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Le Sentience Institute veut mettre un terme à l’agriculture industrielle

Selon le think tank spécialisé en "amélioration morale", les réponses aux problèmes agroalimentaires d’aujourd’hui sont à chercher dans l’histoire des mouvements sociaux.

par Matthew Gault
05 Janvier 2018, 10:54am

Si autrefois l’idée d’une viande produite in vitro et destinée à l’alimentation humaine relevait de la science-fiction, elle est aujourd’hui tout à fait réaliste. L’industrie agroalimentaire est désormais capable de produire de la viande à partir de structures cellulaires, et il ne faudra pas longtemps avant que des steaks synthétiques trouvent leur place sur les rayons des supermarchés. Cette viande se veut plus éthique qu’une alimentation à base de légumes et moins nocive pour l’environnement que l’agriculture industrielle. (Même si pour l’instant personne ne semble vouloir en manger.)

Kelly Witwicki et Jacy Reese entendent s'attaquer de front au problème. Ensemble, ils ont co-fondé le Sentience Institute, un nouveau think tank destiné à élargir le "cercle moral" de l’humanité (moral enhancement) et accorder à tous les êtres sensibles la considération qu’ils méritent par le biais de ce qu'ils appellent "l’altruisme efficace."

"Nous voulons un monde où les intérêts des êtres sensibles, quelle que soient leur espèce, seront pleinement pris en compte", m’explique Witwicki sur Skype. "C’est une étape importante pour empêcher la souffrance actuelle et future dans le monde."

C’est un objectif de taille, mais les chercheurs ne se contentent pas de rêver oisivement. "Il s'agit d'exploiter des données, des preuves et de mettre en place une stratégie, explique Reese. Cela revient à étudier un problème longtemps négligé. Comment, dans l'histoire, les mouvements sociaux sont-ils parvenus à améliorer le niveau moral des groupes humains ?"

Il s’agit d’une question délicate, pour un problème qui a davantage à voir avec les émotions qu'avec la notion de preuve. "Ce n'est pas une question qui se prête à l'application de la méthode scientifique, poursuit Reese. Il est impossible de mener un essai randomisé en double-aveugle où on prendrait deux sociétés différentes, et où on comparerait ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas."

Il existe peu de directives concrètes en matière "d'amélioration morale de l'humain" dans la littérature, ce qui n'a pas empêché le Sentience Institute d'énoncer des objectifs en la matière. Le premier de ces objectifs concerne la disparition de l'élevage industriel qui, en plus d’être cruel envers les animaux, n’est pas viable sur le plan écologique.

L'institut a donc lancé un projet ambitieux qui s’étalera sur plusieurs années, mais dont le coup d'envoi a été donné dès 2017 par l'intermédiaire d'une phase d'étude de l'histoire des mouvements sociaux et de l'histoire des techniques. Le duo estime que cette étude les aidera à définir quelle est la meilleure stratégie à adopter pour parvenir à leurs fins.

À cette fin, ils se sont intéressés au mouvement anti-esclavagiste britannique, à l’adoption à grande échelle de l’énergie nucléaire en France et au refus des OGM. Le mouvement anti-esclavagiste leur a fourni un exemple historique "d'amélioration morale" de l'humanité (même si de nombreux philosophes auraient à redire à l'emploi de ce terme), et le mouvement pro-nucléaire français leur a montré, selon eux, comment s’y prendre pour qu'une culture accepte une nouvelle technologie. Enfin, l’échec des corporations à faire accepter les OGM au grand public leur a appris qu’il fallait éviter d'effrayer ses pairs avec un type de nourriture "radicalement nouveau."

En menant leurs recherches, le duo a réalisé que la pression exercée sur les institutions tendait à être la stratégie la plus efficace. "C'est plus efficace que de se concentrer sur le changement individuel, déclare Reese. Je veux dire par là qu’il vaut mieux s’atteler à changer les organisations à but non lucratif, les gouvernements et les entreprises, plutôt que de tenter de changer les habitudes de consommation à l'échelle individuelle."

Kelly Witwicki et Jacy Reese soulignent que seule 5 à 10 % de la population américaine était végétarienne, et que les mouvements qui avaient tenté de diffuser leurs idées en ciblant les consommateurs à l'échelle individuelle avaient échoué de manière quasi-systématique. "Aucun mouvement social n’a jamais réussi avec ce genre de tactique", expliquent-ils.

Aller au contact direct des consommateurs est une stratégie que les abolitionnistes britanniques ont adopté au début des années 1800, lorsqu'ils ont résolu de boycotter le sucre et le rhum produits aux Antilles. "Cela n'a touché que 4 à 6 % de la population, déclare Witwicki. En majorité des femmes qui ne pouvaient pas participer à la vie politique. Ça n’a clairement pas marché. C'était symbolique et ça a attiré l'attention, mais au final, c’est le mouvement pour le changement politique qui a vraiment permis d’abolir l'esclavage en Grande-Bretagne." Les abolitionnistes britanniques n’ont pas seulement renoncé à acheter du sucre, ils ont également fait pression sur le Parlement afin que ce dernier modifie la loi. Ils ont sillonné le pays, frappé aux portes, discuté avec la population ; ils ont fait signer des pétitions et forcé le gouvernement à intervenir.

Le Sentience Institute entend faire de même avec l’agriculture industrielle, tout en sachant pertinemment que les gens ne s’arrêteront pas de manger de la viande de sitôt. Certes, la viande in vitro permettra de faire avancer la cause, mais elle sera d’abord confrontée à une forte résistance de la part des consommateurs. Pour l’instant, l’idée d’une viande produite en laboratoire en répugne plus d’un. C’est là que l’énergie nucléaire française et le mouvement anti-OGM entrent en jeu, selon Kelly et Jacy.

L’énergie nucléaire n’a pas été bien acceptée aux États-Unis, malgré les chocs pétroliers des années 1970. Pourtant, la France l’a vue comme la solution à ses problèmes. "Ce n’est pas la première fois que la France se lance dans de gros projets technologiques, explique Reese. Mais aux États-Unis, les gens ont perçu l’énergie nucléaire comme un danger. Les mouvements sociaux entraînent souvent une polarisation de l’attention médiatique. Soit c’est une très bonne chose, soit une très mauvaise. Les États-Unis ont choisi de se focaliser sur les désastres nucléaires."

Selon le Sentience Institute, c'est à cause du blockbuster Le Syndrome chinois et de l’accident nucléaire de Three Mile Island que l’énergie nucléaire n’a jamais trouvé sa place aux États-Unis, même après que les scientifiques ont exposé ses avantages et prouvé sa sécurité relative. "Un rapport a avancé que, en cas de catastrophe nucléaire, le nombre de morts serait très faible, déclare Reese. Les médias n’en ont retenu que la potentialité d’une catastrophe nucléaire et le nombre de morts, alors même que l’intention de ce rapport était de démontrer à quel point les technologies étaient sûres." En France, à l'inverse, le nucléaire a été accueilli comme la solution au problème du prix de l’énergie, selon Reese et Witwicki. Ils disent avoir vu une réaction similaire contre les OGM aux États-Unis. "Ils ont eu un succès mitigé", poursuit Reese.

Lorsque l'on cherche à faire accepter aux gens de la viande produite en laboratoire, il faut comprendre les dynamiques de la réaction du public à la nouveauté. "Les OGM ont échoué – dans une certaine mesure du moins – car ils ont été créés en huit clos et présentés au public comme le produit de l'activité des grandes entreprises à but lucratif, explique Reese. Il y a eu un gros manque de transparence et ça, ça fait peur aux gens."

Or, selon les fondateurs du Sentience Institute, l’industrie de la viande in vitro ne fait pas les mêmes erreurs. "Ils admettent leurs échecs, accueillent les visiteurs dans les laboratoires, invitent les consommateurs à essayer les produits." Pour Reese et Witwicki, cette approche ouverte et honnête se montrera plus efficace que les pratiques obscures des entreprises commercialisant des OGM.

Pour le Sentience Institute, la vraie question est de déterminer quelle stratégie fonctionne le mieux, plutôt que de se baser sur de grands principes. Et Witwicki de conclure : "Très souvent, les gens tentent de faire ce qui leur semble juste. L’agriculture industrielle est un problème si urgent que le public veut y mettre un terme. Je pense que ce désir est motivé par l’altruisme, mais il est nécessaire de prendre du recul et de se demander si les méthodes envisagées vont faire leurs preuves sur le long terme. Il faudra convaincre les consommateurs de manière définitive."