Quand les champions de FIFA pètent un câble

Bugs de jeu, rythme effréné des tournois et pression des spectateurs lors des compétitions en arènes : certains joueurs sont proches du gamer over.

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oct. 17 2018, 8:07am

Pour certains, la vie de joueur professionnel de FIFA ressemble à un conte de fée. Être payé pour passer des heures à humilier ses adversaires sur console, quel fan du jeu n’en rêverait pas ? Pourtant, la carrière des gamers ressemble parfois à un véritable enfer. En novembre 2017, Connor « Richy » Rich, un jeune joueur anglais qui brillait sur la scène internationale s’était retiré du game. « Je quitte la compétition FIFA pour un bon moment », avait-il twitté. Avant d’ajouter : « Jouer à un jeu que je n’aime plus et le stress d’essayer de me qualifier pour des événements a fait chuter ma santé mentale. Je ne veux plus traverser ça. J’espère que je pourrais à nouveau trouver le plaisir de jouer ». Corentin « Rocky » Chevrey, champion du monde FIFA 17, a connu le même mal-être. Quelques mois après son titre, il a fait une pause. « J'ai essayé de beaucoup me forcer à jouer au début, mais je n'y arrivais plus et je me suis toujours dis que le jour où je me forcerais à jouer ça ne servirait plus à rien de continuer. Je n'ai quasiment plus du tout rejoué entre janvier et mai 2018 », avoue Rocky – qui depuis a signé avec la team esport du PSG.

Confrontés quotidiennement à un univers hyper concurrentiel, les joueurs de FIFA ont eu l’impression de patauger dans la semoule lors de l’arrivée de l’opus 2018. « FIFA 18 était très dure à aborder psychologiquement pour les joueurs, car la part laissée au hasard était trop prédominante dans le jeu. Alors que, normalement, dans une partie d’esport, le meilleur doit gagner à la fin », explique Jean-Philippe Dubois, responsable de la cellule esport à l’AS Monaco. Brian Savary, gamer de la team Vitality, acquiesce : « À très haut niveau, quand t’es un gros joueur, les matches vont tourner sur des trucs comme un corner ou un coup franc dans la boîte. Tu ne fais qu’appuyer sur un bouton et le jeu décide si tu l’as ou pas ». Mais pour Fabien « Neo » Devide, 25 ans et sélectionneur de l’équipe de France d’eFoot, le hasard est l’un des éléments à apprivoiser dans l’univers du jeu vidéo. « On est dépendant de codes informatiques. Parfois, on voudrait dépasser les aléas des bugs, du côté aléatoire d’un mouvement d’un joueur ou du ballon... Un joueur peut perdre sur un bug et être frustré, bloqué là-dessus ». Malgré tout, comme au football, les meilleurs arrivent à s’en sortir.

« Il faut se buter à ça et on peut s’entraîner 40 à 45 heures à cette période de l’année. »

FIFA impose un rythme infernal aux joueurs lors des périodes de qualification aux tournois, même par rapport à des jeux comme League of Legend où les charges de travail et les surmenages y sont très critiqués. « FIFA est plus hybride, avec un mode de qualification qui se tient sur deux mois de l’année. C’est donc un jeu où il faut programmer un pic de forme pour être très performant à un moment X », ajoute « Neo ». « Au mois de février dernier, je ne suis pas sorti une seule fois. Car c’est un mois de qualification », confie Aurélien « Moolzn » Cheron, de la team Vitality. Les entraînements sont donc essentiels pour les joueurs au début de chaque édition. « Il faut comprendre la subtilité du “méta”, c’est-à-dire pourquoi des joueurs du jeu sont plus performants que d’autres, comment se tirent les coups francs. Il faut se buter à ça et on peut s’entraîner 40 à 45 heures à cette période de l’année », explique Brian Savary. Ensuite, les gamers restent sous pression tout au long de la saison au rythme des week-ends FUT Champions : un mode de jeu où 40 équipes s’affrontent lors d’un championnat. Un classement hebdomadaire et mensuel offre des places pour les tournois majeurs, comme l’Esport World Convention (ESWC), aux joueurs les mieux classés dans ce mode.

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ESWC FIFA 18 © Webedia / Karim DIALLO

En ce week-end d’avril, une trentaine de joueurs s’est donné rendez-vous pour le tournoi de Paris situé dans les locaux de Webedia au cœur de Levallois, l'un moyen de se qualifier pour l’épreuve finale de l’ESWC. « Il y a pas mal de pression », commente un membre de l’encadrement : 32 joueurs de quinze nationalités différentes s’affrontent sur deux journées. Parmi eux, Corentin « Maestro » Thuillier, jeune joueur de 16 ans qui a rejoint le Losc et a arrêté les cours pour « vivre de sa passion ». Un gros risque. Son coach, Cédric « Sir Alex » Gouth, légitime ce choix. « Il y a pas mal de joueurs qui arrivent et repartent aussi vite car la scène FIFA est très difficile, notamment au niveau du jeu qui est assez compliqué, assez aléatoire. Il faut une grosse force mentale pour s’en sortir, indique-t-il. Ça demande du temps. L’investissement, on ne l’a pas forcément quand on est à l’école, on n’a pas forcément l’occasion de s’entraîner suffisamment pour devenir pro ».

« J'ai mis beaucoup de temps à réaliser que j'avais remporté le cash prize de 160 000 $ lors de mon titre de champion du monde », raconte Corentin Chevrey.

Dans ce tournoi de Paris, la « scène » n’a jamais aussi bien porté son nom. Si la plupart des matches se jouent de façon presque confidentielle, dans une petite salle où six écrans se font face avec deux joueurs de chaque côté, cachés par les ordinateurs, il y a aussi « l’arena ». Une grande salle où deux joueurs s’affrontent avec un grand écran derrière eux qui diffuse leur match. Des spots lumineux bleus et rouges traversent parfois les yeux des rivaux. En face d’eux se trouvent 50 sièges molletonnés gris, où plusieurs dizaines de personnes s’installent pour regarder les matches. Des lanceurs de fumée artificielle et une musique entraînante complètent le tout. Une pression supplémentaire pour les joueurs. « Toutes les grandes compétitions se jouent en réel, rappelle Fabien « Neo » Devide. Dans les arènes et les stades, c’est le show. Avec un public, une ambiance. Il y a une grosse appréhension de la part de certains joueurs, notamment les débutants qui passent de leur canapé à un match joué devant des milliers de personnes. Certains gamers sont faits pour ça, d‘autres moins. J’ai vu des joueurs perdre leurs moyens en compétition. Il y a des gamers qui ont un gros potentiel et s’effondrent dans une arène. Il y a un aspect émotionnel et psychologique primordial dans FIFA et dans l’esport en général. »

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ESWC FIFA 18 © Webedia / Karim DIALLO

Mais une victoire peut changer la face d’une carrière. « On sait tous qu'une très grosse performance sur un tournoi peut changer notre vie grâce au cash prize sans parler de ce que ça peut nous apporter par la suite. C'est pas toujours simple à gérer. J'ai mis beaucoup de temps à réaliser que j'avais remporté le cash prize de 160 000$ lors de mon titre de champion du monde », raconte Corentin Chevrey.

FIFA n’est pas le jeu vidéo le plus exigeant sur le plan cognitif. Sur League of Legends, le titre le plus populaire d’esport, les champions dépassent rarement les 25 ans. Après cette date de péremption, les réflexes ne sont plus assez rapides pour rivaliser avec des cerveaux à peine sortis de l’adolescence. À l’inverse, il n’est pas rare de trouver des gamers trentenaires sur FIFA. « La qualité principale d’un champion d’esport, c’est le traitement de l’information. C’est-à-dire la compréhension des actions. Les joueurs de haut niveau vont prendre une décision adaptée à l’information en réalisant une action motrice très rapidement. Dans un jeu comme League of Legends, ces actions s’enchaînent à une vitesse folle. Dans FIFA, c’est déjà moins rapide. Mais ce qui est difficile, c’est le déroulement de tournois sur plusieurs jours », analyse Nicolas Besombes, chercheur spécialiste du esport à l’université Paris-Descartes.

Longtemps amateur, le milieu de l’esport se professionnalise vite sous l’effet de l’argent apporté par les sponsors, de plus en plus friands de l’audience énorme que génère les compétitions mondiales online. Pour optimiser leur performance, la plupart des teams ont recruté des préparateurs mentaux pour mettre leurs joueurs dans les meilleures conditions possibles. « Les préparateurs mentaux doivent faire en sorte que les joueurs gardent leur concentration pendant tout un week-end », ajoute Nicolas Besombes. « Il faut savoir que quand tu termines un tournoi, t’es lessivé, t’as fait beaucoup de matches avec de la pression, tu passes par tous les états », témoigne Bruce Grannec, triple champion du monde FIFA et reconverti en préparateur mental.

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ESWC FIFA 18 © Webedia / Karim DIALLO

Sur le Rocher, Jean-Philippe Dubois s’attelle, lui, à améliorer les performances de ses ouailles grâce à un travail sur la nutrition et le sport. Quand il a monté la cellule esport à Monaco, le technicien a découvert derrière les écrans l’incroyable amateurisme de l’entraînement physique et mental des gamers. « La volonté du club c’est de faire un parallèle entre la préparation des joueurs de l’AS Monaco et ceux des joueurs d’esport. On leur a mis à disposition un nutritionniste et le préparateur physique de l’académie. Le nutritionniste a fait un gros travail d’évaluation. Les esportifs ne sont pas connus pour leur bonne hygiène de vie, avec des couchers tardifs, une grosse consommation de boissons énergétiques et pas mal de fast-food niveau alimentation. Le préparateur physique leur a mis en place un planning mensuel avec un programme qui est adapté en fonction des capacités de chacun. On essaye par exemple d’améliorer leur endurance en phase de jeu lors des compétitions. Il y a un phénomène de “main froide” chez les esportifs qui au bout d’un certain nombre d’heures à jouer avec la manette ont les mains froides, donc moins sensibles sur la manette ».

Maintenant que les gamers professionnels ont joué pendant des milliers d’heures devant FIFA 18, il va falloir repartir de zéro ou presque pour prendre en main la version 2019 de la plus célèbre des simulations de football. Pour tenter de se faire une place au sommet.

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