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Quand les sénateurs apprennent à coder

"Je suis au niveau 10 de Javaspring !"
28.4.16
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"Nous on tweete". A peine arrivés, les sénateurs et sénatrices veulent afficher leur modernité. Dans une ambiance bon enfant, ils font des blagues et se prennent en photo. "On va se la retweeter", lance une sénatrice à ses collègues. Ils viennent d'entrer dans la salle François Mitterand, au troisième étage du Sénat, une pièce tout en longueur, haute de plafond, dont le blanc immaculé tranche avec les dorures du rez-de-chaussée. Deux rangées de colonnes font porter le regard vers l'autre bout de la pièce, où trône une photo en noir et blanc de l'ancien président de la République, le bras levé, une rose à la main. Des ordinateurs portables sont disposés sur une grande table, et autour d'elle, des étudiants du réseau d'écoles d'informatique Epitech, venus de toute la France, attendent patiemment que l'on s'y mette. Alors que le Sénat examine le projet de loi numérique, une dizaine d'élus du groupe socialiste s'apprêtent à recevoir une formation d'une heure et demi au code informatique.

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"Vous connaissez Javascript ?", demande Mathieu, l'étudiant d'Epitech Strasbourg qui présente le cours aux élus. "Oui, car je vois souvent écrit sur mon ordinateur qu'une mise à jour de Java est disponible", plaisante la sénatrice de Paris Marie-Noëlle Lienemann. Ce langage de programmation a été choisi car il est "facile à prendre en main, polyvalent, et s'exécute sur tous les systèmes d'exploitation (Windows, Mac, Android, iOS…)", nous explique Mathieu. Chaque sénateur est sur un ordinateur, épaulé par un étudiant d'Epitech. Leurs polos et sweats à capuche siglés du logo de l'école contrastent avec les costards et tailleurs des parlementaires. Les sénateurs doivent compléter une série de 19 exercices censés leur enseigner les bases de la programmation en Javascript. Le tutoriel est affiché directement dans la console, un logiciel qui permet d'exécuter des commandes informatiques. Il suffit donc de se laisser guider et de répéter les instructions affichées à l'écran, mais les exercices se corsent à chaque niveau car ils nécessitent souvent d'avoir assimilé les étapes précédentes.

"Ca y est je suis apprenti !", s'exclame un sénateur qui vient de terminer le premier exercice. Certains, comme la sénatrice de la Nièvre Anne Emery-Dumas sont un peu perdus. "On en est à l'exercice sur la longueur de chaînes de caractères. Je suis les indications à la lettre. Mais pour vous expliquer à quoi ça sert, alors là…" D'autres s'en sortent un peu mieux, car ils ont déjà suivi des formations à des langages de programmation datant de la préhistoire de l'informatique comme COBOL ou Pascal. Mais tous ont besoin de l'aide des étudiants, qui ne les laissent jamais seuls très longtemps.

Les élèves d'Epitech sont loin d'être impressionnés par les élus. L'un des étudiants arrête de s'occuper de son sénateur quelques minutes pour nous montrer comment fonctionne le tutoriel sur l'ordinateur d'à côté. Lorsqu'il retourne vers lui et décèle une anomalie dans la programmation, il lâche au sénateur: "Ah je ne suis pas content là. Je vous laisse une minute et voilà le résultat !". "Rien ne les impressionne," confirme Philippe Coste, en charge de la coordination des douze sites français d'Epitech, au sujet de ses étudiants. Avant l'arrivée des parlementaires, il a même fallu leur faire un briefing sur l'importance du Sénat et des élus de la République qu'ils allaient rencontrer.

Il faut dire que l'exercice est nouveau pour eux, car ils sont habitués à apprendre le code à un public bien plus jeune. Chaque étudiant présent dirige un "Coding Club" dans la région de son école. Ces ateliers initient les lycéens à la programmation avec un tutoriel similaire à celui que suivent les sénateurs. "J'appréhendais un peu, reconnaît Aurélien, d'Epitech Lyon. Quand je serai plus vieux, je me dirai sûrement que c'est pas un petit jeune qui va m'apprendre la vie. Donc j'avais peur que les sénateurs pensent comme ça aussi. Mais en fait ils sont très ouverts." L'échange est tout aussi nouveau pour les sénateurs, qui n'ont pas suivi de cours depuis des décennies. "Ce n'est pas facile, il faut se concentrer, reconnaît le sénateur de Saône-et-Loire Jérôme Durain. "Mais c'est bien car ça nous remet sur les bancs de l'école."

Pour Epitech, le but de ces rencontres est de faire sortir les étudiants de leur cercle d'informaticiens afin qu'ils se confrontent à d'autres univers, comme celui des grandes entreprises industrielles, ou ici de la politique. L'objectif des ateliers est aussi de montrer que leur univers informatique n'est pas inaccessible aux novices. "Le code, c'est pas que pour des hackeurs avec un gros ventre, tout le monde peut s'y mettre", affirme Aurélien. Son rêve: "faire coder Karl Lagarfeld".

L'atelier touche à sa fin. Les sénateurs ont quitté leurs ordinateurs les un après les autres. Seules Marie-Noëlle Lienemann et l'étudiante qui l'accompagne sont encore attablées. Elle est allée plus loin que la plupart des ses collègues dans le tutoriel. "Je suis au niveau 10 de Javaspring", annonce-t-elle fièrement , écorchant au passage le nom du langage de programmation qu'on vient de lui enseigner. Contrairement aux autres sénateurs, qui affirment avoir apprécié l'échange, mais ne comptent pas continuer l'apprentissage plus loin, elle a demandé à récupérer la clé USB sur laquelle sont enregistrés les exercices et sa progression. "Je veux aller jusqu'au bout, assure l'élue. Quand je ne serai plus sénatrice, je développerai des applis !"