Témoin d'un massacre
Photos : Michael Coles

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LE NUMÉRO DU CHANT DU CYGNE

Témoin d'un massacre

Chaque année, le gouvernement américain abat pour des raisons fallacieuses des centaines de bisons sauvages.
07 juillet 2015, 5:00am

Le 6 février dernier, en mon nom et en celui de la Buffalo Field Campaign (BFC), une association de défense des bisons, des avocats de l'Union américaine pour les libertés civiles (UALC) ont adressé une lettre d'assignation en justice au National Park Service. Ils notifiaient à l'agence fédérale sa violation du premier amendement de la Constitution commise en déniant aux citoyens leur droit d'accès au parc de Yellowstone durant son « activité d'abattage de bisons ». Chaque année, l'organisme capture et tue des centaines de bisons sauvages. Mais, depuis plus de dix ans, il refuse que ces actions – perpétuées sur un espace public avec de l'argent public – soient vues et documentées. « Les citoyens sont vivement intéressés par les actions du gouvernement », argumente l'UALC.

Un jour, je suis tombé sur une vidéo dans laquelle des bisons étaient rassemblés et triés, avant de se faire massacrer. Elle a été tournée à Yellowstone et date de 2004 – dernière année lors de laquelle le National Park Service a autorisé l'accès à ses opérations. On y voit des bisons furieux donner des coups de sabots. Les bouviers crient et sourient à mesure que, depuis des passerelles, ils fouettent les animaux. Puis, la caméra change de plan pour montrer les bêtes s'entrechoquer et s'entasser dans un couloir de contention. Les bouviers leur crochètent ensuite le nez. Leurs yeux, injectés de sang, sortent de leurs orbites. Leur respiration se fait lourde et haletante. Une aiguille est ensuite enfoncée dans leur cou de sorte à leur dépister des maladies. Dans une autre vidéo, j'ai vu des agents du Service d'inspection sanitaire des animaux et des plantes du département de l'Agriculture des États-Unis enfoncer un gode dans l'anus de bisons pour les faire éjaculer de sorte à récupérer des échantillons de sperme.

Selon un sondage de la Société pour la conservation de la vie sauvage (SCVS) datant de 2008, 74 % des Américains voient le bison comme un « symbole extrêmement important de l'Ouest américain ». La SCVS a elle-même déclaré qu'il serait « difficile de penser à un mammifère plus emblématique de la nation ». Le bison bison, communément appelé le buffle, est même apparu sur d'anciennes pièces de dollars et de nombreuses chansons populaires américaines le mentionnent. De plus, 18 États ont une ville nommée Buffalo – celle de l'État de New York a ainsi été baptisée au XVIIIe siècle pour son abondance de bisons. L'animal est le mammifère officiel des États de l'Oklahoma, du Kansas et de l'Wyoming et figure sur le blason de l'Indiana ainsi que sur celui du National Park Service.

Étant donné que les buffles ont été décimés au XIXe siècle dans une sorte d'holocauste de la vie sauvage, cette iconographie toute américaine est quelque peu saugrenue et déprimante. Peut-être est-ce l'expression d'une profonde culpabilité nationale ou une tentative d'expier un péché originel. Il y a un temps, on comptait tellement de bisons sur le sol américain – 60 millions selon certaines estimations – qu'un seul troupeau des Grandes plaines pouvait s'étirer sur des centaines de kilomètres. « De tous les quadrupèdes qui ont vécu sur terre, nulle autre espèce n'a probablement jamais été aussi innombrable », écrivait le zoologiste William T. Hornaday en 1889 dans L'Extermination du Bison Américain. Si les bisons étaient plus épanouis dans les prairies et les champs, ils étaient présents dans les 48 États d'Amérique du Nord. En tant que biomasse, ils ont peut-être représenté la plus grande concentration d'espèces animales de la planète.

Victimes du chaos provoqué par la colonisation, ils ont tous été exterminés en l'espace de 50 ans, approximativement de 1850 à 1900 – « l›homme est d›une imprudente avidité et a une capacité de destruction inconsidérée », écrivait Hornaday. Leur peau est alors devenue une marchandise de choix pour les villes d'Europe et de la côte Est. Les chasseurs ont alimenté par milliers et par un impitoyable carnage la demande. Les millions de bisons ont été remplacés par des vaches qui avaient désormais un plein accès aux pâturages – une bénédiction pour l'industrie bovine. Le bénéfice était aussi politique. Le gouvernement américain avançait vers sa « destinée manifeste » : l'Ouest se peuplait et, en exterminant les bisons, les chasseurs détruisaient le moyen de subsistance des tribus natives des plaines qui demeuraient rebelles et autonomes tant qu'elles disposaient de suffisamment de bisons pour se nourrir et s'habiller.

Au tournant du XXe siècle, il ne restait en Amérique du Nord plus que 23 bisons sauvages. Tous vivaient dans le parc national de Yellowstone, protégés des chasseurs. Le bison de Yellowstone, inscrit par l'Union internationale pour la conservation de la nature au registre des « espèces menacées d'une proche extinction », a aujourd'hui retrouvé une population de 5 000 animaux. Ils n'ont jamais été domestiqués, cloîtrés ou croisés avec d'autres races. Ils sont génétiquement purs et sauvages et survivent comme leurs ancêtres, luttant contre la neige, la glace, les prédateurs et la famine. Ils sont les derniers de leur genre, le dernier lien avec ces hordes qui, pendant plus de 11 000 ans, ont foulé la terre de ce territoire.

À l'aurore d'une fraîche matinée de février, une semaine après la lettre de l'UALC, je suis allé écouter les complaintes de bisons s'apprêtant à se faire massacrer. J'ai aussi pu entendre les claquements de fouets des bouviers, leurs cris cruels et le choc des corps massifs contre le métal des cages.

À l'aide de jumelles, depuis le sommet d'une colline, je pouvais voir un labyrinthe de bois et d'acier, piège duquel remontaient les beuglements des animaux. Ils y étaient guidés par des cavaliers. Je pouvais discerner plusieurs dizaines de bisons. Certains d'entre eux étaient conduits vers des camions, direction l'abattoir.

Le but de la poursuite engagée par l'UALC était de pouvoir voir, sentir et entendre de très près les bisons ainsi regroupés, battus, fouettés, violés, triés et conduits vers leur massacre. Le National Park Service proscrit l'accès à ses activités au nom d'un prétendu souci de « sécurité et de bien-être du public, des agents, et des bisons ». Je pense néanmoins que le public, s'il savait ce qu'endurait le troupeau de Yellowstone, serait plutôt enclin à réclamer un changement de politique.

Officiellement, la mission du National Park Service ne se limite pas qu'à la « protection des terres publiques » mais comprend également la « préservation des espèces sauvages et le contrôle de leur pérennité ». La raison pour laquelle cette tâche est ignorée dans le cas des bisons tient dans le choix des individus qui se trouvent à la tête de l'agence.

Lorsque j'ai visité Yellowstone, Al Nash, le responsable des relations publiques du parc, m'a remis un document attestant que les bisons étaient porteurs de la brucellose, une maladie qui, si elle s'étendait aux vaches, pourrait dévaster l'industrie bovine locale. Si les bactéries du genre Brucella sont inoffensives sur les bisons, elles provoquent l'interruption de la gestation chez les vaches. Les éleveurs ont – à juste titre – exprimé leur crainte d'une telle perspective et se sont ainsi lancés dans une campagne contre les bisons « malades ». Quand les animaux sortent des frontières du parc – habitués à paître à leur aise sans égard pour de vulgaires traits sur une carte –, ils sont perçus comme une menace car ils pourraient transmettre la brucellose aux troupeaux venus brouter à proximité.

En 1995, le Département du cheptel du Montana (DCM), qui supervise les élevages industriels de l'État, a poursuivi le National Park Service, requérant qu'il mette en œuvre le contrôle des bisons qui errent en dehors de Yellowstone. En 2000, la Cour de Justice du Montana a statué en faveur du DCM, établissant ce qui est désormais connu comme le plan inter-office de gestion des bisons (PIGB). Ainsi, le PIGB a soumis le National Park Service aux demandes des éleveurs du Montana, exigeant que ce dernier, en coopération avec le DCM, mette en quarantaine les bisons qui pénètrent au sein de l'État, leur dépiste la brucellose et, dans certains cas, les abatte. Cette mesure coûte 3 millions d'euros par an – soit 45 millions d'euros depuis 15 ans. 95 % des fonds proviennent du budget fédéral.Les opposants au PIGB dénoncent un procédé de corruption politique qui ne répond pas au problème de la brucellose. En 2009, une étude a démontré qu'aucun cas de transmission de brucellose d'un bison sauvage à une vache n'avait jamais été enregistré. En 1992, le Government Accountability Office – organisme chargé du contrôle des comptes publics – a établi que le risque de transmission était proche de zéro. Paul Nicoletti, vétérinaire et épidémiologiste animal du département de l'Agriculture, a confié à un documentariste de la BFC que « le danger ne semblait pas présent ici ». Interrogé par VICE, le National Park Service admet lui aussi que « les chercheurs de la vie sauvage reconnaissent tous que le risque de transmission des bisons au bétail est infime ».

Stephany Seay, chargée de communication de la BFC, pense que la véritable raison derrière la mise en place du PIGB est celle d›une politique fédérale de capture de bisons orchestrée par l›industrie de l›élevage, un groupe d›intérêt politiquement influant. Les bisons se promenant hors du parc se nourrissent de l'herbe réservée aux vaches et les éleveurs, pour d'évidentes raisons, y sont hostiles. Mary Meagher, une biologiste retraitée du National Park Service qui a étudié le bison à Yellowstone pendant 37 ans, est en accord avec Seay. « La brucellose est un écran de fumée, explique-t-elle. La probabilité d'une transmission est minime. Le vrai souci, c'est que les éleveurs ne veulent pas de bisons sur leurs terres. »

Avant le PIGB, des représentants du National Park Service s'étaient librement prononcés contre l'abattage de bisons dans le Montana. Dans un article du magazine Audubon datant de 1997, John Varley, directeur de recherche à Yellowstone, avait expliqué que cette politique était « une lutte entre le parc et l'agrobusiness que nous perdions lamentablement ». Mike Finley, à l'époque surintendant à Yellowstone, qualifiait lui ces abattages de « tragédie nationale ». Il expliquait que « [le parc] participait à quelque chose de complètement impensable et dont nous n'étions même pas convaincus des bienfaits scientifiques. » La direction actuelle de Yellowstone n'a quant à elle jamais tenu de tels propos.

De la population du parc estimée à 5 000 bisons en février, une centaine seulement a erré dans le Montana, et la plupart d'entre eux ont d'ores et déjà été tués. L'objectif de l'année 2015 est de « sélectionner » au moins 900 bêtes, soit près de 20 % du troupeau. Selon des responsables du National Park Service, le PIGB a établi une limite de 3 000 bisons, et les abattages de ce début d'année n'étaient que la première étape de la réalisation de ce projet. James Bailey, professeur émérite de biologie de la vie sauvage à l'université d'État du Colorado et auteur de American Plains Bison : Rewilding an Icon, explique que le plafond de 3 000 animaux était « un nombre politique et non biologique ni écologique qu'accepteront les éleveurs. »

« Les bisons sont uniquement un problème dans l'État du Montana, ajoute-t-il. L›industrie bovine pèse tellement lourd politiquement que le National Park Service a fini par faire leur sale boulot. »

Lors de ma seconde journée à Yellowstone, j'ai rencontré six bénévoles de la Buffalo Field Campaign qui travaillaient sous la direction de Seay. Le groupe s'était réveillé à l'aube dans une auberge de la route 89, à 15 kilomètres du parc.

Nous avons partagé un petit-déjeuner à base de cerf trouvé mort sur la route. Puis, équipés de jumelles, de talkies-walkies et d'appareils photo, nous nous sommes rendus à un point culminant de sorte à surveiller le piège où les bouviers du DCM et du National Park Service retenaient depuis une semaine les bisons, prêts à être envoyés à l'abattoir dans 18 semi-remorques.

Âgée de 44 ans et habitant le Montana, Seay a travaillé pour l'Association de conservation du parc national mais a été licenciée pour « différence idéologique » – elle-même affirme être « trop radicale » et préfère donc les méthodes plus frontales de la BFC. « On fait du rentre-dedans, explique-t-elle. Ce n'est pas pour rien que l'organisation s'appelle «Field Campaign» [campagne de terrain, N.D.L.R.]. »

En cumulant leurs peines, les bénévoles de la BFC ont effectué plusieurs mois de prison pour « désobéissance civile » – en s'enchaînant à des clôtures, notamment – et ont été poursuivis pour « trouble à l'ordre public », « violation de la gestion des clôtures des bisons » ou « obstructions et interférences avec les opérations du gouvernement ». Le groupe a porté plainte contre le gouvernement et l'État du Montana pour dénoncer le PIGB et a adressé une pétition à l'United States Fish and Wildlife Service pour mettre le bison bison sous la protection de la loi des espèces en danger. Sa direction a fait du lobbying auprès de membres du Congrès et de députés du Montana. Néanmoins, le plus grand objectif de l'association est de réaliser un documentaire vidéo : « On pointe nos caméras sur le National Park Service et le PIGB pour que le public puisse voir ce qui est fait à ces bêtes », explique Seay.

Seay a orienté ses jumelles vers le piège et grommelé contre les bouviers. Les beuglements des buffles s'élevaient et retombaient dans l'irrégularité du vent. Plusieurs dizaines d'animaux se sont fait marquer. Seay a jeté un œil à sa montre : 8 heures. D'ordinaire, c'est vers cet horaire que les camions prennent la route d'un des abattoirs du Montana, chacun d'entre eux transportant une soixantaine de bisons massés dans des bétaillères nauséabondes.

Les membres de la BFC se sont séparés en deux groupes, dont les noms de code étaient « Bighorn » et « Jackrabbit ». Le premier s›est positionné au sommet d›une colline qui dominait la vallée pour avoir une meilleure vue et le second a pris en chasse le convoi.Je suis parti avec l'unité Jackrabbit, qui était composée de Seay, de mon photographe Michael Coles et de Heather Ashey, une bénévole de 24 ans. « Jackrabbit, a grésillé le talkie-walkie, ici Bighorn, nous sommes en position. Le convoi est à moitié chargé. »

« Ils vont décoller », a soupiré Seay.

Nous pouvions entendre le fracas métallique des animaux pris au piège, et les bruits sourds de leurs corps frappant les parois des remorques dans lesquelles ils étaient chargés.

« Jackrabbit, les camions se mettent en branle. Ils ont une jolie petite escorte. »

« Une escorte ? s'étonna Coles. Pourquoi ? » Dans mes jumelles, je pouvais distinguer trois voitures à l'avant du convoi, et trois autres à l'arrière. Il s'agissait de véhicules de police, composés d'hommes armés du DCM, de l'United States Fish and Wildlife Service et de troupes de l'État du Montana et du National Park Service.

« C'est pour s'assurer que les buffles sont envoyés à la mort en toute sécurité », a expliqué Seay.
Nous avons laissé le convoi entrer sur la 89 et Seay a embrayé par-derrière. Immédiatement, une voiture de troupes du Montana a freiné. « Ils essaient de mettre de l'espace entre nous et les buffles », a-t-elle soufflé.

À l'intersection de la 89 et de la 90, le convoi a bifurqué vers l'Est. « Ils vont probablement à l'abattoir de Big Timber, a jugé la militante. C'est à une soixantaine de kilomètres. »

On a fait semblant de changer de direction. Les troupes d'État l'ont remarqué et se sont arrêtées sur le bord de la route. Tandis qu'un policier pissait, Seay s'est précipitée et, pied au plancher, a coupé la route du pick-up du DCM qui ne nous avait pas vus venir. Tout en nous souriant et en nous adressant un signe de la main, il a décroché sa radio et s'est mis à crier dedans.

Nous étions désormais à quelques mètres derrière les camions de buffles desquels des touffes de poils s'envolaient. Nous pouvions voir les animaux entassés et paniqués.

Le véhicule du DCM est arrivé sur la voie de gauche et a essayé de nous faire une queue de poisson. Seay ne l'a pas laissé faire. « Le DCM n'a pas vu ça depuis longtemps ! », s'est-elle exclamée.

Un camion a fait une embardée. J'ai alors imaginé un bison s'en échapper et encorner le pneu. Tout à coup, Heather a crié : « Il faut que je pisse ! » Seay a grogné. « Tu ne peux pas te retenir ? » En réponse à sa remarque, Heather a baissé son pantalon et s'est soulagée dans un jerricane. Cela a donné lieu à un applaudissement nourri.

Juste après, le policier du Montana qu›on avait surpris le chibre à la main s'est placé derrière le pick-up du DCM. On craignait qu'il nous arrête mais il s'est contenté de nous lancer un regard menaçant. Coles l'a pris en photo.

Les montagnes s'éloignaient, et l›autoroute, suivant la rivière de Yellowstone, nous a conduits au milieu des impressionnantes prairies de l'Est du Montana, l'habitat primaire des buffles – là même où, dans les années 1880, Vic Smith, un chasseur de buffles, affirmait avoir vu plus de 10 000 têtes dans un seul troupeau. L'idée qu'il n'en restait plus que des touffes de poils s'échappant de bétaillères me déprimait.

Quand le convoi a dépassé Big Timber – la ville où nous pensions que les buffles allaient être abattus –, Seay a formulé une autre possibilité. Pour avoir déjà mené une telle opération, elle savait que les autres abattoirs étaient situés à plus de 150 kilomètres. « Trop loin, a-t-elle dit. On ne sait pas où ils vont et on les perdra si on s›arrête prendre de l'essence – ce dont on aura besoin. »

Dans un juron, elle a arrêté la poursuite. À la sortie de l'autoroute où elle a fait demi-tour, un panneau invitait les touristes à visiter une colonie ancestrale de chiens de prairie qui, comme les bisons, étaient innombrables dans la région il y a encore quelques décennies. Avant la colonisation, on en comptait plus de six milliards. Ils ont été empoisonnés, abattus, étouffés et brûlés pour faire place à la civilisation américano-européenne. Ces rongeurs étaient honnis des éleveurs – et le sont toujours – pour la simple raison qu'ils se nourrissent d'herbe. De sa population d'origine, il en reste moins de 2 %. Ce panneau était comme une épitaphe à ce que l'Ouest avait jadis pu être.

Ce même jour, le 18 février, le National Park Service a organisé une visite guidée du piège. Selon Seay, ce n'était pas une coïncidence. La visite avait été annoncée exactement une semaine après que l'UALC ait adressé sa lettre d›assignation au tribunal. « Le BFC a multiplié les demandes pour y avoir accès, mais il ne s›est rien passé, déplore Seay. Puis, le National Park Service reçoit une lettre et là, bingo, il y a une visite. »

C'était une belle et chaude journée. Notre guide, le directeur des relations publiques de Yellowstone, Al Nash, était très jovial – je pense qu›il n›avait pas entendu parler de nos frasques précédentes. « Nous allons vous donner l›opportunité de voir et comprendre ce qui se passe ici », a-t-il annoncé avec satisfaction. Il nous a présenté Jody Lyle, une charmante et jolie jeune femme, directrice de la communication qui, stratégiquement, ne nous a rien confié. Quatre hommes armés du National Park Service nous accompagnaient, de sorte à s'assurer qu'il n'y aurait pas de problème.

Sous leurs regards suspicieux, on a pu accéder aux passerelles sur lesquelles on avait vu les bouviers frapper les bêtes. En dessous de nous se trouvaient des bisons arpentant nerveusement leurs enclos qui avaient déjà été triés par sexe et âge. Partout, il y avait des touffes de poils, marque de leur détresse. Les jeunes bufflons étaient dans une cage, les buffles dans une autre et les bufflonnes dans une troisième.

J'ai demandé à Brian Helms, le sympathique directeur des opérations, si nous allions voir ses hommes en action – du rassemblement au viol pour collecter la semence des bêtes, en passant par le tri, les coups de fouets et le dépistage de la brucellose. Caché derrière ses lunettes de soleil, il s'est alors mis à me fixer. « C'est tout ce que vous êtes autorisés à voir », a-t-il conclu.

« Je crois que nous nous verrons au tribunal », lui ai-je répondu.

Un long beuglement s'est échappé d'un des enclos. Seay était furieuse. « Vous les entendez ?, a-t-elle demandé. Les bufflons. Ils veulent leurs mères. Les bisons vivent en famille. Ils sont comme nous – ils nous ressemblent tellement. Imaginez votre enfant parqué de la sorte. Et qui sait lesquelles de ces mères ont déjà été emmenées ? Ces familles sont brisées, leurs liens sont rompus. Regardez les bufflonnes, la manière dont elles se déplacent, et voyez ces gens », a-t-elle dit en pointant du doigt Nash, Lyle, Helms et les types avec les flingues. « Regardez comme ils ne comprennent rien. Et ils pensent que je suis tarée. Moi, je crois qu'ils sont sévèrement cinglés. »

Le lendemain, Seay et moi avons téléphoné à l'UALC afin de leur raconter l'insultante supercherie de la visite. « C'était un camouflet », a expliqué Seay. Les avocats n'ont fait que confirmer son point de vue et le procès devrait démarrer prochainement.

Fin février, je me suis de nouveau rendu avec Seay dans le parc pour compter les bisons de la vallée de Lamar et du plateau de Blacktail, où le troupeau suivait paisiblement sa route vers les herbes plus accessibles des basses altitudes du Montana. Les bisons étaient à leur aise, à proximité de la route, broutant sous la neige. Un énorme buffle, peut-être d'une tonne, s'est arrêté à notre approche. Une bufflonne est venue à ses côtés, l'a effleuré tendrement avec ses cornes tandis que ses bufflons jouaient à côté. Le bison n'a pas bougé et nous a fixés jusqu'à ce qu'on remonte dans la voiture. On avait compté 200 animaux et Seay, avec une infinie tristesse, a fait remarquer qu'ils se dirigeaient lentement vers le Nord, en direction du Montana, sur la route migratoire de leurs ancêtres, avançant ainsi vers leur manifeste destinée.