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Toutes les images sont extraites du livre « Marins Tatoués ».

« Les marins ont inventé le tatouage moderne »

Édouard Malone

Un livre qui parait ce mercredi 16 mai raconte comment les petits gars de la Marine ont popularisé cet art né en Polynésie.

Toutes les images sont extraites du livre « Marins Tatoués ».

Avant d'orner les bras de vos collègues branchés, le tatouage (ou tatau) était considéré comme un rite de passage au sein des tribus polynésiennes. Après avoir foulé leurs terres au XVIII e siècle, les marins occidentaux se sont réapproprié cette culture. Petit à petit, ils ont fait de cette coutume un élément indissociable de la figure qu'ils incarnent.


Jérôme Pierrat et Éric Guillon viennent de publier Marins Tatoués aux éditions La manufacture de Livres, qui présente une série de photographies anciennes et met en lumière ceux qui ont permis au tatouage de se répandre dans nos contrées. Nous avons posé quelques questions à Jérôme Pierrat sur la genèse de ce livre, et sur l'histoire qu'entretiennent les gars de la marine avec les aiguilles pleines d'encre.


VICE : Le livre va de 1890 à 1940. Pourquoi cette période ?

Jérôme Pierrat :
Tout simplement parce que c'est l'âge d'or du tatouage de marins. Non pas qu'ils aient subitement arrêté de se faire tatouer après la guerre – même si on a vu la tradition se perdre à partir de là ­ –, disons plutôt que les marins de cette époque sont les témoins d'une forme de tatouage qui a décliné ou commencé à sérieusement muer avec la démocratisation de cette pratique.

Ils représentent l'Americana, le style « old school » avec ses grosses lignes, ses contours très épais, ses couleurs prononcées et primaires. Côté style, c'était très boules de billard, hirondelles et poignards – tout ce qu'on associe généralement au trip fifties. Avec l'émergence de la contre-culture, le tatouage s'est démocratisé et n'est plus resté une affaire de marins.

De marins ou de « mauvais garçons » ?
Ça dépend du pays. Pour les pays latins comme la France, l'Italie ou l'Espagne, le tatouage est une affaire de taulards. Pour les Anglo-saxons anglais ou américains, le tatouage est d'abord une affaire de marins – et ce depuis la fin du XVIII e siècle. Les marins américains ont vraiment été les porte-drapeaux du tatouage dans le monde occidental.

Les Européens employaient-ils des symboles différents ?
Non, on retrouve les mêmes motifs en Europe mais ils sont traités différemment. Les Américains sont ceux qui ont sublimé et répandu le tatouage. Ceux qui ont poussé à l'extrême et popularisé cette pratique, ce sont les gars de l'US Navy pour qui le tatouage faisait presque partie de l'uniforme, et ce depuis le XIX e siècle.

Très vite, les médecins militaires se sont intéressés au phénomène, et ont été les premiers à écrire sur le sujet. En France aussi d'ailleurs, ce sont des médecins militaires qui, dès 1853, ont produit les premières publications sur le tatouage. Ils craignaient les épidémies, la transmission de maladies, les infections en raison des conditions d'hygiène plus que sommaires à bord des voiliers. Ils avaient peur que cela rende les vaisseaux et tous leurs équipages inutilisables. Selon certaines de ces études, jusqu'à 90 % des marins de la Navy étaient tatoués au début du XX e siècle. Ils étaient beaucoup moins nombreux en France. En 1894, le Dr Grouzer estimait à 5 % le nombre de marins tatoués, et en 1896 Octave Guiol en comptait 10 %. Les armées ont d'ailleurs parfois voulu interdire cette pratique.


Dans votre livre, j'ai appris que les salons de tatouage avaient été interdits à New York jusqu'en 1998, suite à une épidémie d'hépatite.

Oui, c'est une affaire bien connue et en même temps assez incompréhensible. Un véritable vent de panique s'est emparé de la ville en 1961. C'était aussi une affaire médiatique et politique. Le tatouage n'avait pas grand-chose à voir là-dedans. Avant ça, New York était l'épicentre du tatouage de marins. Pas mal des tatoués de nos pages sont passés par des salons installés à l'époque à Bowery dans le sud de Manhattan, dans le quartier de Chatham Square, entre les putes et les cabarets. À l'époque, les marins s'installaient chez les barbiers, les coiffeurs. Souvent, il y avait une double enseigne avec le salon de tatouage au fond de l'échoppe.

Est-ce qu'on peut déterminer des modes ?
Pas vraiment, c'est ça qui est étonnant. On retrouve toujours les mêmes symboles. Il y a le tatouage patriotique traditionnel - avec aigles et drapeau-, le tatouage souvenir avec le nom de la ville Tokyo par exemple, accompagné d'une geisha ou de palmiers pour les contrées exotiques. Un dragon indique une escale en Chine. Il y a aussi la mélancolie, avec les tatouages représentant la mère, la fiancée, la sœur. On trouve aussi les tatouages propres à l'unité ou au bateau du gars. Et bien sûr tous les tatouages symboles de la marine : la rose, la boussole, le gouvernail, le couple d'hirondelles sur les mains ou la poitrine, qui sont supposés aider le marin à sortir de l'eau en cas de noyade.


En France, les marins portent au mieux le blason officiel ou officieux de leur unité, au pire un truc crapuleux fait en descente de cuite à la sortie d'un bordel de campagne ou d'un bar. Pourquoi cette pratique n'a pas eu le même succès en France ?

Sur les porte-avions, il y a encore des mecs qui en portent – mais c'est aussi dû au fait que plein de gens se font tatouer aujourd'hui. En France, il y a eu beaucoup de marins tatoués au début au XIX e siècle. Mais ensuite, l'image du taulard a pris le dessus. On est le pays de la criminologie. Le tatouage a très vite intégré le champ d'étude des criminologues et les gars ont globalement arrêté de se tatouer – à part quelques bidasses ou légionnaires qui ont conservé une image de têtes brûlées, d'aventuriers.

En France, on trouvait plus ce genre de tatouage dont vous parlez, ou bien des trucs artisanaux que les gars se faisaient eux-mêmes. Il faut savoir que jusqu'aux années 1960, il n'y avait pas de studio de tatouage officiel – avec pignon sur rue, j'entends – dans l'Hexagone. Auparavant, ça se faisait à l'arrache dans les arrières salles des bars, tandis que le premier salon de tatouage du monde occidental a été fondé en 1846 à New York, par un émigré allemand : Martin Hildebrandt, pour les marins justement.

Ensuite, les salons de tatouage ont fleuri et sont arrivés jusque dans les villes portuaires d'Europe. D'abord ça a été Londres à la fin du XIX e avec les bateaux qui remontaient la Tamise, puis Hambourg, Copenhague, Amsterdam, etc. Ce sont les marins qui ont fait naître le tatouage moderne, avec les studios mais aussi les machines électriques. Sans les marins, ce serait resté un truc de taulard artisanal. Si le tatouage s'est « industrialisé », s'il s'est développé et officialisé avec des boutiques et des tatoueurs professionnels, c'est grâce aux marins.


Et côté russe ?

Chez eux, c'est aussi très connoté univers carcéral. Les Russes – comme les Allemands et les autres – étaient moins tatoués que les Américains, qui étaient parfois recouverts de la tête aux pieds. Au point de devenir des vedettes de cirque pour certains. Une partie des photos du livre sont des gars qui étaient exhibés dans des sideshows, cette invention de Phineas Taylor Barnum où on croisait souvent un tatoué entre une femme à barbe et un homme-tronc. En général, il s'agissait d'anciens marins devenus attractions de foire. Ça a été toute une mode dans les fêtes foraines et les cirques. De 1880 à 1910, on exhibait beaucoup d'hommes, puis les gens se sont lassés et on a vu apparaître des femmes tatouées – souvent épouses de tatoueurs.

Comment avez-vous réuni ces images ?
Avec mon camarade Éric Guillon ça fait au moins 20 ans qu'on récupère des fonds iconographiques et qu'on achète des archives. Notamment celles d'un commissaire de police, Jacques Delarue, qui est décédé en 2014 à presque 100 ans et qui a été le premier mec en France à s'intéresser sérieusement au tatouage. Dès 1950, Il a publié un livre intitulé Les Tatouages du « milieu », avec Robert Giraud et Robert Doisneau. Comme moi et mon camarade étions un peu les deux seules personnes à écrire là-dessus en France, il a bien voulu nous passer une partie de sa collection. Dans les années 1950, il a même entretenu une correspondance avec des tatoueurs américains, qui lui envoyaient des photos parfois déjà anciennes pour l'époque. Et puis on en récupère à droite à gauche. En vingt ans, on a amassé pas mal d'images.

De cette somme documentaire, nous avons déjà extrait deux petits livres en 2005. Un sur les marins et un sur les bagnards. Puis on a décidé d'en faire de vrais livres photo. C'est comme ça qu'est né Marins Tatoués, qui est le pendant de Mauvais Garçons publié en 2013.