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Crime

Un vétéran d'Ebola raconte la première épidémie

En 1976, le docteur Joel Breman était au Zaïre pour enquêter sur l'apparition d'un mal inconnu et foudroyant.
9.10.14
Photo by Joel G. Bremen/CDC

Six mois après avoir donné l'alerte sur une flambée d'Ebola en Guinée, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a confirmé le premier cas de contagion du virus constaté hors d'Afrique.

Les responsables de la santé ont confirmé qu'une infirmière espagnole avait été testée "positive" au virus, après avoir soigné deux missionnaires espagnols infectés en Sierra Leone et au Liberia, rapatriés en Espagne pour être traités. L'un des prêtres est mort en août, l'autre est décédé le 25 Septembre.

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Venant s'ajouter à l'inquiétude concernant des cas de contagion hors de la zone d'épidémie -où le bilan des morts avoisine les 3 500 personnes - un rapport basé sur les données de propagation du virus et sur les vols aériens suggère que le virus pourrait atterrir en France et au Royaume-Uni avant la fin du mois d'octobre.

L'infection en Espagne arrive peu après un premier cas Ebola diagnostiqué aux États-Unis. Un citoyen libérien, présentant des symptômes de la maladie, a été admis à l'hôpital quelques jours après son retour par avion de Monrovia. Il aurait contracté le virus alors qu'il séjournait dans la capitale du Liberia. Sévèrement critiqué pour sa mauvaise gestion du cas, l'hôpital a donné la relève au US Center for Disease Control and Prevention (Centre de Contrôle et de Prévention des Maladies des États-Unis), ou « CDC », qui s'est chargé de recenser des contacts possibles avec le patient, de tenir des conférences de presse, et de mettre en place un système d'information du grand public.

Le directeur du CDC, le docteur Thomas Frieden, refuse toujours l'idée d'une interdiction des vols depuis les pays d'Afrique où le virus est présent. Il a également souligné que la meilleure manière de stopper la propagation du virus aux États-Unis reste de s'attaquer directement à la source de l'épidémie.

Même si c'est la première fois que le CDC fait face à la souche Ebola Zaïre sur le sol américain, cette institut de santé publique est, depuis des dizaines d'années, reconnu pour ses capacités d'intervention. Autrefois connu sous le nom de Center for Disease Control (Centre de Contrôle des Maladies), le CDC avait déjà une équipe sur le terrain durant la première vague d'Ebola, en 1976. La fièvre hémorragique s'était alors manifestée dans un pays d'Afrique centrale, à l'époque appelé Zaïre.

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Le CDC s'était alors allié à un groupe international de chercheurs et d'experts de santé, pour mieux contrôler et enquêter sur cette nouvelle maladie mystérieuse et mortelle. La fièvre, qui avait d'abord fait surface dans les villages de campagne et dans les forêts, avait dévasté un hôpital de mission dans le village de Yambuku, tuant la plupart du personnel hospitalier. Le virus s'était ensuite propagé au sein de 55 villages entre les mois d'août et de novembre 1976, infectant 318 personnes. Le bilan des morts s'élevait à 280 personnes. Dans un climat de peur, les chercheurs avaient alors ?"uvré avec les leaders locaux et les habitants des villages pour contenir la maladie. Malgré des zones d'ombre énormes, les experts de santé avaient réussi à traiter les patients dans le respect des valeurs culturelles, et à accroître leurs connaissances du virus Ebola Zaïre.

Depuis cette époque, le Zaïre et le CDC ont changé de nom. Le Zaïre est devenu la République Démocratique du Congo et le CDC s'appelle dorénavant le Center for Disease Control and Prevention (Centre de Contrôle et de Prévention des Maladies). Ce qui n'a pas changé, ce sont les procédures de réponse à la crise épidémique, éprouvées lors des premières flambées d'Ebola.

Le docteur Joel Breman est un chercheur retraité du National Institute of Health (Institut National de la Santé), qui a travaillé pour le CDC durant la crise de 1976, dans les rangs de la Commission Internationale de Contrôle et de Surveillance de la Fièvre Hémorragique Ebola au Zaïre. Dans un article récent, il décrit les protocoles suivis par son équipe à l'époque et souligne que "Les pratiques éprouvées durant la première crise Ebola pourraient aider à maîtriser l'épidémie actuelle." Breman a accordé une interview à VICE News.

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VICE News: À quoi ressemblait le terrain à votre arrivée en 1976 ?

Dr. Joel Breman: Le climat sur place c'était de la pure terreur et de la panique. On avait affaire à cette maladie mystérieuse qu'on n'avait jusqu'alors jamais vue. C'était surtout cantonné à la zone d'épidémie, mais la rumeur s'est propagée très vite dans la zone urbaine de Kinshasa, la capitale de ce qui est maintenant la RDC. Et puis les saignements ont commencé. Ce n'est pas un symptôme commun des maladies dont on parlait, ni des épidémies passées, comme la fièvre jaune, la fièvre typhoïde, le choléra ou la variole. On n'avait jamais vu ces signes et ces symptômes, mais surtout, on n'avait jamais vu autant de morts.

Ensuite, ils se sont aperçus que le personnel médical et que les religieuses Belges étaient contaminés par le virus et qu'ils étaient en train de mourir. Cela a semé la terreur, la panique et la confusion à propos de cette maladie. C'est donc la population - et quand je dis, la population, je compte beaucoup de personnes au sein du gouvernement et également au sein des organisations internationales - qui ne comprenait pas bien la situation et qui ne savait pas trop quoi faire. La raison pour laquelle je vous parle du personnel soignant, c'est parce que nous aussi, honnêtement, nous avions peur de l'inconnu. Mais nous avions une mission à remplir et je pense que, dès lors que nous nous sommes regroupés pour décider du chemin à suivre, les choses se sont calmées. Du moins, pour nous.

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À lpoque, ctait une maladie nouvelle. Comment avez-vous travaillé avec les collectivités locales ? Avez-vous eu à prendre en compte le contexte culturel dans vos pratiques ?

C'était essentiel pour nous d'avoir recours à la population locale, aux autorités et aux décideurs locaux pour interpréter la situation. D'autre part, nous avons essayé d'utiliser la médecine occidentale de la meilleure manière possible dans un contexte de santé publique. Les Zaïrois ont toujours été les décideurs - que ce soit au niveau matériel ou psychologique. Le ministre de la santé, un homme judicieux, en partie formé aux États-Unis et qui avait beaucoup de soutien au sein du pays - était en charge de la situation.

Sur le terrain, nous étions en lien avec le gouverneur local, les chefs de village, et les familles. À chaque fois, nous expliquions notre approche. Je pense que, comme nous étions sur le terrain, au sein d'une communauté religieuse où les religieuses étaient installées depuis au moins 40 ans, durant lesquels elles avaient entrepris de merveilleux projets d'action sociale - de l'agriculture à l'éducation, à la santé, à l'économie familiale, et jusqu'à la religion - un certain niveau de confiance régnait. Et ce, même si le site de l'épidémie et le centre de contagion avait été l'hôpital missionnaire.

Pour répondre à votre question sur le respect des pratiques locales: nous avons posé des questions, nous avons observé ces pratiques, et nous avons expliqué la partie scientifique de notre action. Oui, ils étaient terrorisés; ils avaient peur d'avoir affaire à un mauvais esprit, envoyé pour punir la communauté à cause de sa mauvaise conduite ou de quelque chose de mal… Quelque chose qui venait d'ailleurs, de l'inconnu. On leur a montré des micrographies électroniques de ce virus à l'apparence très étrange, on leur a prouvé qu'en tant que médecins de la santé publique, nous savions ce qui causait ce mal. Même si l'on en savait très peu sur ce virus, nous connaissions son origine. Je pense que cela a en partie facilité la coopération. D'ailleurs, les gens du village ont adopté certaines des mesures de prévention. C'est comme ça que nous avons géré la situation, aidés par les leaders locaux et les personnes d'influence. Ainsi, nous avons pu convaincre les gens deprendre en compte nos connaissances en termes de traitement par la médecine occidentale.

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L'Organisation Mondiale de la Santé a souligné l'importance de placer les médecins et les infirmières dans les zones rurales, plutôt que dans les zones urbaines. Comment construire des systèmes de santé publique plus robustes dans les zones rurales, en particulier dans les pays en voie de développement?

Cela ne concerne pas que l'Ebola et c'est une question de première importance. Je parle de la malaria, de la diarrhée, de la pneumonie, des complications gynécologiques, etc. Ces maladies qui touchent la population et les professionnels de la santé en permanence. Il est donc nécessaire d'avoir des médecins et des managers postés dans les zones rurales, puisque c'est là que vit une grande part de la population. À mes yeux, la formation est clé. Les systèmes de santé actuels sont tellement fracturés - en plus d'être déjà faibles et inadéquats - que la situation actuelle les a rendu presque totalement inefficaces. Je parle des transports, des ambulances, et surtout, de la communication. Une bonne formation, de bons équipements et un personnel adéquat au niveau chirurgical, médical, pédiatrique ou psychologie. Il faut envisager la situation dans son ensemble ; l'Ebola n'est qu'une partie du problème, une menace à laquelle ils font face aujourd'hui.

La plupart des mesures que vous avez prises en 1976 ont été réemployées pour les épidémies suivantes. Comment expliquez-vous aujourd'hui, en 2014, le manque d'efficacité par rapport aux épidémies antérieures?

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Il y a eu 24 épidémies d'Ebola depuis 1976 et vous avez tout à fait raison, les anciennes mesures ont fait leurs preuves, une fois la maladie signalée et les ressources mobilisées. L'épidémie de 1976 a commencé avec une flambée au sein d'un hôpital, à l'insu du personnel de santé; des saignements rectaux, un abdomen aigu ou un avortement diagnostiqués à tort. Le sang contaminé a ensuite été transmis au personnel soignant par le patient. Au Zaïre, cela n'a jamais atteint les grandes zones urbaines et ça n'a pas circulé via les grands axes de voyage comme aujourd'hui. C'est ça, le problème majeur.

Ce qui est intéressant [avec cette crise actuelle ], c'est qu'au départ, les patients fuyaient le système santé. Maintenant, ils réclament des soins mais n'y ont pas accès. C'est une tragédie. Du côté de la santé publique, ce que nous avons fait en 1976 - et je dois dire que les collectivités le faisaient aussi - c'était adopter la pratique de l'auto-isolement. Avec la variole, la lèpre et d'autres maladies épidémiques, ils avaient appris qu'il valait mieux rester confiné et éviter les voyages.

Il y a tellement de morts [en 2014]. Quand quelqu'un meurt, le virus est très présent dans le corps qui est donc très contagieux. Il est extrêmement important d'enterrer le patient immédiatement. Et ça, c'est un gros défi à cause des pratiques traditionnelles d'enterrement. Voilà les défis actuels. Ils sont différents et je pense qu'il existe des solutions au niveau des collectivités. Ici, loin de tout, on peut spéculer et parler de son expérience propre, mais les réponses sont à l'échelle locale.

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Ce n'est pas la dernière fois que l'on verra le virus Ebola. Quand la crise sera passée, et avec le recul, quelles sont les leçons que vous espérez pouvoir en tirer pour l'avenir?

D'un point de vue virologique, et depuis la parution de mon article, on a accès à de nouvelles informations qui disent que le virus a peu changé. C'est plutôt bon signe. Il y a eu un discours plutôt alarmiste qui prétendait que le virus était en mutation, et que d'autres méthodes de contagion pourraient voir le jour. C'est bien le même virus que l'on retrouve dans chaque épidémie, causé par la souche Zaïre. Ce qu'on aimerait savoir, c'est comment la transmission a lieu dans un contexte urbain. Nous pensons que le degré de contact direct est le même, mais les gens font maintenant des heures de route en taxi à la recherche d'un centre de traitement. Les membres de la famille sont donc maculés des liquides corporels du patient contaminé. Nous commençons à recevoir des informations concernant la période d'incubation du virus et l'interval entre le moment où un patient et le patient suivant tombent malades.

Ce qui m'intéresse plus, moi, c'est l'eco-système. Nous ne savons toujours pas comment les chauve-souris ou les primates non-humains -les singes ou les chimpanzés- entrent en contact avec les patients. Nous savons qu'ils peuvent être porteurs du virus et que les chauve-souris peuvent avoir une infection asymptotique, mais on a très peu d'informations sur la viande de brousse et sur la consommation de ces espèces porteuses du virus. On ne sait pas si cela arrive à intervalles réguliers, ou seulement au début des épidémies qui progressent ensuite indépendamment.

Il y a aussi des leçons au niveau anthropologique, c'est à dire le comportement des gens lorsqu'ils ont peur de la maladie. Qu'est ce qui les motive à se rendre, ou non, dans un centre de traitement? À aller voir, ou non, les guérisseurs traditionnels? Comment se renseignent-ils sur le virus? Quels messages faut-il transmettre?

Je ne ferais pas ce métier si je n'étais pas un optimiste. Je dirais que j'ai bon espoir que cette épidémie soit vaincue. S'ils divisent tout ça en tâches qui peuvent être gérées. Je parle de la gestion du patient dans le contexte de l'Ebola et des autres maladies. Il s'agit de traquer et d'isoler les patients, de traquer les gens qui étaient en contact avec les malades, et d'enterrer rapidement les morts, même dans les zones urbaines.

Ce n'est pas une maladie hautement contagieuse. C'est une maladie véhiculée par le sang, comme le VIH, ou l'hépatite. Avec une protection personnelle adéquate, la gestion des patients et des cadavres peut avoir lieu en toute sécurité. J'aimerais donc partager une petite lueur d'espoir, parce que j'ai déjà vécu ça dans le cadre de multiples épidémies.

Suivez Kayla Ruble sur Twitter: @RubleKB