La Capitale du meurtre : dans les ghettos de Kingston

Flingues, misère, filles et flics – la vie quotidienne des quartiers oubliés de Jamaïque.

par Boogie
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mars 4 2016, 6:00am

Toutes les photos sont de Boogie. Texte et interview : Julien Morel.

Kingston est la capitale de la Jamaïque. En 2011, la ville comptait presque un million d'habitants (937 000, plus précisément), faisant d'elle l'une des agglomérations des Caraïbes à croître le plus rapidement. Ce que Wikipédia ne dit pas, c'est que la métropole jamaïcaine fut également pendant des années la sinistre « capitale du meurtre » du continent américain.

Selon France TV Info, le taux d'homicide volontaire est encore évalué aujourd'hui à 39,3 pour 100 000 habitants dans le pays – en France métropolitaine, ce même taux est estimé à 1 pour 100 000 –, tandis qu'à Kingston, on comptait encore en 2010 quelques 1 600 assassinats par an. La même année, lorsque le baron de la drogue local, le bien nommé Christopher Coke, fut traqué par les forces de police dans le quartier de Tivoli Gardens, les affrontements avaient abouti sur 73 morts par balles, événement auquel avait répondu le gouvernement en votant unanimement l'état d'urgence.

C'est dans ces conditions que le photographe serbe Boogie, aujourd'hui installé aux États-Unis, s'est rendu dans la capitale jamaïcaine. Après un premier séjour au cours duquel il avait documenté les quartiers pauvres de la ville, il y est revenu à deux reprises, parachevant ses travaux sur les slums les plus violents de la métropole et publiant un livre, A Wah Do Dem, aux éditions Drago. J'ai contacté Boogie afin d'en savoir plus sur Kingston, sa misère, ses flics et ses riverains, parfois masqués et équipés de fusils d'assaut.

VICE : Comment t'es-tu intéressé à la Jamaïque et à ses quartiers populaires ?
Boogie :
Une amie de ma femme est mariée à un mec originaire de Kingston, et on y est donc d'abord allés pour leur rendre visite. On n'avait pas la moindre idée de ce dans quoi l'on s'aventurait. Mais, dès que l'on est sorti de l'aéroport et que l'on s'est mis en route vers leur baraque, nous avons su que ce serait un truc intense. Le premier truc que l'on a vu fut une patrouille de flics brandissant des M-16 et dégageant un mec de sa caisse. Puis je sais pas trop comment, à un moment on a pris une rue à contresens et plein de gens se sont mis à nous hurler dessus, comme si l'on avait tué quelqu'un. Finalement je suis revenu trois fois à Kingston. Je suis devenu un peu accro à cet endroit.

Qui étaient tes contacts sur place ? J'imagine que l'on n'entre pas dans le ghetto jamaïcain sans connaître les bonnes personnes.
Je ne peux pas révéler mes contacts, désolé, ça les mettrait nécessairement en danger. De mon côté j'étais hébergé dans une belle maison, elle-même logée dans un beau quartier. Le mari de l'amie de ma femme m'a connecté avec plusieurs personnages intéressants. Ces derniers m'ont présenté à d'autres gens et m'ont montré leur vie, m'ont montré une facette de Kingston que les étrangers ont rarement l'occasion de connaître. J'ai shooté dans plusieurs quartiers : Tivoli Gardens, Mountain View, Trenchtown ou Denham Town pour ne citer que ceux-là. Pour être honnête, il est difficile de se rendre dans ces quartiers sans être accompagné d'un local, de préférence un mec qu'ils respectent. J'ai toujours été escorté, je ne m'y suis jamais rendu seul.

Comment décrirais-tu l'ambiance, la vibe générale de ces quartiers de Kingston ?
Je dirais que l'intégralité de la ville – no offense – ressemble à un quartier où auraient explosé plusieurs bombes la veille. Et les ghettos ressemblent à tous les ghettos du Tiers-monde : des bidonvilles, des baraques bâties avec trois bouts de ficelle, des murs qui partent en ruines, des trucs qui se cassent la gueule. Mais ils sont également très colorés, cinématiques, en dépit du fait que tout parte à vau-l'eau alentour. Lorsque tu arrives là-bas, tu ne tombes pas directement sur des flingues, des toxicos ou des dealers de dope. Tu vois des kids qui jouent à l'extérieur, devant les maisons. Mais c'est un pays tropical hein, pourquoi les gens resteraient chez eux de toute façon ?

Bien sûr. J'imagine que les conditions de vie y sont plutôt rudes.
En effet, c'est très dur. En général les familles se partagent seulement une pièce à vivre, et la plupart des gens se font à bouffer à l'extérieur, devant leur maison. C'est un pays pauvre, mais dans le même temps tu peux manger tout ce qui pousse dans les arbres, les meilleures mangues au monde par exemple, des arbres à pain, des akis, etc. Tous ces fruits sont incroyables. Dans mes travaux, j'essaie autant que faire se peut de ne pas faire de la morale, je tiens à ne pas être un travailleur social ou quoi. C'est pourquoi je n'ai pas parlé aux mères de famille. Je suis allé là-bas, j'ai observé, puis j'ai pris des photos. J'essaie d'être aussi objectif que possible. Moins je porte de jugements, meilleur est mon boulot.

Dans le livre, on aperçoit beaucoup de flics locaux en service. Les as-tu suivis sur le terrain ? Parle-moi de leurs vies, de leur travail, de leurs ambitions.
En effet, des flics jamaïcains ont accepté ma requête et m'ont laissé les suivre sur une enquête. Deux inspecteurs m'ont fait entrer dans une caisse et m'ont amené dans le ghetto rejoindre d'autres flics également en mission. En arrivant là-bas, on a vu plusieurs mecs alignés et les flics en train de les fouiller. Il s'est avéré que les mecs possédaient des objets volés. Ils les ont arrêtés, et j'ai été surpris de constater que les policiers ne leur avaient pas mis les menottes. Lorsque je leur ai demandé pourquoi, les flics m'ont répondu qu'il existait entre eux et les voyous une sorte d'accord tacite et que les mecs savaient très bien ce qui allait leur arriver s'ils essayaient de s'échapper. C'est génial de voir ça. Ça donne aux flics une espèce d'aspect humain, on réalise à quel point ces gens mettent leurs vies en danger tous les jours.

Pourquoi les flics descendent-ils tout le temps dans ces quartiers ? Quel est le taux de criminalité à Kingston aujourd'hui ?
Aucune idée concernant les statistiques. En revanche, je sais que Kingston est restée longtemps la capitale mondiale des assassinats. Mais plus maintenant, grâce si l'on peut dire aux cartels mexicains et à la situation économique et sociale merdique à l'œuvre en Amérique latine en général. Mais oui, à Kingston on dénombre toujours presque un meurtre par balle par jour. Il y a des flingues partout, de la violence à tous les coins de rue.

OK. Qu'en est-il de la consommation et de la vente de drogues dans la ville ?
Eh bien, je n'ai pas croisé beaucoup de personnes en train de taper des drogues dures, mais bien sûr, la weed est partout. Un peu de crack ici et là, mais rien de très généralisé. Mais je n'ai peut-être pas passé assez de temps avec des consommateurs de drogues pour pouvoir répondre précisément à cette question.

Quel est le regard du gouvernement jamaïcain vis-à-vis de toute cette violence ? Celui-ci essaie-t-il d'améliorer les conditions de vie de la population du ghetto ?
De mon point de vue, le pays et ses dirigeants ont l'air corrompus, à l'image de tous les hauts fonctionnaires des pays du Tiers-monde. Le pays est plein de ressources mais les habitants vivent comme des chiens, c'est la preuve manifeste qu'un truc doit aller dans le mauvais sens.

Raconte-moi une histoire à laquelle tu as assisté et qui t'a particulièrement marqué pour une raison ou pour une autre.
Une nuit, j'attendais dans une allée sombre d'un quartier particulièrement sketchy de Kingston. Il faisait nuit noire, et le mec que j'attendais n'arrivait toujours pas. Au bout d'un moment, j'aperçois un mec au loin, avec l'un de ces masques de films d'horreur effrayants sur le visage. Le mec avait un M-16 sur lui, et le voilà qui sort de la nuit, comme ça. C'était un pote de pote qui m'avait amené ici, mais peu importe. En tombant nez à nez avec ce mec, j'ai stressé énormément. Et je savais que les choses pourraient mal tourner si jamais j'avais la mauvaise idée de faire un truc de travers. Puis, je me suis mis à le prendre en photo. Encore et encore, pellicule après pellicule, impossible de m'arrêter. C'était la dernière nuit de mon premier voyage à Kingston, et à ce moment-là, je savais que je reviendrais vite ici. Deux mois plus tard, c'est ce que je faisais.

Le livre A Wah Do Dem de Boogie est publié aux éditions Drago.

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