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La guerre des prénoms

Au cours de ces trois derniers mois, le tribunal des affaires familiales de Valenciennes a refusé à deux familles d'appeler leurs filles respectives « Nutella » et « Fraise ».

par Marc Hay
30 Janvier 2015, 1:53pm

Photo via Ciron810/Flickr

Ce week-end, le quotidien régional La Voix du Nord rapportait dans ses colonnes que le tribunal des affaires familiales de Valenciennes avait, au cours des trois derniers mois, refusé à deux familles d'appeler leurs filles respectives « Nutella » et « Fraise ».

« Le prénom "Nutella" donné à l'enfant correspond au nom commercial d'une pâte à tartiner. Il est contraire à son intérêt d'être affublé d'un tel prénom qui ne peut qu'entraîner des moqueries ou des réflexions désobligeantes », a déclaré le juge dans des propos relayés par le journal.

Le tribunal s'est opposé de la même manière au prénom « Fraise », stipulant que l'expression « ramène ta fraise » pourrait lui porter préjudice. La justice a donc décidé que les fillettes s'appellerait « Ella » et « Fraisine » (un prénom courant au XIXème siècle).

Le juge des affaires familiales de Valenciennes a agi conformément aux dispositions de la loi de 1993 qui autorise les parents à appeler leurs enfants comme bon leur semble mais requiert de les inscrire au registre de l'état civil pour qu'un officier puisse saisir le procureur si le prénom paraît contraire aux intérêts de l'enfant.

Vu des États-Unis, où très peu de lois encadrent le choix du prénom d'un enfant, cette histoire peut paraître très étrange. Dans leur histoire, les Américains ont notamment autorisé des prénoms comme (liste bien réelle) : « Acne Fontain » (fontaine d'acné), « Cash Whoredom » (argent du domaine de la pute), « Fat Meat » (viande grasse), « Fly-fornication » (fornication de la mouche), « Ghoul Nipple » (nichon sadique), « In God We Trust » (nous croyons en Dieu), « Leper » (lépreux), « Loyal Lodge No. 296 Knights of Pythias Ponca City Oklahoma Territory », « Moon Unit » (unité de la Lune), « Pilot Inspektor » (pilote inspecteur), « Tiny Hooker » (petite pute) ou encore « Toilet Queen » (reine des toilettes).

Pour la seule année 2013, ils ont attribué à leurs bambins des patronymes comme « Cheese » (fromage), « Fairy » (fée/tapette/pédé) et « Jag » (saillie) – des sobriquets que le tribunal de Valenciennes aurait vraisemblablement rejeté. Une juge du Tennessee a même été démise de ses fonctions pour avoir voulu renommer un « Messiah » (messie) en « Martin ».

La législation américaine sur les prénoms varie en fonction des États. Ainsi, dans certains, seul l'usage de chiffres, de pictogrammes et d'obscénités est interdit. Seulement quelques-uns – la Californie et le Massachusetts, par exemple – restreignent la longueur des noms ou l'utilisation de diacritique en raison des contraintes techniques des équipements d'enregistrements. D'autres pays comme la Chine ou le Japon – qui ont des écritures parfois complexes – ou la Lituanie et la Pologne – qui comptent un nombre incroyable de diacritiques – ont mis en place le même type de restrictions.

Les lois encadrant les prénoms donnés aux enfants sont néanmoins assez courantes de par le monde. La plupart d'entre elles – de l'Islande à l'Italie, en passant par la Nouvelle-Zélande et certains endroits d'Amérique latine – ont été justifiées par les autorités comme étant un moyen de protéger les enfants du ridicule et de dommages psychologiques inhérents.

Si la mesure semble être une bonne idée, il est difficile de définir quand un prénom devient grossier. Alors que certains chercheurs pensent que des prénoms peuvent conduire à une fragilité psychologique et donc à une vie merdique, d'autres attribuent à ces prénoms la faculté de prévenir celui qui le porte de telles conséquences.

« Les prénoms grossiers ou nuisibles sont trop rares pour que nous ayons suffisamment de données sur leurs effets », explique Dalton Conley, professeur de sociologie à l'université de New York qui a écrit sur les effets des prénoms. « Les premières recherches ont conclu que ces prénoms étaient psychologiquement nocifs, mais ces études étaient biaisées. Des études plus récentes n'ont trouvé quant à elles aucun effet délétère. »

Disposant de peu d'éléments scientifiques pour pouvoir s'avancer, les autorités judiciaires du monde entier produisent ainsi de nombreux jugements arbitraires. Ces dernières années, la France a par exemple refusé les prénoms de marque ou de personnages de dessins animés comme « Babar » ou « Titeuf ». Il est néanmoins peu probable que porter le prénom d'une marque de voiture ou d'une barre chocolatée soit source de moquerie plus que de raison.

« Même si un prénom est normal, un moqueur avertit peut le déformer ou y ajouter un autre mot pour le rendre injurieux », explique Conley.« La réponse aux railleries n'est pas de changer pour se départir de tout élément potentiellement sujet à la moquerie. Il faut juste enseigner aux petites frappes éventuelles à adopter un comportement socialement acceptable. »

De nombreuses lois finissent par devenir (implicitement ou explicitement) ni plus ni moins qu'une manière de réguler ce qui est normal et de protéger une identité culturelle comme on protégerait un enfant. Même les lois qui n'ont pas une vocation culturelle portent en elles cette dimension conservatrice inhérente à toute juridiction, ce qui empêche souvent les gens de nommer leurs enfants en dehors des conventions.

En Suède, la réglementation des noms descend directement des lois qui étaient utilisées pour empêcher de simples roturiers de s'attribuer des noms nobles. En Islande, jusque dans les années 1990, le pays obligeait les migrants à adopter des noms locaux. Aujourd'hui, les autorités demandent toujours un nom transcriptible dans l'alphabet islandais, et qui s'adapte un minimum aux structures grammaticales ainsi qu'au milieu culturel. De son côté, le Maroc interdisait encore récemment les noms berbères, une communauté souvent marginalisée. Pendant ce temps là, des pays comme le Danemark, l'Allemagne, la Norvège (et d'autres pays européens) plaçaient tout un tas de restriction à l'attribution des noms – pas de noms de famille en prénoms, pas d'objets ni de produits, pas de noms qui ne puissent être clairement associés à un genre spécifique –, à tel point que les gens finissent désormais par faire leur choix dans le gros dictionnaire des noms les plus donnés.

La France aussi, avant son amendement de 1993, limitait en grande partie le choix des parents à la liste des noms saints de l'Église catholique. À l'opposée de la passion qu'a toujours entretenu l'Amérique pour le bizarre, une telle homogénéité forcée rendait les enfants aux prénoms inhabituels plus sujets aux railleries et a influencé les tribunaux à trancher sur les prénoms « acceptables ». Aujourd'hui, la France reste plus libérale que certains de ses voisins sur l'attribution des noms, rejetant apparemment beaucoup moins de nouvelles entrées.

Les obscures considérations culturelles qui rendent un nom nuisible ou non mises à part, il est difficile de nier que certains noms ne sont vraiment pas appropriés. Pour de mystérieuses raisons, la Nouvelle-Zélande est par exemple connue pour être prolifique en la matière. Depuis 2001, des parents ont tentés d'appeler leurs enfants : « 4Real », « 5th », « Fish and Chips », « Lucifer », « Mafia no Fear », « Sex Fruit », « Twisty Poi » (un plat traditionnel polynésien), « V8 » ou « Yeah Detroit ».

Dans ces cas extrêmes, même les gens qui se seraient normalement opposés aux restrictions sur les prénoms pourraient sans aucun doute être épris de rejet.

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