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Vice Blog

Le ciné-club du lycée - Elephant

Une des questions les plus énervantes qu’un interlocuteur peu inspiré puisse vous poser ressemble à peu près à ça : « C’est quoi ton film préféré ...
8.3.11

Une des questions les plus énervantes qu’un interlocuteur peu inspiré puisse vous poser ressemble à peu près à ça : « C’est quoi ton film préféré ? » D’une part, parce que la suite de la conversation ressemblera très certainement à un namedropping interminable entrecoupé de vagues états des lieux sur les réalisateurs qui façonnent le cinéma d’aujourd’hui, d’autre part parce qu’elle vous obligera à mettre en place une réponse qui comprendra forcément l’adjectif « éclectique ». Je me suis vite rendu compte que je n’avais pas revu la majorité des films que je citais depuis des années, ce qui est plus ou moins le cas de tout le monde, à l’exception des nerds qui se font des marathons réguliers de leurs sagas préférées en souvenir de la période révolue où faire ses estimations d’allocations familiales était le souci de leurs parents. J’ai donc saisi l’occasion de voir si ce que je décrivais comme des « bijoux du septième Art » - alors que j’étais une adolescente impliquée dans une lourde quête existentielle - avait résisté à la cruelle épreuve du temps. Maintenant que je suis une créature bouillonnant d’œstrogènes qui s’est distinctement trouvée, je me suis tournée vers Elephant, qui caracolait en tête de mes films favoris à l’époque lointaine où j’avais un MySpace mis en page par Pimp my Profile.

Je me rappelle très bien pourquoi j'avais aimé ce film. J’entrais en seconde et je commençais tout juste à apprendre à « lire entre les lignes » parce que mon cours de français s'était subitement transformé en cours de littérature, orchestré par une prof volontairement laxiste qui faisait tout pour qu'on la considère comme John Keating et qui nous a familiarisés avec des mots comme « isotopie » et autres « polyptotes ». Je l'avais regardé au moment où on étudiait les tragédies grecques, alors qu’on apprenait que l'essentiel n'était pas de savoir comment une œuvre allait se terminer, mais le déroulement de son action. D’ailleurs, c’est la promesse de la grosse fusillade finale qui m'a fait tenir pendant ce film plein de longueurs, mais heureusement, ce même cours m'a appris que c'était normal de ressentir ça, parce qu’un homme illustre avait déclaré un jour que l'être humain était, par nature, un voyeur morbide. J'appréhendais assez de le revoir parce que j'avais peur de me faire chier, mais j’ai oublié mes craintes et je me suis refait un bon gros Gus Van Sant, lors d'un mardi pluvieux.

L’un des tueurs, visiblement énervé contre la musique classique.

Je me demandais s'il y avait vraiment quelque chose à en retenir, hormis une explosion des ventes de T-shirt à taureaux espagnols et une preuve tangible que les serial killers n'écoutaient pas que du black métal satanique (puisqu'ils savent aussi jouer la Lettre à Élise au piano, apparemment).

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Comme dans mes souvenirs, il y avait beaucoup de passages contemplatifs avec des personnages marchant de dos sur une sonate de Beethoven, parsemés de petites scènes de vie aussi intéressantes qu'un débat sur l'apparence, qu'un cours de chimie sur les électrons et que de commérages de jeunes filles en proie aux troubles alimentaires, visiblement là pour ajouter au réalisme afin de TRANCHER avec la CATHARSIS finale.

Il a fallu 55 minutes au film pour atteindre le point Godwin.

Si j’ai bien suivi, le but du réalisateur était de montrer la vie quotidienne d’un lycée normal, quitte à ennuyer le spectateur, afin de montrer que « la plus grande des barbaries pouvait surgir à tout moment de la monotonie ». Il a donc pris soin de faire des plans-séquences extrêmement longs et de faire intervenir des personnages très variés comme un beau photographe amateur, une fille grosse et moche mal dans sa peau, un quaterback populaire et un noir qui ne panique jamais. Les interactions entre ces personnages ressemblent vaguement aux dialogues qu’on peut avoir avec un sombre cousin éloigné qu’on n’a pas vu depuis des années. Gus Van Sant a également pris la peine d’évoquer de nombreux sujets qui nous troublent tous énormément quand on a 15 ans, tels que la vente libre des armes en Amérique, l’homosexualité refoulée, la violence des jeux vidéo, l’absence du père et les méfaits de l’anorexie.

Un des plus grands défauts de ce film est d’avoir fait l’objet des pires analyses de l’histoire où chaque élément est devenu important, et d’avoir été intellectualisé au point que filmer un personnage de dos devienne « un dispositif cinématographique en méta-discours qui mène à la réflexion », jusqu’à ce que ses détracteurs se métamorphosent automatiquement en imbéciles incapables de comprendre la beauté absolue d’un plan de deux minutes.

Celui-ci en fait cinq.

Ce film est avant tout parfait pour les gens fiers d’exhiber leur sens critique qui aiment ponctuer leurs critiques cinématographiques de figures littéraires et établir la pertinence de la présence d’une coupe de fruits à l’arrière-plan d’une scène clef. Après tout, ça fait des lustres que ces fascistes font chier tout le monde. On se contrefiche de leur avis depuis l'an 1, mais ils s’en tapent.

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Maintenant que je n’ai plus vraiment besoin de m’embarrasser d’une analyse minutieuse pour fayotter à la face du monde entier, je peux admettre qu’Elephant est un film chiant, pas seulement parce qu’on s’emmerde, mais parce qu’il est d’une prétention sans borne. Je le remercie cependant de ne pas avoir voulu sensibiliser les gens avec un étalage de chiffres stressants comme l'a fait le gros Michael Moore pour montrer que la fusillade du lycée Columbine n'était pas un moment très marrant.

Huit ans plus tard, Gus Van Sant a eu le temps de sortir un biopic raté de Kurt Cobain et de transformer Sean Penn en grande folle. De son côté, John Robinson est passé successivement d'acteur prometteur aux lèvres charnues et aux racines apparentes à androgyne skateur, en passant par la fatale case des gens finis de « rôle secondaire dans un blockbuster ».

Pute de destin.

SYLVIA DIVINORUM