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Gustave Kervern et Benoît Delépine doivent tout à Jean-Pierre Pernaut – et à Black Sabbath

Les mecs de Groland nous ont parlé de leur dernier film et de l’art d’apprivoiser Michel Houellebecq.
15.9.14

Michel Houellebecq embrassant son rôle de suicidaire des montagnes – Photo publiée avec l'aimable autorisation de Gustave Kervern et Benoît Delépine

Near Death Experience – sorti en salles mercredi dernier – est le nouveau film de Gustave Kervern et Benoît Delépine, que vous devez tous connaître pour leur travail sur la dernière émission comique drôle de la télé française, Groland. Avant ce projet, ils avaient déjà collaboré cinq fois sur des longs-métrages, ce qui leur a notamment donné l’occasion d’envoyer Gérard Depardieu à la recherche des documents administratifs nécessaires pour toucher sa retraite et de faire de Benoît Polevoorde le plus vieux punk à chien d’Europe. Pour ce dernier film, ils ont demandé à l'écrivain Michel Houellebecq d’incarner un employé de plateforme téléphonique suicidaire – et jusqu’ici, toute la presse cinématographique française semble s’accorder sur le fait que Near Death Experience est plutôt réussi, comme en témoigne l’emploi d’adjectifs tels que « patibulaire » ou « foutraque » pour le qualifier.

J’ai rencontré les deux réalisateurs la semaine dernière pour qu’ils me parlent de la naissance du projet et de l’avenir de Groland. Ils en ont profité pour s’étendre plus longuement sur les qualités de rappeur de Michel Houellebecq et de leur amour commun pour les beuveries.

Gustave Kervern, Michel Houellebecq et Benoît Delépine lors de la présentation du film à la Mostra de Venise. Photo : Gabriel Bouys/AFP

VICE : Comment en êtes-vous venus à embaucher Michel Houellebecq ?
Gustave Kervern  : Au moment où on écrivait l'histoire, Libération a fait un article sur lui, à l'occasion de la sortie de son recueil de poèmes. On trouvait que cette nouvelle vision de Houellebecq collait physiquement avec le personnage de notre film. On l'avait déjà approché pour le rôle principal de notre précédent film Le Grand soir, qu’il n’avait pas pu faire pour des raisons de planning. Quand on l’a recontacté, on a dû privatiser un bar du 11e arrondissement – sachant qu’il fume tout le temps, et partout – pour discuter du projet avec lui. Au début, c’était pas facile : il parle très peu. Puis on s'est aperçu qu'il avait beaucoup d'humour, et que ce n’était pas le genre de personne à être gênée par le silence. Cette première soirée s’est bien terminée, par ailleurs.
Benoît Délépine : On a tous fini en chantant du rap et en s'embrassant, c'était pas mal. S’il est aussi silencieux, c’est parce qu'il a un tel amour du verbe qu'il ne veut pas dire n'importe quoi. À l’inverse de nous deux, il a tendance à réfléchir longtemps avant de parler. Il est constamment à la recherche de sa propre vérité, en fait.

Vous avez tourné le film en dix jours et avec une équipe très réduite, c’était une volonté de votre part ?
BD : Oui, on voulait vraiment que toute l’équipe puisse tenir dans une camionnette. Cette simplicité nous a permis de retrouver une forme de liberté sur le tournage, de se laisser aller au gré de l'inspiration. De cette manière, on pouvait changer une scène dès qu'on le souhaitait, profiter d'un rocher qu'on découvre, voire attendre un orage pendant plus de cinq minutes.
GK : C’est pas mal de se réveiller le matin et de prendre son petit déjeuner entouré de sept autres personnes – ça nous donnait des airs de groupe de rock en tournée.
BD : Sur un gros tournage, tu dois tout le temps rassurer tout le monde autour de toi, et pendant que tu fais ça, tu oublies le principal – à savoir le jeu d'acteur et la mise en scène.
GK : C'était bien de retrouver cette ambiance détendue. On a jamais eu de problème en dirigeant les acteurs pendant nos autres tournages, mais là avec Houellebecq et son côté « dans son monde », c'était un calme supérieur.

Vous m'avez dit que vous avez terminé votre première soirée en chantant sur du rap. Pendant une scène du film, il parle en argot et verlan. Vous l'avez improvisée ?
GK : Non, cette scène était déjà écrite. Mais effectivement, on l'a faite en pensant à cette fameuse soirée. À partir d'une certaine heure et d'un certain nombre de verres, Houellebecq parle vraiment comme un rappeur.
BD : Ça nous avait fascinés de le voir parler en rappant, donc on s'est dit que ce serait cool de l’intégrer dans une scène.
GK : C'est également lui qui a orienté la musique du film. Quand on a su qu’il avait écrit son dernier livre en écoutant Black Sabbath, on a décidé de s’en inspirer.

L'astuce d'utiliser l'alcool pour le désinhiber, vous l'avez utilisée sur le tournage ?
BD : On a quand même fait gaffe sur le tournage, parce qu’on avait vraiment peu de temps pour réaliser le film.
GK : En plus, il fallait faire de l’alpinisme, et on est vraiment pas des grands sportifs. J’ai failli tomber dans les pommes à un moment, d’ailleurs.

Le reportage du JT de Pernaut utilisé dans le film, c’est un vrai ?
BD : Tout à fait, on a racheté les images et tout. C’est assez drôle, parce que le reportage fait vraiment Groland – Jean-Pierre Pernaut est notre grand initiateur. En plus, il apparaît dans les bouquins de Houellebecq et était « à l'origine » du fait divers qui a inspiré le film. On s'est fondé sur l'histoire d'un type qui est parti se suicider dans les montagnes, un vendredi 13, juste après le journal de Jean-Pierre Pernaut. La combinaison de tous ces éléments était complètement folle.

En parlant de ça, le cinéma que vous pratiquez est très éloigné de ce que vous faites en télévision.
GK : Quand on fait du cinéma, c'est pas pour faire du Groland sur grand écran. On a même eu plutôt peur au début de faire des tonnes de dialogues sur le mode « un bon mot à la seconde ». Ça nous faisait chier. Et on était les acteurs, y'avait pas trop de budget. Du coup, jusqu'à présent, on privilégie l'image au texte. C'est une erreur de débutant qu'on retrouve souvent des les premiers scénarios d'un auteur : des tirades interminables et des dialogues qui s'enchaînent inutilement.
BD : J'ai écrit Made in Groland avec Jules-Édouard Moustic, un téléfilm qui passera sur Canal + si tout se passe bien. Là c'est clair, ce sera la même chose, comme le titre l'indique. Mais au cinéma, non, c'est une récréation, on ne refait pas ce qu'on fait toute l'année.

Du coup, ça arrive que des gens détestent votre travail dans Groland apprécient vos films ?
BD : Ça arrive tout le temps. Une journaliste de Télérama avait écrit un article sur nous, elle l'avait vraiment fait au lance-flammes. Elle ne connaissait pas du tout Groland, elle avait écrit un truc de type : « À côté, Bigard c'est du Ronsard. » Même le fait que le président s'appelle Salengro, ça l'avait choquée. Elle était vraiment à côté de la plaque. Et c'est typiquement le genre de personnes qui est capable de faire une bonne critique d'un de nos films.
GK : À l'inverse, les Grolandais sont plutôt tolérants. Même s'ils ne se retrouvent pas dans nos films, ils comprennent que c'est un exercice différent. Heureusement qu'on peut faire les deux.
BD : De toute façon, dans toute l'équipe des scénaristes de Groland, chacun a une autre activité à côté, sinon tu deviens fou. Mais ça peut arriver qu'on soit vraiment surpris par les Grolandais. Ça m'est arrivé de tomber sur des mamies de 70 balais, très vieille France, qui s'avèrent être de grandes fans de l'émission.
Mais bizarrement, il y a eu un rajeunissement de notre public. C'est pas si illogique que ça : dès qu'il y a une canicule, on perd pas mal de spectateurs [rires]. Nos patrons ont fait une étude sur notre public, et apparemment, on a gagné des jeunes. À la base, on pensait qu'ils allaient nous dire l'inverse, ce qui signifie souvent en réalité : « Vous êtes vieux, engagez des jeunes pour draguer l'audimat ».

Hésitez surtout pas à m'appeler si on vous dit ça. Merci à tous les deux.

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