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Des manifestants anti-Maduro affrontent les troupes pro-gouvernementales sur le pont Simón Bolivar à la frontière venezuelo-colombienne le 23 février 2019. (Photo : Daniel Vergara/VICE News)
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Au cœur de la violente bataille à la frontière entre le Venezuela et la Colombie

Le week-end dernier, des soldats vénézuéliens et des manifestants se sont affrontés à coups de balles en caoutchouc et de cocktails Molotov.
01 mars 2019, 10:54am

CÙCUTA, COLOMBIE – Un nuage de gaz lacrymogène flotte au-dessus du pont Ureña à la frontière entre le Venezuela et la Colombie. Des balles en caoutchouc jonchent le sol. Les forces de sécurité loyales au président Nicolás Maduro se battent contre des membres de la résistance vénézuélienne – certains âgés de 6 ans seulement – qui lancent des cocktails Molotov de fortune et des pierres.

De la fumée s’échappe de camions incendiés remplis de nourriture et de médicaments, désormais carbonisés sur le pont où, ce samedi 23 février, l’opposition vénézuélienne a essayé de faire rentrer 280 tonnes d’« aide humanitaire » dans le pays. Résultat : des heures d’affrontements violents entre les membres de la résistance et les forces de Maduro sur les ponts qui relient le Venezuela à la Colombie, qui ont fait plus de 300 blessés, et quatre morts à la frontière brésilienne.

Les cartons de médicaments et de nourriture calcinés posés à proximité symbolisent la détérioration d’un plan sur lequel comptaient des millions de Vénézuéliens, alors que le crise humanitaire continue de faire rage.

Les débordements du week-end ont été sévèrement critiqués. « Des gens se sont fait tirer dessus et sont morts, a déclaré Michelle Bachelet, haut-commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme. D’autres ont été victimes de blessures dont ils ne guériront jamais complètement. Certains ont perdu l'usage de leurs yeux ».

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Un opposant à Maduro souffrant des gaz lacrymogènes. Photo: Daniel Vergara/VICE News

Après les affrontements du week-end, une question demeurait chez les centaines de blessés et les nombreux Vénézuéliens piégés à Cúcuta : qu'est-ce que cela a changé ?

Pour Jeny Rodriguez, la réponse est : pas grand chose. Cette mère de famille vénézuélienne de 38 ans a traversé le pont deux jours plus tôt en espérant d’abord obtenir du lait pour son nourrisson de 2 ans qui est affamé, et ensuite répondre à l’appel de Guaidó en faveur d’une « avalanche humanitaire » de volontaires afin de faire passer les aides.

« Nous ne pouvons même pas retourner dans notre propre pays parce que nous sommes considérés comme des traîtres »

Elle fait désormais partie des centaines de Vénézuéliens bloqués du côté colombien de la frontière, avec un simple t-shirt blanc noué sur le visage pour se protéger des rafales de gaz lacrymo qui déferlent sur le pont Ureña, ce même pont où elle a dormi la veille.

Elle voulait rentrer chez elle mais a eu peur d’être tuée par les forces militaires vénézuéliennes en tentant la traversée.

« Nous pensions que nous pourrions faire passer l’aide humanitaire », dit Rodriguez. « Et maintenant, nous ne pouvons même pas retourner dans notre propre pays parce que nous sommes considérés comme des traîtres à la patrie, tout ça parce que nous voulons respecter les droits des gens à recevoir de la nourriture et des médicaments ».

Mais qu’importe, elle veut continuer à se battre.

« Ma famille attend cette aide, ainsi que la liberté et la chute de ce régime », dit-elle.

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Des combattants de la résistance vénézuélienne portent une caisse de cocktails Molotov à Cúcuta. Photo : Daniel Vergara / VICE News.

Cette livraison d’aides est une démarche audacieuse de la part de Guaidó et de l’opposition, vu que les forces vénézuéliennes demeurent fermement fidèles à Maduro. Mais il semble aussi qu’il n’y avait pas de plan défini pour distribuer ces aides aux millions de personnes affamées.

Guaidó compte sur les Vénézuéliens sur la même ligne que Rodriguez pour le soutenir, lui qui a déclaré dimanche qu’il laissait « toutes les options ouvertes pour parvenir à la libération de notre patrie ».

Pendant ce temps, les personnalités politiques américaines qui soutiennent Guaidó se sont emparées de la violence à la frontière comme prétexte à une intervention internationale. Le sénateur républicain de Floride, Marco Rubio a annoncé que les affrontements « ouvraient la porte à plusieurs actions multilatérales potentielles ».

« Comme l’a dit clairement le président Trump, toutes les options sur la table »

Le vice-président américain Mike Pence a indiqué lundi lors d’une rencontre avec plusieurs chefs d’État à Bogotá en Colombie, que les États-Unis allaient imposer au gouvernement Maduro une nouvelle série de sanctions. Il a appelé aux différents leaders à ne pas être « spectateurs de la lutte du Venezuela pour la liberté ».

« Alors que nous continuons à appliquer une pression économique et diplomatique qui touche le régime Maduro, nous espérons une transition calme vers la démocratie », a déclaré Pence. « Mais comme l’a clairement dit le président Trump, toutes les options sont sur la table ».

Pour Geoff Ramsey, directeur assistant du département Venezuela de l'ONG Washington Office of Latin America,, cette rhétorique est dangereuse car elle risquerait de déclencher un conflit qui pourrait être « coûteux, sanglant et durer plusieurs décennies ».

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Des manifestants colombiens et vénézuéliens à bord de camions remplis d’aide humanitaire destinée au Venezuela, le 23 février 2019. Photo : Daniel Vergara / VICE News.

L’aide humanitaire, dont les États-Unis sont le donateur principal, se retrouve au centre d’une polémique. L’opposition vénézuélienne et les États-Unis parlent d’ « aide humanitaire », mais plusieurs experts se montrent sceptiques.

Pendant la période qui a précédé le conflit attendu de samedi, des organisations comme la Croix-Rouge ont averti à plusieurs reprises des dangers de la politisation de l’aide et des tentatives de passage en force à des postes de frontières.

Ramsey explique que la tentative de samedi tenait plus du spectacle politique, notamment pour tester la loyauté des militaires dans le sillage de l’ascension récente de Guaidó. « Depuis le début, ce n’est qu’une question de perception », dit-il. « Samedi, il s’agissait très clairement de poser le cadre du récit ».

Tandis que les leaders mondiaux discutent des réponses possibles à la démonstration de force de samedi et à la perspective d’une intervention militaire, l’Union Européenne a rejeté sans ménagement cette idée et le gouvernement espagnol a déclaré qu’il « condamnerait vivement » toute action militaire étrangère.

À la frontière colombienne, les gens continuent de payer les pots cassés après les débordements de samedi.

« Je ressens une profonde tristesse, parce que quand ils ont brûlé le premier camion, il y avait dedans des médicaments pour des gens qui ont le cancer, qui sont sous dialyse ou des femmes enceintes », affirme Jiliana Guerrero, une Vénézuélienne de 30 ans qui fait partie de ceux qui ont essayé de faire passer l’aide dans le pays.

« Il contenait de la nourriture pour des enfants sous-alimentés au Venezuela, pays où en gros, nous sommes en train de mourir de faim ».

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Des combattants de l’opposition affrontent la garde nationale vénézuélienne sur le pont Simón Bolivar, le 23 février 2019. (Photo : Daniel Vergara / VICE News)

Sur le pont Simón Bolivar voisin - là où, avant les affrontements, 42 000 Vénézuéliens traversaient chaque jour - les lieux sont sinistrement calmes. Les services médicaux et les cuisines qui servaient quotidiennement de la nourriture à des milliers de migrants refusent tout commentaire sur cette question de l’aide humanitaire mais disent qu’ils ont temporairement fermé leurs installations le temps que les choses reviennent à la normale.

La police et les militaires colombiens, lourdement armés, se tiennent prêts au combat alors que les migrants, bagages sur le dos, sprintent pour traverser illégalement la frontière, vu que le chemin normal pour rentrer chez eux est bloqué.

« J’ai mon petit garçon, mes enfants m’attendent. Ils ont besoin de moi » dit Gabolina Delgado, une mère vénézuélienne qui fait partie d’un groupe de migrants qui s’apprête à retourner dans son pays en passant par un sentier caché, après des mois au Pérou, loin de sa famille.

« Mais j’ai peur de ce que je vais trouver dans mon pays », dit-elle.

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