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Culture

Au Mexique, rencontre du troisième genre

À Juchitan, les “muxes” — des hommes vivants comme des femmes — font partie intégrante de la société.

par Josie Thaddeus-Johns
31 Janvier 2017, 7:25am

Images publiées avec l'aimable autorisation d'Ivan Olita et BRAVÒ.

Un personnage penche délicatement la tête d’un autre, appliquant délicatement du maquillage sur son œil gauche, sous une lumière doucement orangée. L’instant, figé, semble tendre, comme un fragment d’intimité entre deux amis s’aidant mutuellement à se parer. Ils appartiennent à ce qu’on appelle le troisième genre mexicain : des muxes — des individus considérés comme masculins à la naissance mais se parant des atours féminins traditionnels, sans pour autant se considérer transsexuels.

Cette tradition vient de la culture zapotèque, dans laquelle baigne la ville Juchitan, dans l’État de Oaxaca au Mexique, d’où sont originaires les 16 protagonistes du court-métrage MUXES,  réalisé par Ivan Olita. C’est après avoir vu un film sur cette culture qu’Olita a décidé de se rendre dans cette région pour documenter le mode de vie de cette communauté. « C’est quelque chose que j’ai toujours intégré, car je pense que c’est une façon bien plus progressiste de voir le monde », explique le jeune réalisateur américain d’origine italienne.

Le film suit les protagonistes dans leur quotidien, au sein de leur communauté mais aussi avec leurs amis, au boulot ou leurs loisirs. Qu’il les filme en leggings à la gym, finement apprêtés pour danser ou déambulant au marché dans d’opulentes robes fleuris, le réalisateur porte un regard bienveillant et sincère sur les muxes qui se confient à lui, avec une photographie éblouissante et une musique évanescente.

« Les muxes de Juchitan appartiennent à ce troisième genre », raconte Olita, qui prévoit de filmer d’autres individus de genre non-binaires à travers le monde. « Ils se sentent entre-deux, mais si beaucoup seraient vus ailleurs comme gays se considèrent comme muxes. » Les muxes se voient plutôt comme des hommes avec des attributs féminins, qu’ils décident de s’habiller en femme ou pas. « L’idée, c’est que l’étiquette “gay”, etc, que nous avons, ne s’appliquent pas vraiment ici. Si vous sentez que vous n’appartenez à aucun de ces genres, alors vous êtes muxe. »

Si de nombreux muxes sont attirés par les hommes, l’homosexualité est vu comme un concept occidental. « Pour eux, le mot “gay” a une connotation outrancière, alors que quand vous êtes muxe, vous êtes muxe, c’est tout. À Juchitan, le genre n’est pas défini par son orientation sexuelle mais par ce que l’on ressent. » Mais il y a également de jeunes muxes qui préfèrent système d’identification occidental. « Nous les voyons comme une source d’inspiration mais ils s’imprègnent aussi de notre vision de la sexualité. »

La particularité de la culture muxe repose sur le fait qu’elle est bien plus intégrée à la communauté que dans d’autres cultures. Mieux, ce troisième genre fait tellement partie intégrante de la culture de Juchitan qu’elle a fonction de « rôle social — un peu comme être un prêtre. Les gens les voient comme indissociables du bon fonctionnement de la société », précise encore Olita.

À ce rôle social correspond également des emplois généralement attribués à des femmes : « À Juchitan, si vous avez besoin d’une robe de mariée, vous allez voir un luxe, 99% des fois — pas une femme, pas un homme — car ils sont considérés comme les plus créatifs du village. » Les femmes ont une place importante de la vie publique, tenant des snacks ou des étals au marché. Dans le film, on voit des femmes et des muxes travailler ensemble dans des cantines, au marché. Le narrateur explique même qu’on attend des muxes qu’ils travaillent plus dur en raison de ce « côté féminin ». Ce sont également eux qui veillent sur les enfants dans la famille.

En guise de conclusion, un spécialiste de la langue zapotèque explique à la fin de la vidéo que dans cette langue, il n’y a pas de mot pour « lui » ou « elle », expliquant que la différence a été introduite lors de la colonisation espagnole. On se prend alors à imaginer à quoi pourrait ressembler notre vision du genre si vous nous évoluions dans un monde exempt de cette dichotomie.

Vous pouvez retrouver MUXES sur Vimeo ou sur Nowness, et le travail d’Ivan Olita sur son site.