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LE NUMÉRO FICTION 2010

Un entretien avec Alan Moore

N’importe quel mec qui a lu quelques comics dans sa vie vous dira qu’Alan Moore est le meilleur auteur de l’histoire du comics.
12.1.10

N'importe quel mec qui a lu quelques comics dans sa vie vous dira qu'Alan Moore est le meilleur auteur de l'histoire du comics. C'est presque uniquement grâce à lui que ce genre est devenu, dans les années 1980, un truc assumable plus seulement réservé à une bande d'adulescents honteux. Moore est un brave homme de Northampton, en Angleterre, qui continue de vivre pas loin de l'endroit où il est né. Au début des années 1980, il s'est fait la main sur 2000 AD, la plus grosse ­écurie de SF et d'heroic fantasy british. Il a apporté à Judge Dredd une complexité ­jusqu'alors inconnue. Quant à Halo Jones, sa première création, ça a été la première BD à mettre en scène une femme ne faisant pas du 95 D. Au milieu des années 1980, Moore avait déjà révolutionné le comics américain en relançant la série Swamp Thing, la transformant en un bouquin d'introspection existentielle parsemé d'écologie et en créant les Watchmen, le premier comics à foutre les super héros sur un divan, et dont on a tiré une abominable adaptation ciné l'année dernière, que Moore a totalement désavouée. Plusieurs procès concernant la propriété intellectuelle de ses créations plus tard, Moore a pu lancer sa propre ligne de comics baptisée – pas si ironiquement – America's Best Comics. Entre 1991 et 1996, il a écrit From Hell, sa bible sur Jack l'Éventreur. Qui est également devenu un film de merde désavoué par Moore. La Ligue des Gentlemen Extraordinaires a commencé en 1999 avant de devenir une créature protéiforme mixant sans ambages fiction et réécriture de ­l'Histoire. Encore un film de merde. Moore désavoue. Dans V pour Vendetta, Moore nous donnait son point de vue sur le totalitarisme et à nouveau, turlututu, film de merde, chapeau pointu, Moore désavoue. Ces dernières années, Moore a écrit Voice of the Fire (1996), un ouvrage formellement complexe et un long poème tournant autour des femmes qui aiment les femmes et des hommes qui aiment les hommes. Ça s'appelle The Mirror of Love (2004). Il a aussi publié 25 000 Years of Erotic Freedom (2009), qui évoque en gros ce que son titre indique et Lost Girls (2006), qu'il a créé avec Melinda Gebbie et qui met en scène Wendy, de Peter Pan, Alice d'Alice au pays des merveilles et Dorothy du Magicien d'Oz dans des aventures clairement explicites. C'est super chelou. Moore est aussi en train de bosser sur un magazine underground, Dodgem Logic, sur son second bouquin, Jérusalem, plus un guide sur la magie. Parce que figurez-vous que Moore est aussi magicien (mais pas le genre chapeau-baguette-jeu-de-cartes). On l'a appelé chez lui, à Northampton, et une fois rassurés sur la quantité de thé à sa portée (« autant qu'il en faudra »), on a compris qu'il était bel et bien parti pour parler longtemps de son boulot et de ses idées. Et ouais, c'était bel et bien magique. Vice : Pourquoi ne pas commencer par parler de votre nouveau truc : Dodgem Logic ?
Alan Moore : Dodgem Logic est une espèce de collision franchement improbable d'un tas de choses, de morceaux de fictions absurdistes de Steve Aylett à de nouveaux petits boulots de Savage Pencil et Kevin O'Neill. Esthétiquement et formellement, ça vient d'une fascination que j'ai pour la presse underground, qui date d'avant même la presse imprimée, mais qui a véritablement atteint sa maturation populaire dans les années 1960 et 1970 quand elle est devenue une part essentielle de la contre-culture. C'était quoi les gros organes de presse underground en Angleterre à l'époque ?
Les plus importants, ici, c'étaient l'International et Oz, qui avait commencé par être un maga­zine satirique en Australie avant d'arriver ici, où c'est devenu un truc bien plus psychédélique et controversé. C'était une époque anxiogène, et la presse underground permettait de cimenter tous ces éléments de la société et de les faire rester en contact les uns avec les autres. Sans ces journaux, on aurait eu seulement quelques personnes portant les mêmes vêtements, écoutant la même musique, prenant les mêmes drogues. On n'aurait pas eu de discours politique ou culturel cohérent. Et Dodgem Logic reprend le flambeau ?
On a décidé de faire un magazine de 48 pages extrêmement coloré, qui tente de réinventer la notion de publication underground au XXIe siècle. On a constamment essayé de garder un côté brouillon. On ne voulait pas que ça soit classe, parce qu'un truc classe ça peut être intimidant. Ça peut poser une barrière entre le magazine et son lectorat. On a délibérément choisi le côté brouillon. C'est du copier-coller assez grossier. On dirait un mélange de journal underground et de fanzine.
Je le prends comme un compliment. Les fanzines sont un élément tellement important de la culture dans laquelle j'ai grandi, des fanzines de poésie dans les années 1960 aux comics et aux fanzines de SF et d'heroic fantasy qui ont fait apparaître tellement de talents majeurs du comics et de la SF d'aujourd'hui. C'étaient de petites publications tellement productives, et elles contenaient une telle énergie… Peut-être que ça venait de la facilité avec laquelle ça se fabriquait. C'était loin d'être aussi facile à concevoir que ça l'est aujourd'hui, mais maintenant que la technologie nous permet de faire quelque chose de plus ambitieux que ce dont on n'avait jamais rêvé, l'urgence a disparu. Peut-être que la passion qui nourrissait un truc comme Sniffin' Glue ou n'importe quel fanzine associé au mouvement punk existe encore… mais en ligne. Je sais pas. Je vais vous sembler un peu vieillot mais je continue à croire qu'il y a une différence entre quelque chose qu'on regarde sur un écran et quelque chose qu'on tient dans la main. Les objets physiques sont mieux. Ils sont plus réels.
Disons qu'il y a un sens à l'objet, qui le fait appartenir à une communauté ou une culture Dans votre travail, de Swamp Thing à Watchmen et même ensuite, on sent une ­amertume vis-à-vis du gouvernement, de l'inexorable déclin de la civilisation mais aussi un intérêt envers l'érosion des communautés locales. Dodgem Logic a l'air d'être une ­manière plus directe de poser ces questions que la méthode plus indirecte qui consiste à les faire passer à travers des comics.
À vrai dire, je suis plutôt sorti des comics. Je continue avec la Ligue des Gentlemen Extraordinaires et je dessine quelques strips dans Dodgem Logic, mais je me suis détaché de l'industrie du comics. Je considère que je n'en fais plus partie. Est-ce que les thèmes que vous abordez dans Dodgem Logic pourraient l'être dans des comics ?
Oui, on pourrait les dire en comics. Mais bien que mon lectorat de comics s'en délecterait sûrement, ça ne parlerait pas au plus grand nombre et c'est à eux que je m'adresse. Je tiens à préciser que Dodgem Logic n'est pas un magazine qui porte exclusivement sur Northampton. Il s'avère simplement que c'est ma ville d'origine et celle de quelques-uns des contributeurs. Néanmoins, on en parle comme si Northampton était le centre géographique, économique et politique du pays. C'est un modèle qui peut représenter n'importe quelle ville. Les immeubles des grandes rues sont laissés à l'abandon. La municipalité abuse des citoyens et il y a des poubelles partout. Qu'est-ce qui vous a poussé à aborder ces sujets de manière aussi directe aujourd'hui ? C'est pas comme si on manquait de problèmes sociaux dans les années 1980…
Il y a quelques années, un groupe d'ex-jeunes criminels qui s'étaient mis à la musique dans le coin des Burrows, à Northampton, m'a contacté. C'est là que je suis né, que j'ai ­grandi, et c'est là que se déroulent la plupart de mes prochains romans. Ils avaient décidé de faire un film sur ce quartier laissé à l'abandon. Ils savaient que je venais de là alors ils m'ont demandé si ça me plairait d'être interviewé pour le film. En fait, ils travaillaient pour le Central Museum de Northampton. J'y suis allé, je les ai rencontrés, et ça s'est très bien passé. Je voulais qu'on reste en contact au-delà du projet alors je me suis rendu chaque semaine dans les locaux d'une ­association de soutien à la communauté qui s'appelle le CASPA, et qui faisait vraiment du bon boulot dans ce quartier. Je voyais les mecs et leur tutrice, une jeune femme ravissante, Lucy, et je ne pouvais pas m'empêcher de leur raconter des trucs sur la scène locale, la culture underground, les ateliers d'art, qui ont tellement fait pour façonner la personne que je suis aujourd'hui. Je leur ai raconté la manière dont on faisait des magazines et des fanzines, des lectures de poésie et des trucs comme ça. Ça devait être super chiant d'écouter mes histoires mais ils avaient l'air d'accrocher à l'idée. Ils ont décidé de lancer leur propre magazine, et j'y ai participé. On voulait tous parler des problèmes qui touchaient le quartier et à quel point c'était une honte qu'on ne puisse pas le faire dans le magazine de l'association parce qu'il était financé par la mairie. On a évoqué l'idée d'un magazine indépendant et on s'est lancés. Les problèmes semblaient toucher les gens à tel point qu'on ne pouvait pas ne pas s'en faire l'écho. J'ai écrit un article qui s'appelait « Les destructeurs ». C'était à propos d'un incinérateur qui se trouvait dans le quartier des Burrows. C'est là qu'en des temps révolus, le ville entière venait brûlait ses déchets et se débarrasser de sa merde. Ça en dit long sur la question…
Ça dressait un constat assez clair quant à ce que la mairie pensait des gens du quartier. L'incinérateur a été détruit dans les années 1930, mais le message est encore pertinent. C'est là que la mairie envoie ceux qu'elle ne veut pas gérer : les immigrés, les ex-détenus et les gens qui viennent des maisons de soins. Toute la population à problèmes est parquée dans ce quartier, souvent dans des baraques qui ont été condamnées par les services sanitaires. Des trucs affreux s'y déroulent tous les jours. Est-ce que la mairie a censuré cet article ?
Oui. On nous a dit qu'on ne pouvait pas ­écrire un article qui critiquait la municipalité, alors Lucy et moi nous sommes débrouillés pour qu'elle ne travaille plus que trois jours par semaine au CASPA et qu'elle s'occupe d'un magazine indépendant avec moi les deux jours restants. À la mairie, on lui a gentiment fait comprendre que si elle travaillait deux jours par semaine sur un magazine indépendant, elle perdrait son boulot à la municipalité les trois autres jours. C'est à ce moment-là que j'en ai eu assez et que j'ai proposé à Lucy de bosser pour Dodgem Logic à plein temps. Les problèmes qu'on évoque sont importants, et le magazine donne l'opportunité d'en discuter. On n'est liés à rien ni personne et on peut dire ce qu'on veut. En revanche, on ne veut pas déprimer les gens, alors on essaie de mettre dans le magazine autant de trucs amusants que possible, en plus du social et du politique. Ce sont des stratégies qui permettent aux gens de se sortir des moments difficiles, leur donner les infos nécessaires tout en les faisant marrer.

C'est une bonne cause.
Ces dernières années, je ne faisais que passer dans le coin. Mais en rencontrant ces gens qui vivaient dans cette situation de merde, j'ai voulu m'engager. Les Burrows font partie des coins les plus laissés à l'abandon d'Angleterre. Il y en a plein dans le pays, mais on les met sous le tapis. Moi, je suis attaché à ce quartier, je l'ai toujours été. J'ai trouvé un moyen de faire un truc bien et utile dans cet environnement, qui pourrait éventuellement servir d'exemple à d'autres dans le même cas. Vous vous êtes fait l'avocat de l'anarchie dans vos bouquins comme dans votre vie. Ça pourrait être une réponse aux problèmes sociaux évoqués dans Dodgem Logic ?
Pour tout vous dire, j'écris un article pour le deuxième numéro qui traite de l'anarchie et de comment elle pourrait s'appliquer à la situation actuelle. Dans ce cas, oui. Le prin­cipe de la loterie athénienne, celui de stochocratie, fera partie des choses que j'aborderai. Grossièrement, la stochocratie est le principe selon lequel toute décision d'ordre national ou administratif doit être délibérée par un jury déterminé grâce à une loterie. Les membres peuvent venir de n'importe où et sont convoqués au hasard. On leur présente les tenants et aboutissants de la question, ils écoutent, débattent et votent. Une fois la décision prise, ils ne font plus partie du jury. Ils retournent dans la société et pour la question suivante, un autre jury est convoqué. À mon sens, ce système est plus proche de la démocratie que ce que nous avons actuellement. La racine du mot démocratie, c'est demos, le peuple, et cratein, régner. Le peuple règne. Ça n'a rien à voir avec des représentants élus par le peuple. Ça devient beaucoup plus compliqué de s'attirer la faveur du peuple si tu ne sais pas qui sont les gens à qui il va falloir graisser la patte. Il serait en outre plus ­difficile pour un corps régnant éphémère d'agir dans son propre intérêt. Il serait alors plus pertinent d'agir en vue de l'intérêt d'une société dans laquelle chacun retournerait. C'est intéressant. C'est un mélange de démocratie et d'anarchie.
Oui, ça créerait des ponts entre les idées d'anarchie et de gouvernement. Ma définition de l'anarchie, c'est la définition grecque : pas de chef. C'est difficile de trouver une société ordonnée qui obéisse à cet idéal, cependant, en adoptant le principe de la loterie athénienne, on n'aurait pas de chef, on aurait seulement des individus prenant des décisions conséquentes, et j'aime bien exposer l'idée pour qu'on puisse la prendre en compte et en discuter. La forme de gouvernement actuelle ne fonctionne pas, et on ne peut pas continuer à réparer un modèle qui est fondamentalement erroné. Quand ton carburateur de 2CV est mort de sa belle mort, faut pas essayer de le ressusciter. Faut acheter une nouvelle voiture.

Est-ce que vous allez aborder ces thèmes en fiction ? Je demande parce que Dodgem Logic a à voir avec votre environnement direct, votre prochain livre aussi, tout comme votre premier.
Indirectement. Les deux méthodes sont complémentaires. Dodgem Logic et Jerusalem parlent du même quartier, du même territoire, mais de manière très différente. Lire un numéro de Dodgem Logic procurera une expérience de lecture différente de celle d'un chapitre ou deux de Jerusalem. Dans Dodgem Logic, j'essaie de faire quelque chose d'intelligent et d'accessible. Jerusalem, ça m'est égal qu'on aime ou non. J'essaie seulement d'écrire le meilleur truc possible. Jerusalem se place entre moi et le monde, alors que Dodgem Logic est important à beaucoup d'égards, à cause des questions qu'il soulève au sujet du quartier, et je veux que ces questions soient entendues. Mais ces deux travaux sont des tentatives de revigoration et de réinvention du quartier dans différents contextes. Dodgem Logic tente de redonner vie au quartier, au sens littéral et pratique, tout en rendant quelque chose à ses habitants. Jerusalem est plus susceptible de déclencher ce que Iain Sinclair a provoqué avec son livre magnifique Hackney, the Rose Red Empire. Il a capturé un portrait juste du Hackney qui disparaissait sous ses pieds. Il a ressuscité tous les personnages qui y ont vécu, ses souvenirs révolus, avant que ceux-ci se fassent broyer et s'évanouissent pour laisser place au village olympique. Avec la fiction, vous avez les moyens, peut-être les seuls moyens réels, de ressusciter ou préserver des lieux qui disparaîtront, sinon aujourd'hui, demain. La préservation du passé à travers la fiction, c'est ce que vous faites avec la Ligue des Gentlemen. Chaque case est blindée de références historiques et culturelles.
Avec la Ligue, dont je viens de finir d'écrire la troisième histoire tout juste aujourd'hui, on essaie de créer une arche de Noé en utilisant la fiction. Une arche dans laquelle Kevin et moi plaçons tous les grands auteurs et leurs fictions, afin que ceux-ci persistent encore un peu avant de disparaître dans les abîmes de l'ignorance. La Ligue existe dans un espace singulier, entre fiction et réalité.
Complètement. Nous travaillons dans une réalité bien définie et qui se renforce au fur et à mesure de l'histoire. Par définition, ça doit être la plus importante continuité littéraire de l'Histoire parce qu'elle absorbe le passé préexistant de ses protagonistes. C'est d'ailleurs impressionnant, la manière dont la Ligue parvient à garder sa cohérence malgré tous les personnages – et leur passé – que l'histoire englobe.
On essaie de faire coller toutes ces inspirations provenant de différentes époques dans notre continuité finale, de manière à obtenir un monde où les nazis envahissent réellement un monde dans lequel Fu Manchu EST réel, et à la fois, c'est un miroir de notre propre monde et de la manière dont il évolue. C'est une lentille déformante, mais elle permet de tirer notre propre monde au clair. C'est un miroir imaginaire. Notre réalité n'est pas celle de la Ligue, mais c'est celle dont on aurait pu rêver dans nos fictions. Ça nous permet de voir ce qui aurait pu se passer et ce qu'on aurait pu devenir. C'est l'autre moitié du récit. OK.
Et il y a aussi la vraie Histoire dans la série, mais qui est elle-même une espèce de fiction. Mais, il y a aussi le genre d'Histoire telle que représentée dans l'art, les bouquins, la littérature. À laquelle, en un sens un peu particulier, on peut plus facilement se fier, qui est supposément plus objective et conventionnelle, mais qui pourrait à la fois être complètement fausse. Tout au long de la Ligue, nous avons établi que la fiction est un piédestal sur lequel s'est dressé l'humanité et que le monde réel n'est basé que sur la fiction. Comment arrivez-vous encore à placer autant de références littéraires et culturelles dans la Ligue ?
De notre intérêt à Kevin et à moi, du résultat des recherches qu'on a faites quand on a lancé l'idée. Ensuite, on s'est mis à réfléchir sérieusement à ce qui pourrait arriver si on y incluait tous les éléments du monde de la fiction. Ça nécessitait une géographie qui soit propre au projet, ce qu'on a traité dans les appendices du deuxième volume. La Ligue avait aussi besoin de sa propre Histoire, ce qu'on a fait avec Black Dossier. Par exemple, Adolf Hitler n'existait pas dans notre réalité alternative. On avait Adenoid Hynkel, le Hitler de Chaplin dans Le Dictateur. Dans notre réalité, la figure de M, qui est à la tête du M15, c'est Harry Lime, qui vient du Troisième Homme, que Graham Greene a écrit en s'inspirant d'un ami de longue date, un espion véritable qui s'était échappé de l'Union soviétique. Il s'appelait Kim Philby. Puis on a décidé que Harry Lime serait un pseudonyme pour Robert Sherry, un des personnages qui allait à la Greyfriars School dans les livres de Billy Bunter. C'est ouf.
Puis on a décidé que Harry Wharton, le chef du gang à Greyfriars, serait Big Brother. On a aussi transformé Greyfriars en école publique britannique qui recruterait pour le compte des services secrets, ce qui se fond bien dans la réalité. Ce qui a déclenché ce choix, c'est la découverte d'un petit clash entre Frank Richards, qui avait écrit les ­histoires de Billy Bunter, et Georges Orwell, qui avait écrit un essai sur la série des Bunter et comment ça représentait tout ce qui n'allait pas avec l'Empire britannique. Frank Richards a rédigé un droit de réponse désastreux, où il répondait aux accusations portées sur la manière comique dont il ­écrivait les personnages étrangers en disant simplement : « Ils le sont. » Ce lien entre la réalité, la fiction, et la fiction dont on parle dans la réalité rend nos détournements d'autant plus piquants. La Ligue et V pour Vendetta prennent pour décor des dystopies fascistes. Vous n'avez pas peur que les avenirs que vous avez imaginés puissent se réaliser de votre vivant ?
Non. Je peux me tromper, mais bien que je pense que le fascisme pourrait encore nous foutre dedans, je considère que son terreau, c'est une ignorance qui ne colle pas aux réalités du XXIe siècle. C'est un concept beaucoup trop simpliste pour pouvoir coller à la complexité du chaos quotidien relatif à notre situation actuelle. Il ne fonctionne qu'avec quelques voyous dans les rues, qui vont s'en prendre à des minorités marginalisées. C'est horrible pour beaucoup de gens, mais en tant que force politique, on ne peut pas prendre les fascistes au sérieux. Je suis d'accord avec le (comique) Reginald D. Hunter quand il dit qu'il « faut laisser la parole aux fascistes ». Ça ne peut pas leur faire de bien. Leur voix est tellement criarde et désagréable que je ne pense pas que ça les aide dans leur prospection électorale. Si on essaie de les faire taire, on leur donne l'occasion de condamner une oppression par les élites de gauche. Qu'est-ce qu'il y aura dans Jerusalem ? Ça reprendra des thèmes de Voice of the Fire ?
Il y aura probablement certains éléments en commun, et des éléments d'expérimentation formelle, mais ça ne sera pas construit pareil. Jerusalem sera découpé en trois livres. J'espère qu'il sortira en un livre composé de trois chapitres. La première partie pourra faire penser à Voice of the Fire dans sa manière de passer d'un personnage à un autre, à différentes époques, à la troisième personne et au passé. La seconde partie est une continuité linéaire de chapitre en chapitre mais applique quelques trucs particulier au langage et à la perspective, et c'est dans cette partie du bouquin que se déroulent les événements les plus fantastiques de l'histoire. C'est plein d'enfants et de fantômes d'enfants morts, donc ça ressemble un peu à un livre pour enfants barré. La deuxième partie met en scène un paradis prolétaire, avec des anges prolétaires qui jouent au billard en compagnie d'âmes humaines et ça, c'est une idée que j'aime bien. La troisième partie, à laquelle il manque encore neuf chapitres, est le truc le plus expérimental et pété que j'aie jamais écrit. Pour le moment, il s'écrit au présent et chaque chapitre est rédigé dans un style différent. Le dernier que j'ai écrit s'appelle « Round the Bend » et ça parle de l'hôpital St Andrews, qui est un endroit magnifique. C'est là que ma femme et moi nous sommes mariés. Parmi ses patients, il compte Spike Milligan, Dusty Springfield, Patrick Stewart, le compositeur Sir Malcolm Arnold, J.K. Stephen qu'on suppose être Jack l'Éventreur, et Lucia Joyce. Pour nos lecteurs incultes, c'était la fille de James Joyce.
Elle y a passé trente-cinq ans en soins psychiatriques. Le chapitre en question raconte Lucia Joyce arpentant l'hôpital en même temps que son propre esprit, où elle rencontre d'autres patients d'autres époques qu'elle ne pourrait pas rencontrer physiquement. C'est une visite hallucinatoire de l'hôpital et de l'esprit de Lucia, écrite en tentant d'imiter un peu lamentablement le style de son père afin de transporter le lecteur dans cet état angélique dans lequel Lucia se ­trouve. Évidemment, William Blake est une figure récurrente de Jerusalem, même s'il n'apparaît pas véritablement dedans. John Bunyan aussi, mais lui est vraiment présent. Ils ont beaucoup servi à inspirer les aspects visionnaires du roman. J'ai mis une éternité à écrire le chapitre sur Lucia Joyce. Vous travaillez toujours à votre livre sur la magie ?
Oh que oui ! Une fois que j'aurai terminé la Ligue et Jerusalem, il sera temps de s'y remettre. Qu'est-ce qui vous intéresse tant dans la magie ?
La magie m'apporte une nouvelle perspec­tive sur le monde, la vie et la réalité, et une nouvelle manière de me mettre en rapport avec ma conscience. D'habitude on range ça dans la même case que le new age, alors les gens ont un peu de mal à comprendre.
Au départ, j'étais très sceptique quant à la magie, à cause du nombre d'abrutis auxquels on l'associe. Néanmoins, la science ne peut expliquer ni rationaliser le concept de conscience parce qu'elle ne peut pas le ­reproduire en laboratoire. Ce qui fait qu'on n'explique pas ce qui demeure le plus grand terrain d'expériences du monde. Grâce à la magie, on peut commencer à expliquer la conscience de plein de manières, quelles parties de la conscience pourraient posséder des qualités étranges et par quelles applications pratiques on pourrait en tirer partie.

Il fut un temps où les intellectuels et les philosophes pouvaient ouvertement s'intéresser à la magie sans qu'on se moque d'eux.
La magie n'est qu'une manière d'explorer le monde. Ça implique de suivre des concepts que certains individus explorent depuis la nuit des temps. Certains étaient des charlatans, d'autres étaient aveuglés, d'autres encore cherchaient simplement à attirer l'attention. Mais d'aucuns ont constitué les piliers sur lesquels notre réalité s'est élevée. Paracelse a mis en avant les concepts de la médecine moderne en plus d'être la première personne à avoir étudié l'inconscient, des siècles avant Freud et Jung. Et il était magicien. Il n'aurait pas utilisé ce terme. Il se serait probablement vu comme un philosophe de la nature. Peut-être qu'il faudrait revenir sur ce terme, mais continuez, je vous prie.
Bon nombre de pierres angulaires de notre culture résident dans l'occulte. Les premiers auteurs et artistes venaient de la culture chamanique, et la science est née de l'alchimie. Isaac Newton était alchimiste. Il semblerait qu'Einstein soit mort avec La Doctrine secrète de Madame Blavatsky sur son bureau. Il y a d'ailleurs de grandes similarités entre ce livre et la théorie de la relativité générale. Mais on continue de percevoir la magie comme ce truc un peu dérangeant qu'on ne veut pas trop mêler à l'avancée de notre culture. Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire un ­bouquin sur la magie ?
L'idée m'est venue quand j'ai décidé avec Steve Moore, mon partenaire de magie, qu'il fallait jouer cartes sur table, expliquer ce qu'était la magie, comment la pratiquer et pourquoi il valait mieux l'apprendre d'un bouquin qui ne se camoufle pas derrière une crypto-iconographie et un jargon occulte incompréhensible.