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Colin O'Brady : sur les pentes du Grand Chelem des explorateurs

Pour lutter contre l'obésité infantile, le triathlète américain est parti à la conquête du plus haut sommet de chacun des sept continents. Il nous a livré ses impressions.

par Marissa G. Muller
31 Octobre 2016, 10:38am

Courtesy Colin O'Brady

À quelle hauteur cela devient-il trop haut ? Pour le triathlète professionnel Colin O'Brady, la réponse est 8 848 mètres. C'est l'altitude à laquelle il a grimpé au mois de mai 2016, lors de sa deuxième tentative d'ascension de l'Everest, un voyage qu'il dit être l'un des plus éprouvants de sa carrière. Pour sa première tentative, l'année dernière, O'Brady a abandonné lorsque la montagne est devenue le siège de vents forts, mais aujourd'hui, il sait s'adapter aux situations extrêmes.

En janvier, O'Brady, 31 ans, a entrepris de partir à la conquête du plus haut sommet de chacun des sept continents, ainsi que de randonner aux pôles nord et sud. Dans le milieu de l'alpinisme, cette quête est connue sous le nom du Grand Chelem des explorateurs, exploit fou accompli par 42 personnes depuis que David Hempleman-Adams l'a réalisé pour la première fois en 1998. Parmi ces grimpeurs, seulement d'eux d'entre eux ont réalisé ce Grand Chelem en un an. O'Brady, lui, l'a fait en six mois, évitant miraculeusement sur sa route les ours polaires, l'hypothermie et les engelures. Sa raison pour se lancer dans une aventure aussi sombre était entièrement rationnelle : sensibiliser, lever 1 million de dollars pour lutter contre l'obésité infantile à travers le projet Beyond 7/2 et établir par la même occasion un nouveau record du monde. Il est également devenu la première personne à snpachatter une ascension réussie du Mont Everest.

Une semaine plus tard, j'ai joint O'Brady par téléphone satellite alors qu'il en était à son dernier pic sur les Sept Sommets annoncés : le sommet du Denali situé à 6190 mètres, point le plus haut d'Amérique du Nord. À 4300 mètres, il semblait totalement impassible.

« Le camp de base dans lequel je vivais sur l'Everest était situé 300 mètres plus haut que le sommet de Denali, m'a-t-il dit. Je peux voir le sommet final, et ce n'est pas seulement le sommet – c'est la fin de Beyond 7/2. »

Le lendemain, après avoir bravé des vents de 65 km/h lors de son ascension, O'Brady a établi des records mondiaux pour la plus rapide ascension des sept sommets (132 jours) et la plus rapide réalisation du Grand Chelem des Explorateurs (139 jours).

On a discuté avec Brady à propos de ce que cela requiert de grimper les plus hautes montagnes du monde, d'à quel point les conditions de vie entre les différentes ascensions peuvent être aussi brutales que celles sur les pics, et de pourquoi la tragédie plane sur l'Everest.

O'Brady pendant son trek au Pôle sud. Photo Colin O'Brady

VICE Sports : Avez-vous l'impression que votre corps a eu le temps de récupérer depuis l'Everest ?
Colin O'Brady : Pas vraiment serait la réponse juste. Une fois que ce sera fini, j'aurai besoin d'une bonne cure de sommeil. Tout le projet a été assez rude et le plus dur a été de devoir réaliser toutes les expéditions les unes après les autres sans pouvoir vraiment me reposer entre chaque. C'est ce qui a rendu l'expédition de plus en plus dure.

L'Everest est sans doute le meilleur entraînement pour le Denali – voire même pour à peu près tout dans la vie.
Ouais. Pour la plupart des gens, il faut entre deux et trois semaines pour gravir le Denali parce qu'il faut le temps de s'acclimater à l'altitude au sommet qui culmine à 6 100 mètres. Mais étant donné que je viens de faire l'Everest cette semaine, mon corps est déjà bien acclimaté.

Ça a fait quoi de redescendre entre l'Everest et le Denali ?
Pendant un court moment, ça m'a fait du bien d'être redescendu des montagnes. Mais au final, entre les trajets en avion et en hélicoptère, je n'ai passé qu'une nuit dans une ville normale pour reprendre, rafraîchir mon haleine et dormir dans un vrai lit. Ma fiancée m'a rejoint en Alaska et j'ai pu passer 24 heures avec elle. C'était un merveilleux répit au milieu de cette vie d'expédition montagnarde qui est la mienne depuis quelques mois.

À quoi ressemblait votre quotidien lorsque vous étiez sur l'Everest ?
Chaque journée était différente mais j'essayais de monter progressivement, à partir du camp de base jusqu'aux Camps 1 et 2 puis plus haut. Une des choses propres à l'Everest c'est qu'il y a beaucoup d'infrastructures sur la montagne – spécialement dans les Camps 1 et 2. Ce sont des camps plutôt confortables. Je grimpais avec un seul sherpa mais j'était dans l'un des plus gros camps, donc ils avaient un bon cuisinier et un endroit pour se relaxer et pour traîner. Mais rien que le fait d'être dans un camp à 6 400 mètres, rien que d'être assis c'est éprouvant pour le corps. Donc il a fallu faire beaucoup d'efforts pour essayer de se sentir bien, rester hydraté et se reposer correctement.

Comment avez-vous pris la décision de faire l'ascension avec un sherpa plutôt que de grimper avec un groupe ?
La plupart des gens qui montent l'Everest le font dans un cadre plus commercial avec des guides et des infrastructures. Moi, compte tenu de mon timing plutôt unique, et voulant avancer vite, j'ai opté pour une version miniature de ça. Je ne ressentais pas le besoin d'être guidé. J'avais surtout besoin d'un accès à la montagne et donc d'un sherpa pour faciliter cela. Il a été super. Cette ascension avec moi était sa sixième ascension de l'Everest.

Avez-vous eu le temps de regarder la télé ou des films pendant que vous étiez là-haut ?
J'avais téléchargé quelques films sur mon téléphone. Pendant mes repos, j'ai regardé Girls, Treme, et The Walking Dead. J'avais aussi une liseuse.

Est-ce que vous aviez un nombre limité d'épisodes ?
[Rires] Oui, heureusement je ne suis pas arrivé au bout, mais j'ai dû les économiser. C'était une bonne façon de déconnecter pendant quelques heures.

Gravir une montagne demande beaucoup d'entraînement, mais comment vous êtes-vous préparé pour les conditions de vie en haut ?
C'est une bonne question. L'Everest n'est pas l'endroit le plus froid où je suis allé – il fait très froid sur le Denali –, je suis allé au pôle Nord et au pôle Sud où les températures moyennes sont de – 40°C. Donc j'ai enduré pas mal le froid et je me suis habitué à gérer mon corps dans ce genre d'environnement.

En tant qu'athlète professionnel, j'ai l'habitude de pousser mon corps à ses limites, mais l'une des choses que tout le monde ne réalise pas forcément, c'est qu'il y a pas mal de temps morts et il est très éprouvant d'encaisser le tout d'un point de vue émotionnel alors que ton corps essaie de récupérer. Il est très important de rester positif pour que le corps et l'esprit soient dans le coup le moment venu.

Qu'est-ce que vous faisiez dans ce genre de moment ? Utilisiez-vous des techniques d'apaisement ou de médiation ?
J'ai une méditation quotidienne que je réalise depuis des années maintenant. C'est un exercice de conscience qui m'aide à réaliser que lorsque les choses ne vont pas bien, c'est juste temporaire. Ça m'a donné une force mentale précieuse.

Avez-vous frôlé l'hypothermie ou la gelure ?
Non, mais j'étais toujours à la limite, je surveillais mes doigts de pieds et mes mains. Je mettais des chauffe-mains et pieds dans mes chaussures et mes gants, je devais faire vraiment gaffe parce qu'avec ces températures glaciales il suffit d'une ou deux minutes.

O'Brady sur la route qui mène au sommet de l'Everest. Photo Colin O'Brady

Y-a-t-il eu des moments sur l'Everest où vous vous êtes dit que vous n'arriveriez pas à redescendre ?
Non, il n'y en a pas eu, mais c'est une montagne dangereuse. Lorsque j'étais là-haut, beaucoup de personnes ont été blessées et quelques-unes sont mortes le même jour d'arrivée au sommet. Pour moi, il est toujours plus important de redescendre sereinement que de monter. Le sommet n'est que la moitié du trajet, et beaucoup de gens font l'erreur de dépenser toute leur énergie pour monter et manquent de jus pour redescendre. Donc je fais souvent le point avec moi-même en montant pour m'assurer que je suis suffisamment en forme pour continuer de monter.

Comment avez-vous géré votre énergie ?
C'est une question de manger et boire correctement tout au long de l'ascension, ainsi que de connaître son corps. J'ai passé beaucoup de temps dans les montagnes en plus de mon entraînement de triathlète, donc je suis conscient de la quantité d'énergie qu'il me reste.

Est-ce que vous mangiez des trucs bons là-haut ?
Mon repas préféré c'était ce que mangent tous les sherpas : du riz, des lentilles et des légumes. C'est pas très glamour mais ça fait des féculents, des protéines et de l'énergie.

Il vous a fallu plusieurs essais avant de gravir l'Everest. Vous êtes-vous posé des questions pendant que vous attendiez ?
Clairement lors de mon premier essai lorsque je suis parvenu jusqu'au Camp 4 et que j'ai été pris dans une grosse tempête. J'ai appris à quel point la montagne pouvait être dure et sévère. J'ai en effet eu mes doutes.

Quelles sont les fausses idées à propos de l'Everest ?
Beaucoup de gens se concentrent naturellement sur les tragédies qui ont eu lieu dans la montagne, mais je pense qu'il y a des façons de monter meilleures que d'autres. Il y a des gens sûrs avec qui monter et je pense que, malheureusement, certains des gens qui sont morts dans la montagne sont venus peu ou mal préparés. Je pense que c'est l'une des fausses idées les plus répandues.

C'est-à-dire que tout le monde peut faire l'ascension ?
Oui. C'est une montagne très éprouvante et qui doit être prise au sérieux, et malheureusement il y a des exploitants qui sont prêts à emmener n'importe qui là-haut et certains des plus inexpérimentés qui montent sont ceux qui finissent gelés ou morts.

Avez-vous eu le sentiment qu'il y avait beaucoup de grimpeurs amateurs cette année ?
Pas plus que les autres années. Je pense que c'est dans la nature de la bête. Les gens veulent gravir l'Everest et ne sont pas nécessairement des grimpeurs ou alpinistes de longue date. Ils voient ça comme un objectif majeur et s'y attaquent. Je suis partagé. D'un côté j'admire la passion, le dévouement et le désir des gens de le faire. Mais d'autre part, je pense que les montagnes sont dangereuses par nature et que si l'on ne sait pas ce que l'on fait, ça peut vite virer au drame.

Comment pensez-vous que les réseaux sociaux ont changé la perception de l'Everest ?
On vit dans une époque où les réseaux sociaux règnent. Je trouve incroyable que les gens puissent raconter des histoires de partout dans le monde en direct. Je sais que ça a été amusant pour mes followers de voir quelque chose qu'ils n'auront pas nécessairement l'opportunité d'expérimenter par eux-mêmes. Je pense que le seul mauvais côté c'est que cela incite potentiellement des gens qui ne sont pas prêts à se retrouver dans un tel environnement.

À quelle point a-t-il été éprouvant de se retrouver seul à travers toutes ces expéditions ?
Ça a été vraiment dur. J'ai partagé le projet avec ma fiancée, Jenna – c'est vraiment le cerveau du projet. Donc même si l'on a pas réussi à se voir autant qu'on ne l'aurait aimé, j'ai l'impression que l'on travaille dans un but commun, et ça a aidé. Être loin de chez moi, dormir tout seul dans une tente froide, c'est sûr que c'est dur. J'ai hâte de finir le projet.

Diriez-vous que ce périple est la chose la plus dure que vous avez faite ?
Ça a bien sûr été éprouvant mais aussi gratifiant. J'ai été sévèrement brûlé lors d'un incendie il y a huit ans et j'ai passé plusieurs mois dans un hôpital thaïlandais en sachant que je ne pourrais plus jamais marcher. Donc je ne suis pas sûr que quoi que ce soit ait été plus éprouvant que ça.

Avec le taux de morts actuel, et les tragédies qui ont eu lieu ces dernières années, pourquoi pensez-vous que les gens continuent de tenter l'ascension de l'Everest ?
Je pense que c'est dans la nature humaine de vouloir se défier jusqu'aux extrêmes, et malheureusement parfois on en paie le prix fort : la mort.

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