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LE NUMÉRO « OK, TOUT VA BIEN MAIS TOUT IRA MIEUX DEMAIN »

La Mine de l’enfer

Un énorme trou est en train d'avaler une ville au Pérou.
24.11.14

Une vue panoramique de la mine de Cerro De Pasco, au Pérou.  El Tajo (« la mine ») possède une circonférence de 1,9 km et est aussi profonde que (la taille de) l'Empire State Building.

Quand nous sommes arrivés à Cerro de Pasco, une ville moyenne de la haute Sierra péruvienne, il faisait nuit. Nous avons avancé petit à petit dans les rues sinueuses jusqu'à une grande statue de Daniel Carrión, ancien étudiant en médecine et mythe local.

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Dans le quartier colonial, nous sommes tombés sur un mur décoré de tags. De l'autre côté, je pouvais ressentir une impression de vide, comme quand on est près de l'océan mais qu'on ne peut pas voir l'horizon.

J'ai escaladé un rocher et ai jeté un coup d'œil. Au loin, toute la ville était illuminée. Devant moi s'ouvrait un grand trou, dénué de toute lumière mise à part celle des phares des camions qui circulaient sur les côtés. C'était El Tajo, la mine.

Dans la cosmologie des Andes, la Terre se nomme Pachamama – la Terre Mère – et cette immense mine polymétallique est la figuration d'une pénétration au sens littéral. Elle a une circonférence de 1,9 kilomètre et est aussi profonde que l'Empire State Building, mais dans l'autre sens. 24 h/24, les machines produisent une plainte mécanique sourde, amplifiée par la forme en caisse de résonance de la mine. C'est le son de la ville en train de se faire dévorer.

Cerro de Pasco est une catastrophe environnementale et urbaine. La mine, ouverte en 1956, se trouve à l'intérieur de la ville. Au fur et à mesure de son élargissement, des milliers de familles ont dû déménager dans des lotissements urbains, sans installations sanitaires. Aujourd'hui, la ville manque de place. En 2008, le Congrès péruvien a ratifié une loi qui prévoyait le relogement entier des 67 000 habitants. Mais celle-ci est vite tombée dans l'oubli.

« J'imagine que dans les pays développés, ce genre de chose n'existe pas », explique Jhames Romero, un mécanicien du coin. Depuis deux ans, la mine n'a pas été agrandie, mais dernièrement, Volcan – l'entreprise qui la gère – s'est mise à racheter des maisons dans la périphérie et les a peintes en vert fluo. Tandis que la ville change peu à peu de couleur, tout le monde se demande ce qu'il se passera ensuite, et tous ceux à qui j'ai parlé n'avaient pas l'air optimistes.

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Cerro de Pasco a toujours été une ville minière. Les Espagnols y ont trouvé de l'argent en 1630 et au cours des xvii e, xviiie et xixe siècles, Cerro de Pasco fut une importante source de revenus pour les colons. Lorsque l'entreprise a ouvert la carrière minière, elle a décidé de ne pas déplacer la population, laquelle a considérablement augmenté durant la première moitié du xxe siècle.

Ici, il fait très frais, et bâtie à 4 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, c'est l'une des villes les plus hautes au monde, où l'eau bout à 86°. Les conséquences physiques de cette altitude sont similaires à celles que l'on ressent lors d'une mauvaise gueule de bois. Si l'on rajoute à cela les conséquences de l'industrie minière, c'est l'une des villes les moins saines au monde.

« La pollution à Cerro de Pasco est totale », explique Zenón Aira Díaz, 70 ans, historien et habitant de longue date. Une étude du Centre de contrôle des maladies et de la prévention datant de 2007 a montré que 60 % des échantillons prélevés dans le sol des maisons de Cerro contenaient trois fois plus que ce que l'agence de protection environnementale américaine considère comme sain.

La majeure partie de la pollution provient des déchets miniers. Ces déchets sont en réalité un mélange de rochers et de terre chargés en métaux lourds, et rassemblés par les travailleurs en d'énormes tas colorés un peu partout dans la ville. Quand ils sont laissés à l'air libre, les déchets laissent s'échapper autour d'eux des polluants tels que le cadmium, le mercure ou l'arsenic. Un premier tas est visible juste à côté de l'hôpital, tandis qu'un autre encercle le quartier de Carhuamaca, surplombant les maisons, l'école primaire et une vieille aire de jeux en ruines. Lorsqu'une voiture ou un troupeau de bétail soulève un nuage de poussière en passant, on peut sentir le métal. Dans les années 1920, les entreprises minières se sont mises à déverser les déchets dans les lacs voisins, qui n'ont toujours pas été traités.

En mai 2012, le gouvernement péruvien a déclaré l'état d'urgence environnementale pour le site et alloué 15 millions d'euros pour la création de plusieurs programmes de santé, dans le but de réduire l'empoisonnement au plomb. À ce jour, cette somme n'a toujours pas été dépensée.

« C'est comme dire à quelqu'un : "Tu souffres de la tuberculose", et ensuite lui dire d'aller se faire voir », explique Denis Cristóbal, obstétricienne de 29 ans et maire d'une petite ville à proximité de Quiulacocha, l'un des lacs empoisonnés. Elle m'a parlé des taux élevés de cirrhoses chez les enfants et des fréquents retards de croissance.

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En passant en voiture devant le lac, je me suis aperçu que l'eau était violette. « C'est ce qu'on appelle le progrès », a ironisé ma compagne de voyage, Elizabeth Lino, écrivaine et activiste née à Cerro et dernière reine autoproclamée de Cerro de Pasco. Sa campagne ironique pour classer la mine comme monument historique a généré ces derniers mois un engouement national.

« La situation à Cerro de Pasco ne me rend pas triste. Elle m'énerve », m'a dit Lino tandis que nous partagions une flasque de pisco sur la route. « Il n'y a pas de solution. Ce trou ne va pas se retransformer en un territoire terrestre et ces lacs à déchets ne vont pas redevenir des lacs naturels. »

À l'entrée de la base tentaculaire de Volcan, il est écrit sur un énorme panneau : la sûreté n'est pas négociable. comme votre vie. Mais dans de petites communautés telles que Quiulacocha, l'entreprise négocie des baux avec les coopératives agricoles, qui possèdent les terres, tout en contournant les élus comme Cristóbal. « Dans le processus participatif, nous ne sommes jamais sollicités », m'a-t-elle dit.

Pendant ce temps, l'État n'a pas été en mesure de réguler l'extraction de ressources. « Les compagnies minières et le gouvernement sont associés », m'a expliqué Calmex Ramos, ingénieur environnemental et activiste du coin. Pendant ce temps, les municipalités construisent de nouveaux et coûteux stades de sport, et ont proposé des idées débiles telles qu'ériger un « monument à la gloire du pisco ». En attendant, d'autres projets tels que la relocalisation de la population ou l'ambitieux – mais mal géré – système de redistribution aquatique de 35 millions d'euros, n'ont pas vu le jour. Et la corruption demeure un problème. En mai, le gouverneur de Pasco a été arrêté après que ses conseillers aient touché un pot-de-vin de 80 000 euros pour un contrat de travaux publics.

Ainsi va l'industrie minière. Après 400 ans, il serait difficile d'imaginer la vie ici sans la mine. Romero, le mécanicien, m'a expliqué qu'il était atterré par la dégénérescence environnementale mais que lui et ses voisins arrivaient à gagner 400 euros par mois en travaillant à la mine, bien plus que ce qu'ils gagneraient avec du bétail. Partout, on croise des monuments à la gloire de l'industrie minière ; dans les magasins de souvenirs, tout a un rapport quelconque avec la mine.

Mais cette fierté est teintée de tristesse. « Quel espoir avons-nous pour le futur ? Aucun », m'explique Pablo Melgarejo, un professeur d'université avec qui j'ai participé à un festival culinaire dans l'un des stades municipaux. Je lui ai demandé ce qu'il ressentait lorsqu'il regardait la mine. « C'est un désastre. Souvent, je me dis "Putain, mais où va-t-on ? Si la mine nous dévore, où va-t-on finir ? »

Le matin de mon départ, la carrière minière était surmontée d'un épais nuage gris. Sur la route pour sortir de la ville, j'ai remarqué que quelqu'un avait peint, avec de grandes lettres noires, putain de longue vie à cerro de pasco.