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Des immigrés clandestins sont coincés en haut des Alpes suisses

Une soixantaine d'hommes vivent là, envoyés dans les montagnes en attendant de savoir s'ils auront le droit de vivre parmi nous, en Europe.
27.11.13

L'Asylzentrum du Lukmanier, dans les Alpes suisses. Photo : Evan Ruetsch

Le centre d'asile le plus reculé de Suisse se trouve dans un bunker militaire abandonné, tout en haut des Alpes. Debout, à l'extérieur de l'installation, au sommet du col du Lukmanier, on aperçoit une quantité infinie de roches et un réservoir d’eau étrangement chatoyant, si froid que votre peau brûle si vous vous risquez à mettre les pieds dedans. Un seul bruit : le bourdonnement incessant des fils à haute tension, lesquels traversent le petit pylône en face de l'entrée de l'Asylzentrum du Lukmanier.

Le centre abrite entre 50 et 80 hommes, envoyés dans les montagnes en attendant de savoir s'ils auront le droit de vivre parmi nous, en Europe. Les résidents dorment dans des abris pour cinq personnes et suivent chaque jour une routine stricte – trois repas, extinction des feux à 22 heures, et si vous voulez quitter le camp, vous devez attendre le week-end. De loin, il semblerait que les détenus soient de jeunes criminels en maison de correction ; en réalité, les gens rassemblés ici sont seulement à la recherche d'une vie meilleure loin de leurs pays pétés.

Ce centre, qui a ouvert en juillet, est le premier d'une longue série. Une loi adoptée cet été en Suisse permet aux installations militaires vides du pays d'être transformées en « zones d'intégration ». Le mois dernier, nous avons fait une randonnée dans les Alpes afin de leur rendre visite.

Narsi est un jeune Afghan de 18 ans. Il est plutôt marrant, déteste les produits manufacturés en Chine et adore les voitures. Il nous certifié que le paysage environnant et les sentiers de randonnée seraient parfaits pour un rallye sur piste. Le profil Facebook de Narsi est rempli de photos de lui, blazer noir sur les épaules, sur la plage ou devant sa Lexus. A-t-il vraiment 18 ans ? Il affirme que oui, mais le ministère de l'Immigration suisse est sceptique – beaucoup de demandeurs d'asile font semblant d'être mineur pour accélérer les processus d’acceptation.

Comme beaucoup de réfugiés afghans, Narsi a passé la majeure partie de son enfance en Iran, avant de déménager en Turquie quand la vie dans le pays s’est détériorée. À la porte de l'Ouest, juste avant d’arriver en Grèce, il a jeté son passeport quelque part dans le Bosphore. « J’imaginais que l'Europe était un peu plus accueillante, il m’a dit. Mais bon, je n’ai pas à me plaindre des conditions de vie dans le centre – à part leur bouffe de merde. »

Le mec ci-dessus est connu sous le nom de « Loup à Bière ». Ce n’est pas lui qui l’a choisi, mais c’est juste que son nom éthiopien était impossible à prononcer pour un Européen. Loup à Bière ne partageait pas le même optimisme que Narsi. Il déteste la montagne, hait la randonnée, et préfère les rappeurs musclés, type 50 Cent. Sa femme et ses enfants vivent à une heure de route, à Buchs St. Gallen, et sa famille lui manque à chaque seconde. Si sa demande d'asile n’est pas validée, il sera renvoyé en Grèce illico, c’est-à-dire précisément à l’endroit où il a voulu entrer dans l’UE. Il a entendu dire qu’il était plus facile d'obtenir l'asile en Grèce, mais pour l’heure, il est coincé tout en haut des montagnes suisses.

Ça, c’est Joseph, un fleuriste érythréen francophone. Le reste des détenus d'Asylzentrum Lukmanier l'appelaient « Le mafioso » parce qu’il se fringue comme un milord. Nous l'avons interrompu tandis qu'il parlait super fort dans son téléphone portable – il y avait de quoi. Il était sur le point de se faire expulser le jour même pour « mauvais comportement ». Que signifiait la mention « mauvais comportement », il était incapable de le dire, et n'avait pas la moindre idée non plus de sa prochaine destination.

Il râlait aussi à propos des vêtements que le camp lui avait fourni : « Les détenus n’ont pas de vêtements appropriés au climat, à part d’horrible fringues de travail, m’a-t-il dit, bougon. En plus, on n’est pas autorisés à les porter en dehors des heures de boulot. » Pour les demandeurs d'asile de l’Asylzentrum Lukmanier, le travail se répartie en différentes tâches communautaires, telles que l'extraction de la neige sur les sentiers de randonnée ou différents travaux routiers horribles. Quand Joseph n'est pas occupé à déblayer, il erre en flanc de montagne dans ses pompes en croco, maugrée et fume clope sur clope.

Le truc dont nous avons été témoins dans les Alpes peut sembler bizarre, mais ce n’est pas la première fois qu’un camp du genre crée la polémique en Suisse. En août dernier, une dizaine de demandeurs d'asile du village de Soleure avaient protesté contre l'obligation de vivre dans un abri anti-bombes, sans soleil ni air frais. Ces demandes avaient beau être tout à fait raisonnables, la manifestation a pourtant tourné en eau de boudin – un mec du coin a trouvé bon de verser de la bière et du lait partout sur les manifestants, ceux-ci se sont rebellés, et les autorités suisses ont, en guise de représailles, retiré aux manifestants à la fois les salaires qu'elles devaient leur verser, et leur nourriture. Quatre jours après le début des protestations, la police a tout arrêté et les dix demandeurs d'asile ont été séparés puis emmenés dans d’autres camps.

D'autres articles dénoncent des affaires de migrants interdits de fréquenter les piscines, terrains de sport, écoles ou églises alentour. On y parle aussi d'un lieu connu sous le nom Minimalcenter Waldau, dans lequel sont envoyés les détenus faisant montre de « problèmes comportementaux ». En janvier, un libano-palestinien de 32 ans, Feras Motaleeb y est mort dans des circonstances mystérieuses. Il avait été emmené à Waldau à la suite d'une baston dans son camp d’origine, mais aussi parce qu'il avait « refusé d'éteindre sa cigarette » dans le centre de transit de Cazis.

Serait-ce le début d'une nouvelle ère ? Lorsque la convention d'application de Schengen a été convertie en droit de l'UE à la fin des années 1990, la politique d'asile de l'UE avait été inspirée par la dichotomie – typiquement allemande – de « pays sûrs – l’UE – et pays tiers – le reste du monde ». Ce que ça signifie, c'est que les gens entrés illégalement dans l’espace Schengen peuvent être renvoyés dans leur pays immédiatement. Pour éviter ça, des millions de migrants jettent leurs passeports, et crée un cauchemar bureaucratique dans lequel des milliers d'immigrants sans identité sont en droit de rester indéfiniment dans le système (c’est-à-dire, dans les camps).

Malgré sa réputation de pays riche, il s’agit d’un moment étrange pour la Suisse, laquelle doit aujourd’hui dépenser énormément d'argent pour convertir ses anciens centres militaires en réservoirs d'isolement comme celui de Lukmanier. La croissance de la population est en baisse et le taux de chômage est passé au-dessus des trois pour cent. Plus absurde encore, l'image de cette dizaine de randonneurs, la tronche pleine de crème solaire, en train de passer devant nous et le groupe de migrants – ceux-ci taillaient de gros rochers pour déblayer une route. Les randonneurs n’avaient, bien entendu, pas la moindre idée de qui ils étaient et de ce qu'ils foutaient là.