Christ à Gogo

La plus grande église africaine d'Aubervilliers est localisée dans un abattoir.

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janv. 20 2012, 12:00am


C’est pareil pour toutes les messes : les fidèles adorent se mettre sur leur trente et un pour plaire à Dieu et les gamins ont toujours l’air de se faire éperdument chier.

À l’entrée du grand entrepôt qu’occupent chaque ­dimanche environ 2 000 fidèles de tous bords, j’ai d’abord rencontré le révérend kibanguiste, Pierre Dibathia. Dans un premier temps, il me dicte le nom de l’Église et vérifie au passage que je l’écris correctement : « Église de Jésus-Christ sur la Terre par son Envoyé spécial Simon Kimbangu. » C’est toujours chez eux qu’il y a le plus de monde. Chaque semaine, environ 700 personnes, en grande partie originaires d’Afrique centrale, se réunissent dans une salle géante pour chanter les louanges de Dieu. Il s’agit de la troisième religion officielle en République démocratique du Congo, « reconnue en France depuis 1983 ».

Leurs fidèles croient au prophète Simon Kimbangu, né le 12 septembre 1887 à Nkamba au Bas-Congo, pasteur au sein de la mission protestante belge et faiseur de miracles émérite. La pratique du kibanguisme se résume en gros à célébrer ses chefs et à se soumettre à une discipline de vie stricte où il est interdit de fumer du tabac, de danser, de manger du chimpanzé et de se laver nu. Selon Dibathia, la religion dont il est l’émissaire s’inscrit à l’encontre des valeurs européennes de la fin du XIXe siècle. « Les missionnaires qui nous ont apporté la Bonne Parole étaient de vrais colons, me dit-il. Ils ont utilisé la religion comme soubassement de la colonisation parce qu’ils ont trouvé une résistance en Afrique centrale. La journée ils étaient pasteurs mais la nuit, c’étaient de véritables flics. »

Pénétrée par ces enseignements, j’entre dans une salle mitoyenne où se tient tous les dimanches une messe kibanguiste de dix heures – elle a lieu de 10 heures à 20 heures sans interruption. Là-bas, on m’invite à recouvrir ma tête d’un foulard vert fluo qui me rend d’un seul coup dix fois plus blanche qu’au moment d’arriver. Plus tard, un interprète (architecte d’intérieur au pays, plombier en France) me dit de me lever quand le pasteur prononce mon nom : « Nous accueillons aujourd’hui papa Guillaume et maman Valeria. Le papa et la maman sont journalistes. Saluez vos collègues et votre direction ! » Un parterre de fidèles chante en notre honneur en secouant un mouchoir blanc.


En plus de se signaler par de grands panneaux couleur viande, cette Église prépare ses fidèles au moment où l’humanité se fera « happer ».

Quelque temps après les présentations, Dibathia m’explique que pour être reconnu comme une religion officielle, le kibanguisme a dû pactiser avec Mobutu et renier son message politique. « Notre premier principe, c’est le respect de l’État. Simon Kimbangu a riposté à l’oppression dont il a fait l’objet par l’amour et la paix. On ne rend pas le mal par le mal, on doit respecter l’autorité. » Parmi les mythes déconneurs que m’ont racontés les fidèles présents, le prophète, alors captif dans une geôle souillée de pisse et de restes de mafé, a réussi à passer à travers les barreaux de façon à se « rendre visible partout dans la prison, devant des gardiens stupéfaits ». Aussi il aurait dit, quinze minutes avant sa mort : « Je vais mourir dans quinze minutes. » Quand on l’a exhumé au bout de huit ans, son corps était tout à fait intact, un de ses yeux ouvert (pour voir les vivants) et l’autre fermé, pour voir les morts.

Les autres Églises sont plus relax. Ce sont tous des cultes protestants évangéliques, des variations plus ou moins étranges à partir d’un même tronc commun. Dans une petite salle perchée au-dessus d’un escalier bien raide, les Haïtiens de l’Église « Voyageur Céleste de la Nouvelle Jérusalem » (meilleur nom de religion en activité) ondulent au son des guitares électriques et des tam-tams. Ils sont très peu, une quinzaine tout au plus. Un musicien tient dans ses mains un grattoir argenté « USA » qui ressemble à un suppositoire géant. Certains fidèles s’agenouillent contre leur chaise en plastique et s’en servent comme d’un prie-Dieu. Le pasteur endimanché qui chante au micro semble possédé par un groove venu d’ailleurs et ne cesse de relever son pantalon. Il faudrait, pour qu’on puisse prendre des photos, attendre l’autorisation du comité de l’Église, nous dit-il. « Dans un mois. Ou dans deux mois. Peut-être dans trois mois. » Comme on vit dans une temporalité moins cool que lui, on décide de changer de chapelle.

Dans une pièce où toutes les lumières ont sauté, un néon éclaire de vieilles Haïtiennes avec des napperons en dentelle sur la tête. Un prédicateur qui porte une veste double col hurle, tantôt en créole, tantôt en français. Son micro marche mal et déforme sa voix. Il évoque le temps où il venait d’arriver en métropole, quand il n’avait qu’un pantalon trois-quarts et des chaussures déchirées. « Mais tu m’as délivré Seigneur, lance-t-il. Tu m’as donné du travail. J’ai des chaussures maintenant. Il n’y a que DIEU qui puisse délivrer des titres de séjour. Car Jésus est la seule SOLUTION ! » Tous les membres de l’assemblée reprennent en cœur, les jeunes, les vieillards et les enfants. Le micro sature, l’air sature. Le pasteur s’essuie le visage et nous fait venir à sa droite, pour les présentations. Mon discours bien rodé fait l’impasse sur notre commanditaire (VICE, l’organe de presse du Malin) mais ne parvient pas à radoucir les vieilles dames du premier rang. « Non, non, pas de caméras ! » s’entêtent-elles. Et peu importe qu’on n’ait aucune intention de filmer. « Pas de caméras ! » Passés à deux doigts de nous faire lyncher, on demande au prédicateur depuis combien de temps il fait ce boulot. Il nous confie qu’il a prêché dans toutes les paroisses qui le lui demandaient. Mercenaire, il veut bien refaire un sermon en français spécialement pour nous. Il suffit qu’on le paie.


L’Église de la Paix du Seigneur loue le Dieu éternel avec des notes de basses slappées qui font ramasser ; la messe du dimanche de l’église Bethsaïda peut accueillir jusqu’à 250 personnes. C’est l’occasion pour les fidèles de se parer de leurs plus beaux atours et de tester de nouvelles coupes de cheveux.

Plus tard, on a rendez-vous avec M. Kayembe, un diacre de l’assemblée chrétienne « Message du temps de la fin, Roc Séculaire Tabernacle » dont le prophète, William Branham, est né en 1909 dans le Kentucky. On s’assied sur des chaises en plastique, devant un mur rafistolé au scotch et une mer de meubles cassés. Tiré à quatre épingles dans son complet rayé, notre interlocuteur nous confie que les signes annonciateurs de la fin des temps se multiplient. Tout converge, la dépravation des mœurs, les guerres et la récente crise économique. « Le monde actuel va passer pour que Dieu établisse son royaume », affirme-t-il. Les dix disciples écoutent, attentifs. On assiste à un long discours où il est question d’apocalypse, de métamorphose et du retour de Jésus. « Jésus-Christ, lors de sa seconde venue, ne va pas toucher la terre. Il va apparaître dans les airs et il va happer. La parole que nous croyons a pour but de nous transformer, voyez-vous, pour que nous soyons dans une matière qui va nous permettre de monter à la rencontre de notre Seigneur. »

M. Kayembe est né au Congo. Il travaille dans la diplomatie et vient de perdre son supérieur. « Mon chef a fait tout ce qu’on pouvait faire. Il a vécu tous les bonheurs qu’un homme pouvait vivre mais, quand je vois comment sa vie a fini, terrassé par un cancer, je me suis posé la question de savoir si la vie valait la peine d’être vécue. Heureusement, si la tente dans laquelle je vis aujourd’hui est détruite, il y en a une qui m’attend. Celle que Jésus-Christ a préparée pour moi. » Il nous dit aussi que William Branham avait à peu près tout prédit, de l’avènement de Mussolini et d’Hitler au retour de Jésus-Christ sur terre en 1977, jusqu’à la crise économique actuelle. Ses fidèles, qui se considèrent comme les enfants spirituels d’Abraham, soutiennent inconditionnellement Israël.

En fin de journée, on découvre au premier étage la messe la plus funky du complexe. C’est celle des Congolais de la Paix du Seigneur. Un pasteur nommé Didier Kuku est en train de rejouer la création en bondissant : « Avant que tu viennes dans ce monde, l’Éternel Dieu avait déjà parlé de toi. Oui. Avant que tu sois dans le ventre de ta mère, l’Éternel Dieu avait déjà préparé des promesses sur toi. Comprends-tu ces paroles ? Parce que ce qui vient va bombarder. Il est celui qui parle d’une chose avant que la chose n’existe. » Et de convoquer les chaises en plastique : « Aujourd’hui on parle du pétrole. Tu sais ce que l’homme a fait sortir du pétrole ? Tout le plastique que tu vois. Toutes les chaises, ici. Dieu a voulu que tu aies au dedans de toi un esprit de créativité, un esprit qui ramène à l’EXISTENCE des choses qui n’existaient pas. » Arrive enfin la meilleure question du monde : « Est-ce que tu as déjà été arrosé ? Dis-le à ton voisin. Dis à ton voisin : “Est-ce que tu as déjà été arrosé PAR DIEU ?” »


Les kibanguistes aiment le vert, les uniformes et les sigles. Le petit garçon au tambour fait partie de la CHOREKI (la chorale des enfants kibanguistes) et joue devant une troupe d’Éclaireurs (EKC), visiblement comblés.

Quand tout le monde a dansé, crié et écouté les annonces interminables de la paroisse, la messe se termine. On assiste à une intercession qui ressemble un peu à ces moments dans les dessins animés où des superhéros utilisent un rayon lumineux venu du ciel pour transformer le monde. Après, on est invités dans le « bureau du prophète » (malheureusement en déplacement) pour parler théologie avec le pasteur et les anciens. Le pasteur semble relativement ouvert, lucide en tout cas sur le fait que les variations entre les différentes Églises du lieu sont culturelles. « Dieu est le maître d’œuvre, explique-t-il. Nous sommes les ouvriers, et chacun utilise les outils qu’il préfère. » À la fin de l’entretien, il tente de nous convertir, pour la route : « Si vous êtes là aujourd’hui c’est parce qu’à un moment donné un point d’interrogation s’est révélé à vous. Ce qui m’amène à vous dire, Guillaume et toi Valeria, vous êtes de retour chez vous. Pendant que vous dormez, Dieu vous parle et il vous dit : “Ah, c’est moi, Dieu.” Comment allez-vous réagir ? Est-ce que vous allez croire en cette parole ? »

On sort des abattoirs au moment où la nuit tombe, tandis qu’une queue de voitures se forme pour se déverser dans la rue. Dans le labyrinthe de couloirs, chaque pièce conduit à un pays où on n’a jamais mis les pieds et à un prophète différent. Là-bas, on s’est surpris à battre des mains, à chanter avec les chœurs, à attendre que la transe arrive sans vraiment trop comprendre ce qu’on foutait là. Depuis trois mois, la mairie d’Aubervilliers n’a de cesse de vider les lieux. On jure devant Dieu qu’on sera tristes, le jour où le 46 rue Saint-Denis fermera.
 

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