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Music by VICE

Trouve-toi un vrai job ! : Hailu Mergia

Le pianiste éthiopien récemment redécouvert par le label Awesome Tapes From Africa nous parle de son boulot de chauffeur de taxi à Washington D.C.

par Maxime Delcourt
10 Août 2016, 7:05am


En souvenir des divers jobs pourris que la plupart d'entre nous ont enquillé avant de pouvoir vivre de la presse musicale voici « Trouve-toi un vrai job ! », une rubrique, dans laquelle des groupes, artistes et patrons de labels indépendants nous parleront de leur vrai job, celui qui paye leurs factures, remplit leur frigo, mais surtout, leur permet de nourrir leur passion. Après Froos de Teenage Menopause, Fenriz de Darkthrone,le beatmaker Frencizzle et le rappeur Rochdi, nous nous intéressons à Hailu Merga, pianiste éthiopien récemment redécouvert par le label Awesome Tapes From Africa.

Le piano pour Hailu Mergia, c’est comme la Vapoteuse pour un ancien accro à la cigarette, l’attaché-case pour un trader ou l’autotune pour la nouvelle génération de rappeurs : un objet dont il ne se sépare jamais bien longtemps. Chauffeur de taxi aux États-Unis depuis presque vingt ans, ce vieux bonhomme d’origine éthiopienne, redécouvert récemment grâce aux recherches d’Awesome Tapes From Africa, profite ainsi de chaque pause pour travailler ses gammes, expérimenter de nouveaux sons et revisiter ses classiques. C’est son plaisir, on ne peut rien y faire.

Alors, forcément, quand on lui demande un peu de son temps pour comprendre comment il aborde son métier, comment il fait pour survivre aux States et comment il explique l’incroyable avant-gardisme de l’Éthiopie des seventies, à laquelle il a grandement participé aux côtés de contemporains tels que Mahmoud Ahmed, Seyfu Yohannes et Mulatu Astatke, Hailu Mergia donne l’impression d’être pressé. À croire qu’il ne peut s’empêcher de triturer ses instruments bien longtemps.




Noisey : Est-ce que tu peux revenir sur ton arrivée aux États-Unis ?
Hailu Mergia : Je ne pourrais pas te dire précisément la date, mais je pense que c’était en 1981 ou 1982. Un Ethiopien que je connaissais possédait un club à Washington D.C.. Il venait souvent me voir jouer avec mon groupe, Walias Band, à l’hôtel Hilton d’Addis et il a fini par nous proposer d’effectuer une tournée aux États-Unis. Ça a duré presque deux ans et j’ai décidé d’y rester. Pour moi, c’était le rêve, je pouvais enfin vivre en Amérique.Pourquoi un rêve ? Ta vie en Ethiopie ne te convenait pas ?
Non, je pense que ce n’est pas ça le problème. Je jouais dans différents groupes, je voyageais beaucoup à travers tout le pays, j’avais la chance de dormir dans de bons hôtels, mais je voulais découvrir autre chose, une nouvelle culture. Et les États-Unis me faisaient rêver. Pour moi, c’était aussi un moyen de pouvoir éventuellement enregistrer dans de vrais studios, de ne plus avoir à travailler dans des conditions assez sommaires. Malheureusement, tout ne s’est pas passé au mieux : le groupe a fini par se séparer, on n’arrivait pas à jouer devant un autre public que la communauté éthiopienne et le besoin d’argent commençait à se faire sentir…

Tu as eu l’occasion d’y retourner depuis ?
Pendant longtemps, je n’ai pas pu, faute de moyens ou de temps. Mais depuis 2010, j’y retourne au moins une fois par an. En janvier, généralement. Et j’y reste environ deux ou trois semaines, juste le temps de me reposer. Je sais que je pourrais en profiter pour jouer dans des salles locales ou dans des festivals de jazz, mais je préfère venir en simple touriste. De toute façon, je n’ai plus jouer en Ethiopie depuis 1981.

Tu dis « faute de moyens ». C’est compliqué de joindre les deux bouts quand on est chauffeur de taxi à Washington D.C. ?
Pour être clair, je ne suis pas devenu taxi suite à la séparation de Walias Band. J'ai d'abord monté un duo avec un ami, puis un trio avec lequel on se produisait auprès de la communauté éthiopienne, dans des clubs ou pour des cérémonies de mariage. Ça a duré jusqu'en 1991... Après ça, j'ai stoppé la musique. Enfin, je continuais de pratiquer pour mon propre plaisir, mais j'ai arrêté de jouer dans des clubs ou autre. À la place, j'ai travaillé dans une entreprise de restauration avec mes amis et j'ai monté un club africain qui a tenu jusqu'en 1997. C'est à ce moment-là, après sa fermeture, que je me suis acheté une voiture et que je suis allé postuler à l'aéroport national de Washington-Dulles.



Et aujourd’hui, à quoi ressemble ta journée-type ?

Oh, tu sais, tout tourne toujours autour de la musique et de mon travail. Chez moi, j’ai un clavier, un piano, un accordéon et j’en joue constamment. J’ai même un clavier dans ma voiture, histoire de pratiquer entre deux clients [Rires]. Il faut dire que les journées sont parfois légères, surtout quand les vols ne sont pas remplis. Mais bon, il faut parfois être prêt à faire une petite dizaine d’heures dans la journée, le temps de déposer un client à son domicile et revenir. Là, par exemple, je viens de faire l’aller-retour de Washington D.C. à Richmond, ça m’a pris quatre heures.

La particularité des États-Unis, c’est quand même d’avoir un taux de circulation très élevé. Ça doit être fatiguant à force, non ?
En fait, je ne suis pas vraiment affecté par la circulation. Être taxi d'aéroport, c'est très différent d'être taxi en ville. Il y a beaucoup moins de monde sur les routes, le rythme est beaucoup moins intense. Lorsque tu es taxi en ville, tu es obligé d'accumuler les clients pour gagner ta vie, quitte à traverser la ville plusieurs fois dans la journée. De mon côté, je me contente de déposer un client et de retourner à l'aéroport, en attendant le vol suivant. Du coup, j'ai parfois une demi-heure, voire une heure de creux entre deux trajets.

J’imagine que tu dois faire de drôles de rencontres parfois…
C’est souvent intéressant, oui. Mais le plus drôle, c’est quand je tombe sur des touristes éthiopiens. Quand ils voient ma licence, ils sont toujours surpris de découvrir qui je suis. Beaucoup n’y croient pas ou alors pensent que j’ai arrêté la musique parce que je ne produis plus d’albums. C’est comme s’ils pensaient que j’avais échoué, alors que j’ai acheté ma propre maison et que mon job me permet de subvenir à mes besoins. Que demander de plus, finalement ?

Comment tu parviens à gérer tes deux activités ?
Oh, tu sais, c’est Brian Shimkovitz, le patron d’Awesome Tapes From Africa, qui gère tout ça désormais. Moi, je me contente de jouer où il me dit de jouer [Rires]. Quand un mec a découvert une de tes cassettes dans un petit magasin d’Éthiopie et t’appelle de Berlin pour savoir si tu es intéressé à l’idée de rééditer cette cassette en CD, tu ne peux que lui faire confiance. Depuis, on s’est vu plusieurs fois et le courant passe plutôt bien entre nous. Et ce, malgré notre différence d’âge [Rires].



Quand on regarde la scène musicale éthiopienne des 70’s, on voit des noms comme Mahmoud Ahmed, Seyfu Yohannes, Mulatu Astatke, Getatchew Mekurya ou encore le tien. Comment tu expliques cet avant-gardisme ?
C’est difficile à résumer, mais je dirais que c’était une période très progressive, révolutionnaire en quelque sorte. On sentait qu’il y avait une vraie compétition entre les artistes – une compétition amicale, j’entends –, et ça encourageait chacun à créer son propre son, à s’essayer à différents styles musicaux. Il y avait pas mal de bars, de restaurants ou d’hôtels qui pouvaient nous accueillir également. Ça nous a forcé à proposer des sons complétements différents de ceux de la génération précédente. Moi, par exemple, j’ai été le premier à réinterpréter de vieilles chansons à l’orgue.

Tu parles d’orgue et de claviers, mais ton instrument fétiche, c‘est l’accordéon. Pourquoi cet instrument ?
D’un point de vue historique, il faut savoir que les musiciens qui se produisaient en clubs dans les années 1960 et 1970 étaient souvent des policiers ou des militaires. Mais ce n’était jamais les mêmes. Il y avait un roulement selon les gardes de chacun. Personnellement, j’étais un simple chanteur à l’époque. J’avais 18 ou 19 ans, je ne savais rien faire d’autres, mais je voulais me produire sur scène. Alors, quand il a fallu remplacer quelqu’un et qu’un accordéon trainait, j’ai saisi ma chance. Heureusement, je connaissais une mélodie, je l’ai joué et ça a plu. C’est pourquoi je me suis mis à l’accordéon. Ça n’a pas été un choix évident parce que ce n’est pas un instrument facile à manipuler et que ça coûte plutôt cher.

C’était facile d’enregistrer des disques à cette époque ?
Non, sur ce plan, c’était assez compliqué. On n’avait pas facilement accès au studio et, de toute façon, il n’y en avait pas vraiment en Ethiopie. En revanche, on pouvait toujours se débrouiller pour aller en club et enregistrer notre son sur des cassettes. C’était notre seul moyen de pouvoir immortaliser notre musique, même si les conditions de captation n’étaient pas idéales. Aujourd’hui, en Amérique, c’est nettement plus facile.

Ça veut dire que tu arrives à gagner de l’argent avec ta musique aujourd’hui ?
Disons que je suis payé pour mes concerts, mais que ça ne suffit pas pour en vivre totalement. Il faudrait que je m’investisse pleinement là-dedans, mais ce n’est plus franchement de mon âge. Et puis, je suis heureux dans mon métier. J’ai ma propre voiture, je suis mon propre patron et j’exerce une profession dont les gens auront toujours besoin. Si j’ai besoin d’argent, je peux me lever plus tôt, faire deux heures supplémentaires et revenir à la maison avec de quoi me faire plaisir. C’est une liberté dont peu de gens peuvent se réjouir. Alors, si ce job me permet en plus de pouvoir continuer à composer et, de temps en temps, à me produire sur scène, parfois même en Europe depuis deux-trois ans, pourquoi changer ?

Et tu pourrais imaginer écrire une musique à propos de ton métier ?
J’ai beaucoup de nouvelles chansons, j’en ai écrit pas mal ces derniers temps, mais je ne pense pas que je pourrais écrire sur ce thème. En revanche, le fait de pianoter dans ma voiture entre deux clients, je pense que c’est déjà une façon de relier mes deux activités.