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Le petit monde des YouTubeurs flingueurs

Sur YouTube, une poignée de fous furieux réalisent le rêve de tous ceux qui ont déjà rêvé d'être payés à exploser des trucs avec des gros flingues. Mais leurs chaînes sont peut-être aujourd'hui menacées.

par Sébastien Wesolowski
09 Février 2016, 6:00am

Votre passion est forcément celle d'un YouTubeur. C'est valable pour les produits de beauté, les origamis, les biscuits apéritif et même les armes à feu : le site d'hébergement de vidéos de Google abrite tout un microcosme de "gun enthusiasts" qui gagnent leur vie en pressant la détente face à la caméra. Mesurés et sourcilleux ou frénétiques de la gâchette, certains sont devenus riches et célèbres grâce à leur goût des flingues. Beaucoup s'inquiètent néanmoins de la pérennité de leur petite entreprise. Au début du mois de janvier, YouTube a suspendu sans prévenir la chaîne de l'éminence Hickok45, un sexagénaire qui a su gagner près de deux millions d'abonnés en tirant sur des pots. Cet accrochage a révélé la crispation des défenseurs du port d'arme à l'heure du web. Petit panorama de leur étrange univers.

Avec presque 6 millions d'abonnés et 712 millions de vues réparties sur une centaine de vidéos seulement, FPSRussia est la plus populaire des chaînes YouTube consacrées aux armes à feu. Depuis le mois d'avril 2010, son hôte Kyle Lamar Myers y endosse le rôle du "Russe professionnel" Dmitri Potapoff pour réaliser des vidéos focalisées sur leur potentiel destructeur : cibles à forme humaine fourrées à l'explosif, monticules de pastèques massacrés à la mitrailleuse lourde, impacts de gros calibres en slow motion. Du divertissement à grand spectacle, presque dénué de la moindre indication sur les règles de sécurité ou le fonctionnement de l'équipement utilisé.

La dimension blockbuster de FPSRussia tient aussi au choix des armes maniées par Dmitri Potapoff. Remarquables par leur design ou leurs propriétés, beaucoup d'entre elles ont été rendues célèbres par des jeux vidéo à gros budget bien avant de finir entre les mains du Russe factice. Lorsqu'il les utilise face à la caméra en vantant leur puissance, Kyle Lamar Myers fait du pied aux adolescents et jeunes adultes qui les ont découvertes dans les FPS (First Person Shooter, jeu de tir à la première personne) auxquels le nom de sa chaîne fait directement référence.

Kyle Lamar Myers connaît sa cible car il en a longtemps fait partie. Avant de devenir Dmitri Potapoff pour FPSRussia, l'Américain se faisait appeler FPSKyle et diffusait ses performances vidéoludiques sur sa chaîne YouTube klm5986. Grâce à ses guides à l'usage des joueurs de Call of Duty, il s'est fait un nom parmi les YouTubeurs et a participé en 2009 à la création d'un podcast consacré aux jeux vidéo, Painkiller Already. De son propre aveu, c'est ce goût pour les simulateurs de fusillades qui lui a donné l'idée de FPSRussia : "Il y a tellement de trucs invraisemblables dans les Call of Duty que j'ai voulu vérifier s'ils étaient possibles en vrai", a-t-il déclaré au magazine Asylum en novembre 2010.

A cause de sa proximité avec les jeux vidéo et de son goût pour les effets pyrotechniques, FPSRussia n'est pas toujours très apprécié des amateurs d'armes à feu. Beaucoup lui préfèrent le doyen Hickok45, 65 ans. Bien qu'il se laisse parfois aller à des mises en scènes spectaculaires, cet ancien professeur de littérature produit avant tout des critiques fouillées d'engins récents et anciens. L'attention qu'il porte aux règles de sécurité, son intérêt pour le fonctionnement des armes et son attitude bonhomme ont fait de lui une célébrité : ses 1 200 vidéos ont été visionnées près d'un demi-milliard de fois par ses 1,9 millions d'abonnés.

Hickok45 a ouvert sa chaîne en janvier 2007 sur les conseils de son fils John. "Il passait son temps à me dire qu'il n'y avait pas de vidéos d'armes à feu de qualité sur YouTube, a-t-il expliqué sur Reddit en 2011. J'avais déjà fait quelques démonstrations pour que mes étudiants voient les armes qu'utilise Shane dans le roman L'homme des vallées perdues. Tout est parti de là." Depuis, ce passionné de l'Ouest sauvage a manié plusieurs centaines d'armes face à l'objectif, du dernier fusil à pompe futuriste à la mitrailleuse de la Seconde guerre mondiale. Contrairement à FPSRussia, il tire dans les règles et avec parcimonie : sa chaîne s'adresse autant aux passionnés qu'aux internautes en quête de divertissement.

A l'opposé de FPSRussia, on trouve Forgotten Weapons. Cette chaîne YouTube consacrée aux armes anciennes et rares concerne moins les amoureux de la gâchette que les amateurs d'histoire. "Que ça nous plaise ou non, le développement d'armes à feu est l'un des principaux moteurs du progrès technologique, a expliqué son fondateur Ian McCollum à Motherboard. De fait, l'histoire de la recherche en armement est aussi celle du progrès industriel et technologique en général." Dans ses vidéos, l'ingénieur de 32 ans s'attache d'abord à détailler le parcours et le fonctionnement d'engins insolites. Il n'est pas rare qu'aucune démonstration sur le pas de tir n'accompagne ses explications.

Ian McCollum a créé Forgotten Weapons pour préserver un patrimoine dont la fragilité l'a frappé il y a quelques années, après la mort de l'une de ses connaissances : "Un ami d'ami avait rassemblé une grande quantité d'information sur les arsenaux français, (…) en particulier les manuels et les bleus de quatre armes à feu expérimentales de la Première guerre mondiale, des version du Pedersen Device. Ces documents étaient uniques. Quand il est mort en 2008, sa famille n'a pas su reconnaître leur valeur et les a jetés. Ces données sont perdues pour toujours. Quand nous avons entendu ça, un ami et moi avons décidé de trouver un moyen d'archiver ce genre d'information." Le site Forgotten Weapons a ouvert cette année-là, la chaîne YouTube en 2011. Elle compte désormais 200 000 abonnés.

Malgré leurs différences, FPSRussia, Hickok45 et Forgotten Weapons font tous trois face au problème de la monétisation : les armes et les munitions, ça coûte cher. Les revenus publicitaires qu'ils génèrent sur YouTube dépendent d'un trop grand nombre de variables pour être estimés avec précision. S'il y a fort à parier que le professeur de littérature à la retraite et le faux Slave gagnent confortablement leur vie grâce à leur très grand nombre d'abonnés, les choses sont un peu plus compliquées pour Ian McCollum.

Pour maintenir Forgotten Weapons à flot, le jeune homme compte avant tout sur le crowdfunding ; son site officiel ne comporte aucune publicité. Ainsi, en juillet 2014, il a pu acquérir un tout nouvel équipement de tournage grâce à une campagne réussie sur IndieGoGo. Et grâce à la plate-forme de parrainage Patreon, il gagnerait en moyenne 2 500 dollars par mois. Pudique, l'ingénieur nous a indiqué : "Ce que je gagne varie beaucoup, mais j'ai été capable d'empocher assez pour travailler sur le site à plein temps au cours des deux dernières années."

Même discrétion du côté de Hickok45. Après avoir expliqué il y a cinq ans que les revenus publicitaires de ses vidéos lui permettaient de "payer les munitions" mais pas de croire qu'il deviendrait riche de sitôt, le YouTubeur n'a plus jamais évoqué le montant de ses bénéfices en public. Dmitri Potapoff est encore plus silencieux à ce sujet, sans doute parce que son affaire tourne très bien. Kyle Lamar Myers a tourné et diffusé sur FPSRussia plusieurs vidéos promotionnelles pour de grandes licences vidéoludiques, notamment Far Cry, Hitman et Assassin's Creed. Il y teste "pour de vrai" les armes disponibles dans les jeux. Il est même apparu dans une publicité pour Call of Duty : Black Ops 2 aux côtés d'Omar Sy et Robert Downey Jr.

La proximité du "Russe professionnel" et de l'industrie du jeu vidéo n'est que l'exemple le plus notable des partenariats qu'acceptent parfois les propriétaires de chaînes YouTube dédiées aux armes à feu. Ian McCollum présente régulièrement des curiosités mises à sa disposition par des maisons de vente aux enchères et Hickok45 est sévèrement critiqué par certains internautes depuis qu'il a accepté d'être sponsorisé par les munitions Federal Premium et l'armurier Bud's Guns. Bien sûr, les détails de ces marchés sont gardés secrets.

Ce genre de collaboration n'a rien d'inhabituel pour les YouTubeurs célèbres, quel que soit leur domaine de prédilection : les vloggers beauté vont bras dessus, bras dessous avec les grandes marques de cosmétiques, les gamers s'acoquinent avec les grands éditeurs de jeux vidéo. Mentionner un produit ou le faire apparaître dans une de leurs vidéos peut leur rapporter très gros. En théorie, ces contenus dits "sponsorisés" ne posent pas de problème à YouTube et à son propriétaire, Google. Cependant, les choses sont différentes quand il s'agit d'armes à feu.

Le 6 janvier dernier, Hickok45 a découvert que sa chaîne avait été "terminée" par YouTube. Plus aucune de ses 1 200 vidéos n'était accessible. L'ancien professeur et son fils ont passé plusieurs heures à tenter d'entrer en contact avec l'hébergeur de vidéos, sans succès. Le lendemain, la chaîne était revenue à la vie. Elle a ensuite été désactivée à nouveau avant de réapparaître pour de bon quelques heures plus tard, sans que Hickok45 ne puisse comprendre ce qui s'était passé. "Google tire d'abord et pose les questions ensuite", a ironisé son fils dans une vidéo publiée le jour même pour rassurer les fans.

On ne sait toujours pas avec certitude pourquoi YouTube s'en est pris à Hickok45, mais l'intéressé a une hypothèse : "Le problème venait de Google+, a-t-il expliqué dans une vidéo mise en ligne le 17 janvier dernier. Quand nous postions sur YouTube, notre contenu était automatiquement posté sur Google+. (…) Les termes d'utilisation de Google+ sont différents. (…) Si vous y faites la promotion de quoi que ce soit de réglementé comme les armes à feu, l'alcool ou le tabac, vous êtes sur la corde raide." Ce serait cette petite subtilité de fonctionnement du parc de jeux Google qui aurait bien failli lui coûter près de dix années de travail.

Ian McCollum a rencontré le même problème. "Ma chaîne a été fermée sans avertissement ou explication il y a quelques années, nous a-t-il raconté. J'ai tenté de contacter YouTube pour comprendre, mais je n'ai jamais obtenu de réponse. Deux jours plus tard, ma chaîne était à nouveau en ligne. On ne m'a toujours pas dit pourquoi elle avait été fermée puis rouverte. La plupart des entreprises ont un service client que tu peux contacter, mais YouTube évite tant que possible tout contact avec les internautes", a-t-il poursuivi.

Ces difficultés de communication s'ajoutent à un vif sentiment d'insécurité face à la toute-puissance de Google. "YouTube peut être très arbitraire, a poursuivi l'ingénieur. Par exemple, ils utilisent un algorithme supposé repérer les contenus protégés par le droit d'auteur. Il donne souvent des faux positifs. (…) Parfois, ça peut aboutir à la fermeture d'une chaîne sans sommation ou possibilité de négociation. Si tes revenus dépendent de YouTube, c'est une perspective effrayante. Imagine que ton patron puisse te virer n'importe quand, sans te prévenir ou te laisser l'occasion de demander pourquoi." Étonnamment, FPSRussia n'a jamais subi les caprices de YouTube.

Autre source d'angoisse pour les flingueurs du web : l'avenir. "Ces derniers temps, beaucoup de grands YouTubeurs s'inquiètent du fait que Google et YouTube puissent décider d'interdire la monétisation de vidéos ayant trait aux armes à feu. Ils pourraient très bien faire ça sans avertissement." Toute cette pression vient alimenter les thèses osées de certains passionnés d'armes à feu, persuadés d'être traqués par les responsables politiques des États-Unis et ostracisés par les grands médias.

Lorsque Hickok45 a été éjecté de YouTube le 6 janvier dernier, beaucoup de ses fans ont immédiatement dénoncé un acte de censure. A les croire, Google aurait fait taire l'ancien professeur de littérature parce qu'il revendiquait ouvertement son droit au port d'armes, garanti par le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis. Crispés par l'annonce récente de nouvelles actions contre la prolifération des armes à feu, quelques internautes ont même accusé le gouvernement démocrate des États-Unis d'avoir commandité la fermeture de la chaîne.

Ce sentiment de persécution a été sublimé en défiance par les fans de Hickok45. Tout en multipliant les appels au boycott de Google et de ses services, ils ont incité le YouTubeur à s'installer sur une nouvelle plate-forme qu'ils ne suspectent pas de combattre secrètement le deuxième amendement. Plusieurs alternatives s'offrent à lui : quelques hébergeurs de vidéos réservés aux amateurs d'armes à feu ont déjà ouvert dans le but de lutter contre l'omnipotence de YouTube. Le petit dernier, Full30, vient de fêter son premier anniversaire. Ian McCollum s'y est déjà installé.

Full30 a quelques avantages pour les YouTubeurs comme Hickok45 : il prélève moins d'argent que YouTube sur les recettes publicitaires de ses contributeurs, il est géré par des passionnés que le créateur de Forgotten Weapons nous a assuré accessibles, il n'est pas soupçonné de vouloir la mort du deuxième amendement. Le problème, c'est qu'il est bien loin d'attirer autant d'internautes que YouTube, et donc de rapporter autant que lui. Les gros morceaux comme FPSRussia ne risquent pas de s'y installer de sitôt. Ce n'est peut-être pas un mal : sur le web comme IRL, souhaitons-nous vraiment que les "gun nuts" se retranchent dans leur coin ?

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