédite. Bien sûr, elle l’est dans sa longueur, sa récurrence, et parfois dans sa violence.

Mais ce n’est pas une première, loin de là. Les manifestations et les rassemblements ont toujours engendré la présence des forces de l’ordre, plus ou moins visibles. Notamment à Nantes, ville ancrée dans différentes luttes de part son histoire, sa géographie et sa proximité avec la Bretagne et Notre-Dame-des-Landes. La préfecture de Loire-Atlantique et son projet d’aéroport du Grand Ouest est justement un des objets d’étude d’Yves Monteil.

Entre 2012 et 2018, ce photographe nantais a effectué un travail photographique sur la présence policière en Loire-Atlantique, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, jusqu’aux différentes manifestations à Nantes. Et plus particulièrement sur la « militarisation de l’espace public ». Comme pour mieux démontrer que ce n’est en rien banal. Est né de ce projet un livre intitulé Police et paysages. Par souci d’indépendance, dans le choix des photos notamment, Yves Monteil et Claire Leleu, fabricante dans l’édition, ont décidé d’auto-éditer l’ouvrage. Et donc de lancer une campagne de financement participatif qui doit prendre fin le 22 février. En attendant, Yves Monteil a accepté de répondre aux questions de VICE.

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VICE : Comment cette aventure photographique a-t-elle débuté ?
Yves Monteil : Je crois vraiment qu’elle prend sa source en amont de la photographie elle-même, dans mon rapport conscient et inconscient avec la police. Avant de m’y confronter, elle m’a toujours procuré un sentiment de peur plutôt que de protection. Ce travail photographique est sans doute une réponse à cette peur. Un dépassement aussi, pour aller plus loin en décryptant comment fonctionne cette police et prévenir de ses dangers. Quand le maintien de l’ordre se militarise ainsi, doublé de lois liberticides c’est qu’il y a un problème. La peur a fait place à l’inquiétude et à l’engagement photographique.

En quoi le maintien de l’ordre est une thématique qui a suscité chez vous l’envie d’y consacrer un livre ?
Le thème s’est imposé à moi au cours de mon parcours photographique débuté il y a 20 ans, notamment dans la vie associative et militante nantaise. En 2012 je travaillais déjà comme journaliste web, écrit et photo, pour un média alternatif nantais, quand « l’Opération César » , censée « évacuer » la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, a été lancée. J’ai couvert une première journée d’affrontements et, ce jour-là, il m’est devenu évident que le maintien de l’ordre, qui s’apparentait plus à une opération militaire, et ceux qui le subissaient, allaient devenir le thème central de mon travail. À mes yeux, ce n’était pas les lieux de vie et les zadistes qui étaient illégaux mais respectivement la destruction que l’on en faisait et la répression qu’ils subissaient. Quelque chose ne tournait pas rond. Le terrain qui m’aspirait donnait tort à tout ce que les pouvoirs politique, médiatique et policier disaient. J’allais le dire en photos.

« Historiquement les luttes ouvrières ont été fortes à Nantes et à Saint-Nazaire dans les années 50. Il y a aussi l’héritage des luttes citoyennes et d’agriculteurs contre des projets de centrales nucléaires à partir des années 70 »

J’ai quitté le monde associatif en 2015 pour me consacrer entièrement à mon sujet, continuant à photographier, tout en me documentant sur l’histoire du maintien de l’ordre et de la police en étudiant leur histoire, leur sociologie… Me plongeant aussi dans des recherches iconographiques… Et bien sûr le travail de mes aînés photojournalistes. Je pense à Elie Kagan, quasiment le seul photographe, témoin des dizaines de meurtres d’Algériens commis par la police le 17 octobre 1961 à Paris. Un événement méconnu aujourd’hui, et qui a indirectement beaucoup joué pour ce livre.

En quoi selon vous, la région nantaise est-elle symptomatique de la militarisation croissante de notre société ?
Historiquement les luttes ouvrières ont été fortes à Nantes et à Saint-Nazaire dans les années 50. Il y a aussi l’héritage des luttes citoyennes et d’agriculteurs contre des projets de centrales nucléaires à partir des années 70 : Le Carnet, près de Nantes, et Plogoff dans le Finistère. C’est sur le terreau historique de ces mouvements ouvriers et anti-nucléaire que l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes s’est forgée pendant des décennies jusqu’à l’arrivée des zadistes, comme un ultime recours, dès 2009. Jusqu’à la première intervention militaire de 2012.

La militarisation du bocage de Notre-Dame-des-Landes, et par prolongement celle des rues de Nantes, a été proportionnelle à la force du mouvement anti-aéroport. Ce fut aussi un terrain d’expérimentation du maintien de l’ordre comme l’avoueront certains gradés. Les systèmes de répression sont par essence pro-actifs. Ils se nourrissent, s’enrichissent médiatiquement et financièrement, sur le dos de ceux qu’ils combattent plus qu’ils ne protègent.

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Cette militarisation était perceptible lors du démantèlement de NDDL, mais l’était-elle dans les rues de Nantes ?
Oui tout autant. À Notre-Dame-des-Landes, l’approche était principalement militaire, avec la gendarmerie mobile, et plutôt policière à Nantes avec les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) et d’Intervention (CI) ainsi que la Brigade Anti Criminalité (BAC). Avec parfois la conjugaison de toutes ces forces. Aussi, c’est à Nantes en 2007 que le LBD 40, alors en cours d’expérimentation, mutila un jeune homme alors âgé de 17 ans, Pierre Douillard, qui perdit son œil suite à un tir policier lors d’un rassemblement d’étudiants devant le rectorat de Nantes. Je n’oublie pas non plus que lors du plus grands des rassemblements anti-aéroport à Nantes, le 22 février 2014, trois jeunes hommes, Quentin, Emmanuel et Damien, ont aussi perdu la vue d’un œil suite à des tirs indiscriminés de membres de la BAC. Plus récemment, en mai 2018, Maxime Peugeot, a perdu sa main sur la ZAD à cause d’une grenade GLIF4. Aujourd’hui le LBD et ces grenades font la Une des journaux. À l’époque ça n’intéressait personne.

« La France est dans cette logique de limitation des droits. Police et paysages c’est l’anti-bâillon puisque c’est heureusement encore possible de photographier des opérations policières dans l’espace public »

Les forces de l’ordre ont-elles accepté votre présence ?
Certaines forces de l’ordre, principalement les bacqueux, ne supportent pas l’image car leurs pratiques de « chasseurs », communément appelé « saute-dessus » sont répréhensibles. Ils n’hésitent pas à intimider tout quidam qui filme, voire à voler les cartes mémoire quand il ne s’agit pas de détruire du matériel. J’ai été visé deux fois. Je me sais sous leur menace quasi-permanente depuis qu’en 2014 j’ai entamé une procédure judiciaire suite à un tir de flash-ball reçu au thorax. L’instruction a eu lieu mais l’affaire a été classée malgré les charges reconnues contre le fonctionnaire de la BAC. C’est « le contexte » qui l’a absous comme il le fera pour la plupart des cas de journalistes qui ont porté plainte récemment. À l’époque qu’un photographe soit délibérément visé n’émouvait personne.

Et les gens qui leur faisaient face ?
Concernant les manifestants les plus hostiles à l’image, c’est différent. Avec le temps j’ai été identifié comme le photographe engagé que je suis. J’ai donc toujours pu travailler en respectant certains codes. En effet si je n’ai aucune retenue pour photographier un policier, je réfléchis à deux fois pour un manifestant car si aucune de mes photos ne fera jamais condamner un policier, certaines images de manifestants peuvent servir à les faire condamner. Au cours de mon travail, en 2015, l’Espagne a voté une loi dite « bâillon » limitant fortement le droit de mobilisation sociale, d’expression voire d’information puisque des photoreporters sont dissuadés de photographier la police sous peine de sanctions. La France est dans cette logique de limitation des droits. Police et paysages c’est l’anti-bâillon puisque c’est heureusement encore possible de photographier des opérations policières dans l’espace public. Jusqu’à quand ?

D’une manière générale, ma seule méthode d’approche d’un côté comme de l’autre aura été celle du temps. Inscrire mon travail sur près de six ans m’a forgé une forte expérience et de nombreux liens qui m’ont donné l’envie de poursuivre ce travail.

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Votre ouvrage s’intitule Police et paysages. Qu’entendez-vous par « paysages » ? S’agit-il de certaines poches de résistance ? Ou simplement des forces de l’ordre dans un immense théâtre qu’est la campagne ou la ville ?
J’entends par « paysages » le grand théâtre que vous évoquez. Un théâtre dans lequel j’ai toujours pensé que les forces de l’ordre faisaient tache. C’est l’antinomie entre les forces de l’ordre et ces paysages qui parcourent une partie du livre. Je ne me suis jamais fait à l’arrivée de véhicules blindés au petit matin dans un bocage rayonnant. Le livre pointe ces contrastes qui devraient nous interroger sur cette occupation de l’espace public et les restrictions croissantes – intimidations, arrestations préventives, assignations – contre ceux qui veulent s’y exprimer. Ce théâtre est le nôtre. Mes photos participent à sa défense.

Le fait que votre ouvrage soit auto-édité semble être un choix personnel… C’était pour vous un gage d’indépendance ? On a l’impression que la photo est « à l’abri » de ces soucis d’indépendance ?
C’est un choix concerté avec Claire, une amie qui porte ce projet avec moi, et les Ateliers Boh’m. Nous avons réfléchi à chercher un éditeur mais c’est effectivement pour l’indépendance que vous évoquez que nous avons choisi l’auto-édition. Au-delà de l’indépendance que je revendique comme photographe il s’agit, avec l’auto-édition, de l’indépendance dans le choix des photos, des prestataires, du papier... Du financement participatif aussi.

Votre travail répond-t-il à un certain manque médiatique ? Notamment que les problématiques qu'on retrouve dans les grands ensembles urbains se retrouvent également en milieu rural ou périurbain ?
À part le livre Police work de Léonard Freed paru en 1980, sur la police new-yorkaise, je ne connais pas d’autres travaux photographiques consacrés uniquement à la police en général et au maintien de l’ordre en particulier. Ces dernières semaines, le traitement médiatique sur les violences policières a évolué grâce notamment au travail de recensement effectué sur twitter par David Dufresne, mais le mal est profond. La justice qui condamne souvent abusivement des militants et protège les policiers n’arrange rien. Tout est profondément imbriqué. Et effectivement les « quartiers populaires » et des témoins comme moi n’ont pas attendu les « Gilets jaunes » pour découvrir que tout ceci se tient de manière systémique.

Pour participer à la campagne de financement de Police et paysages, c'est ici.

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