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Comment Flying Lotus, Kamasi Washington et le label Brainfeeder ont donné un nouveau souffle au jazz

Nouveau public, nouvelle énergie, nouveaux musiciens : les choses sont en train de changer.
31.7.15

Thundercat, Kamasi Washington et Flying Lotus. Image - Lia Kantrowitz

Vous écoutez un album de jazz. La batterie est frénétique, un brin irrégulière; la contrebasse bourdonne et les virtuoses galopent, se calant avec une précision maniaque sur le canevas développé par le piano Steinway — le tout ponctué par la plainte lancinante d'un saxophone ténor. La mélodie, qui se distingue des standards du genre, pourrait passer pour une composition récente. Mais ce n’est pas le cas. C’est une version acoustique de « Never Catch Me », premier single de l’album de Flying Lotus You’re Dead! sorti en 2014, sur lequel Kendrick Lamar assure un featuring. Le batteur Kendrick Scott a choisi de reprendre ce morceau sur We Are The Drum, son album à venir en septembre sur le label mythique du jazz, Blue Note. « C’est une transcription directe du rap de Lamar, elle suit le flow et les paroles, explique Scott dans le communiqué de presse. Le rap est une extension de ce qu’on fait à la batterie… C’est la recherche d’une nouvelle forme de musique. »

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« Peut-on réellement considérer que Flying Lotus est un artiste de jazz ? » a demandé un utilisateur de Reddit juste après la sortie de You’re Dead! Malgré des influences jazz fusion évidentes et d'excellentes critiques, le disque a été totalement ignoré par la presse jazz, pour qui Flying Lotus est juste un artiste de musique électronique. Mais pour les utilisateurs de Reddit, les choses n'étaient pas si simples : peut-on faire du jazz sans jouer d’aucun instrument ? Est-ce que Flying Lotus improvise ? Certains citaient Charlie Mingus ou Duke Ellington, d'autres criaient à l'hérésie. Parmi les dissidents, l’utilisateur billymcgee en est arrivé à la conclusion qu' « à chaque fois que vous entendez ‘Never Catch Me’, le morceau sonne presque toujours pareil. »

« C’est une question intéressante », note le saxophoniste Kamasi Washington dont le dernier album The Epic est sorti sur Brainfeeeder Records, le label de Flying Lotus. Un disque qui a fait de ce pilier de la scène de Los Angeles un des artistes de jazz les plus acclamés du moment. « Le jazz ce n’est finalement qu’un mot. Pour moi, il est mal utilisé, il couvre soit une réalité trop large, soit trop restreinte. C’est quoi le jazz ? Si Jeff Roll Morton c’est du jazz et John Coltrane aussi, comment on peut dire que Flying Lotus ne fait pas de jazz ? »

Certains prennent le terme très au sérieux et s'amusent à ajouter ou exclure des artistes de leur petit club privé au gré des disques et des périodes. D'autres ignorent totalement le terme « jazz », lui préférant des étiquettes plus génériques, telles que « Musique Noire Américaine » ou même « Musique Contemporaine. » Pourtant le jazz est bien là, vivant, renouvelant sans cesse ses codes, ses sonorités. Et comme le souligne Washington : « si on appelle pas ça du jazz, on doit appeler ça comment ? On n'a toujours pas trouvé mieux que ce mot-là. »

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Cette question prend tout son sens quand on sait que l’album de Washington, acclamé par la critique, a dépassé la frontière pourtant réputée infranchissable qui existe entre le jazz et les autres genres musicaux, et a été couvert de louanges par les mêmes sites qui se pâmaient, quelques semaines plus tôt, sur les derniers singles de Future. En général, les premiers albums d’artistes jazz ne sont pas critiqués par Rolling Stone ou Pitchfork. Mais Brainfeeder est très ancré dans la scène underground de Los Angeles et bénéficie d’un public jeune et curieux, ainsi que de l’attention des médias.

Kamasi Washington. Photo - Mike Park.

« Nous n’étions pas prêts, explique Adam Stover, le manager de Brainfeeder. On avait pressé une quantité assez limitée d’exemplaires de l’album. Mais on a vite été submergés par la demande et on a dû represser des milliers et des milliers d’exemplaires. » En plus de son affiliation au label Brainfeeder (et bien, sûr de la qualité de sa musique), Washington s’est aussi distingué de ses comparses jazzmen grâce à son apparition sur l’album To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar, quelques mois avant la sortie de The Epic. « On l’a envoyé dans la stratosphère » explique Stover, encore incrédule. Devenir l’artiste jazz le plus médiatisé de 2015 parce qu'on est apparu sur l’un des plus gros albums de hip-hop de l’année reste quelque chose d'assez improbable.

« Je pense que c’est un avertissement adressé à l’ensemble de l'industrie musicale » déclare le trompettiste multi-récompensé Terence Blanchard (lui aussi signé chez Blue Note) au sujet du succès de The Epic. « Les gens en parlent et il est sorti sur Brainfeeder — qui n’est pas une major. Les choses sont en train de changer dans ce pays et dans le monde, plus généralement. Je pense que cet album est un bel exemple de ce changement. » Si l’album semble sorti de nulle part (Washington n’a que très rarement joué en dehors de Los Angeles), il est en réalité issu d’une communauté musicale à l'oeuvre depuis de nombreuses années, qui slalome entre le hip-hop, la musique électronique et le jazz — il a juste fallu qu’un label se monte pour que cette culture soit présentée et diffusée dans le reste du monde.

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« Cette nouvelle sortie de Brainfeeder pourrait, a première vue, marquer un changement de direction pour le label », indique la biographie qui accompagne l’album Endless Planet de Austin Peralta sorti en 2011, « mais rien ne peut être plus éloigné de la vérité. » Peralta, un petit génie de 21 ans, avait déjà sorti deux albums de jazz sur Sony Music Japan et c’est lui qui a été « introduit Brainfeeder à un jazz plus direct, plus assumé », selon Flying Lotus (aka Steve Ellison). Pourtant, Brainfeeder flirtait avec le jazz depuis sa création en 2008 — et cette transition était prévisible pour peu qu'on connaise un minimum le background de Flying Lotus.

Ellison est en effet le petit neveu d'Alice Coltrane — seconde épouse de John Coltrane et musicienne de génie — et, comme il l'explique lui-même : « Je suis en contact avec cette musique depuis mon plus jeune âge. J’ai toujours respecté cette musique. » Sa famille a également sponsorisé le John Coltrane Jazz Festival de Los Angeles, où il se rappelle avoir vu « Thundercat (aka Stephen Bruner), Ronald Bruner (frère de Stephen) et Kamasi jouer ensemble quand ils étaient ados. On ne se connaissait pas encore à l’époque. »

Le troisième album studio d’Ellison, Cosmogramma, est sorti en 2010, peu de temps après sa rencontre avec Bruner. « C’est à ce moment-là que Flying Lotus s’est tourné vers le jazz » explique Stover au sujet de cet album, qui compte parmi ses nombreux contributeurs Thundercar, Ravi Coltrane (le cousin d’Ellison) et Thom Yorke.

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« Quand j’ai commencé à traîner avec Thundercat et Kamasi, j’ai pris confiance en moi et j'ai eu envie de continuer dans le jazz » raconte Ellison. Malgré son histoire et ses liens familiaux, Flying Lotus était totalement impressionné par la nouvelle scène de Los Angeles. « Je me disais : comment c'est possible ? Ces mecs sont hyper jeunes et ils défoncent ! Et personne n’est au courant ? Tout le monde se plaint que le jazz est devenu bidon, et tu as ces types qui jouent tous les mercredis au Piano Bar, un petit bar au milieu de Los Angeles, et qui butent tout. Comment j’ai fait pour passer à côté ? »

Ellison n’est pourtant pas le seul à être passé à côté de ce renouveau. « J’ai eu très peu de rapports avec la scène et la presse jazz, raconte Washington — c’est comme s’ils ignoraient totalement ce qu’on faisait. »

Thundercat

« À L.A., on n’a jamais vraiment étés sous les feux des projecteurs, même si on a des artistes géniaux qui sortent d’ici, ajoute Stover, en faisant référence à des icônes du jazz comme Dexter Gordon, Charlie Mingus, Roy Ayers et Billy Higgins. Ils ont toujours été libres de faire ce qu’ils voulaient, c’est l’éthique de notre label. La liberté importe beaucoup, personne ne va te pousser à détrôner les monstres sacrés de la musique. Tu peux mettre dix potes dans une pièce si tu veux, si tu sais qu’ils jouent bien et qu'ils vont faire un truc cool. »

The West Coast Get Down, un groupe d’habitués du Piano Bar, jouent ensemble depuis le lycée — à l’époque ils avaient opté pour un nom plus pratique : le Reggie Andrews’ Multi-School Jazz Band. Dans ce groupe, qu’ils avaient en marge de l’école, Washington et Bruners se sont alliés au bassiste Miles Mosley, au batteur Tony Austin, au joueur de clavier Brandon Coleman, au pianiste Cameron Grave et au tromboniste Ryan Porter, pour jouer la musique avec laquelle ils avaient grandi dans le sud de Los Angeles.

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« J’ai eu la chance de grandir en écoutant beaucoup de jazz, explique Stephen. Ce n’était pas chiant, on ne me disait pas ' t’y connais rien espèce d’inculte ! C’est Roy Ayers, ça ! ' On apprenait quatre ou cinq morceaux de Gerald Wilson qu’on jouait chaque année au Playboy Jazz Festival avec Reggie Andrew — on vient tous de là. J’ai beaucoup de chance d'évoluer dans ce milieu. »

The West Coast Get Down. Photo - Mike Park.

Beaucoup de membres du West Coast Get Down gagnent leur vie dans les studios de Los Angeles, mais ils restent fidèles au Piano Bar, et leurs soirées comptent parmi les plus gros évènements musicaux à L.A. « On joue pour des gens qui ne se considèrent pas comme étant de vrais fans de jazz, explique Washington au sujet de cette résidence. Parfois, ils ne se rendent pas compte qu’on joue du jazz. Ils aiment juste ça. Les gens viennent nous voir et nous demandent ‘quel genre de musique vous jouez ? Ce truc avec la contrebasse — c’est du jazz ?’ »

Peu de temps après leur rencontre, Ellison a parlé à Kamasi de son projet d'album sur Brainfeeder. « Je n’avais jamais envisagé de sortir un album, explique t’il. Alors, quand Ellison m’a demandé si je voulais sortir un album sur Brainfeeder, je lui ai demandé quel genre de disque il attendait de moi. Il ne m’a donné aucune consigne, il m’a juste dit ‘fais ce que tu veux.’ »

Ellison confirme : « J’ai dit à Kamasi : 'fais ce que tu veux, mais fais-le à fond'. Fais le genre de trucs que toi seul sait faire. Fais ce qui te plaît. » Kamasi a prévenu Stover qu’il aurait certainement besoin d'un peu de temps pour enregistrer l’album. C’était en 2010.

À la même époque, Ellison fait la connaissance de Peralta, par le biais de l’artiste audio-visuel Strangeloop (qui est à l’origine de la scénographie hypnotique de FlyLo). « J’ai pris Peralta avec moi, il connaissait déjà Thundercat, explique Ellison. Tout était limpide, on avait tous des histoires similaires. »

« Austin avait enregistré un album de jazz, un truc très direct, entièrement joué au piano, et il m’a dit qu’il voulait le sortir, se souvient Stover. Steve [Ellison] a adoré, il voulait qu’on le sorte. Pour quelqu’un qui, comme moi, n’avait sorti que des albums de musique électronique, c'était un peu angoissant, je ne savais pas comment ça allait se passer, c’était un genre totalement différent ». L’album de Peralta était bourré de technique mais savait faire oublier sa complexité. « C’est ce dont le jazz a besoin, expliquait Peralta à LA Record en 2011. Le jazz peut vraiment être un truc chiant et le public est parfois pompeux. Donc, on a besoin de ce genre de réception, de ce genre de public et de ce genre d'énergie. Qui peut honnêtement dire que le punk rock est plus hardcore que le jazz ? Ce n’est pas vrai. »

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Peralta est rapidement devenu partie intégrante du collectif Brainfeeder, contribuant à l’album de Thundercat, The Golden Age of Apocalypse et à celui de Flying Lotus, Until the Quiet Comes, sorti en 2012. Si certains membres de Brainfeeder pouvaient avoir des doutes quant à la nouvelle orientation jazz du label, ils ont vite été rassurés par la virtuosité et le succès de Peralta. « Je suis un musicien de jazz, a expliqué Bruner à Passion of the Weiss, peu de temps après la sortie de son album. Je viens de l’improvisation ». « C’est un premier pas dans la direction vers laquelle je souhaite voir Brainfeeder s’engager », déclarait Ellison au sujet de l’arrivée de Peralta au sein du label. Le pianiste est décédé à la fin de l’année 2012 — il avait 22 ans.

« À mon sens c’est un album de jazz », explique Ellison à propos de You’re Dead! — un disque qui a été assimilé au jazz dans chaque critique, sans pour autant être officellement classé dans ce genre.

C’était un choix volontaire d’Ellison, comme une réaction au conservatisme du monde du jazz. Lorsqu'on parle de la musique actuelle, le producteur hausse les épaules : « C’est cool, mais je ne sais pas qui sont les artistes. Il n’y a pas beaucoup d’individualité ni de diversité dans les sons. Tout est trop parfait. Il reprennent 50,000 fois le même passage pour qu’il sonne de manière absolument parfaite. »

« C’est comme si le jazz s’était isolé après quelques temps, ajoute Bruner, dont la musique est souvent à la limite entre le jazz et la pop. C'est comme s'il y avait eu une déconnexion ou une cassure. »

Flying Lotus

À première vue, la réticence qu'on peut avoir à classer Flying Lotus comme artiste de jazz est compréhensible. Si l'on excepte ses liens familiaux, l’image que donne Flying Lotus ne s’apparente en rien à celle d'un musicien de jazz. Alors que le jazz évoque traditionnellement les instruments acoustiques, les clubs sombres et intimes et les salles prestigieuses, la musique de Flying Lotus rappelle davantage les fêtes où le dancefloor s’agite, sans le moindre Steinway en vue. Mais l'esprit et l'énergie sont là, tout comme la volonté de repousser les frontières toujours un peu plus loin.

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Herbie Hancock, icône de l’héritage jazz, n’a pas été étonné par les choix de Flying Lotus. Le pianiste et compositeur de jazz a contribué à de nombreuses formations, dont le Second Great Quintet de Miles Davis et est à l’origine de certains des standards du jazz les plus appréciés. À de nombreuses reprises, Hancock a entendu parler de Ellison comme l’un des « jeunes avec lesquels il pourrait peut-être travailler », il a donc invité Ellison et Bruner dans son studio. Cette collaboration s’est soldée par deux morceaux : « Telsa » (qui figure dans l’album You’re Dead!, qui selon Ellison est « l’étincelle de l’album ») et « Moment of Hesitation ». Après la sortie de l’album, Hancock a dit au sujet de ses nouveaux partenaires que « si Miles était encore vivant aujourd’hui, il traînerait sûrement avec des gens comme eux. »

Au même moment, à l’autre bout de la ville, dans le studio d’un autre titan, se préparait un autre album très inspiré par le jazz : To Pimp A Butterfly. On retrouve plusieurs artistes en commun sur les deux albums — Flying Lotus, Thundercat et Kamasi, mais aussi Snoop Dogg et, évidemment, Kendrick Lamar.

« Je travaillais sur l’album de Kendrick et sur celui de Lotus presque au même moment » a déclaré Bruner à Billboard. « Thunder [Bruner] a travaillé sur To Pimp A Butterfly pendant près de deux ans », ajoute Stover. J’avais des démos sur mon ordinateur qui s’avéraient être la base de ces morceaux, avant qu’ils ne deviennent ce qu’ils sont aujourd’hui, parce qu’ils provenaient d’anciennes démos de Thunder. » Le cousin de Bruner, Terrace Martin a aussi apporté une contribution importante à l’album. C’est un musicien de jazz expérimenté qui a fait ses armes avec le West Coast Get Down, il s’est fait un nom comme producteur de hip-hop pour des artistes comme Wiz Khalifa et Snoop Dogg (il a aussi produit le dernier single de YG, hommage direct à la G-Funk). Martin est crédité sur l’intégralité des morceaux de To Pimp A Butterfly.

La décision de Lamar d’avoir recours à des musiciens de jazz (parmi lesquels des géants tels que Robert Glasper et Ambrose Akinmusire) sur son album, l’a propulsé aux avants postes d’une nouveau crossover jazz/hip-hop. Moins d’un mois après sa sortie, Tyler The Creator a balancé « Cherry Bomb », une collaboration avec Roy Ayers, un autre natif de LA. « Je lui ai envoyé le morceau, je voulais qu’il soit dessus, a expliqué Tyler à Tavis Smiley. Il m’a répondu ‘Tyler, ton truc défonce !’ Entendre quelqu’un comme lui, qui a toujours été là, me dire ça à moi, c’était génial. » La légende du rap Ghostface Killah a choisi de poser ses phases sur une composition du trio jazz de Toronto BadBadNotGood extraite de leur dernier album Sour Soul. Chance the Rapper est également sorti des sentiers battus en collaborant au dernier album du collectif Donnie Trumpet & the Social Experiment, Surf —un projet qui n’est peut-être pas strictement jazz, mais qui reste très influencé par le genre.

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Evidemment, tout ça n’est pas nouveau. Le hip-hop, depuis ses débuts, a samplé le jazz et utilisé des orchestres jazz. Washington, Martin et Bruner ont tous passé un peu de leur temps dans le groupe qui accompagnait Snoop Dogg en tournée (Bruce se rappelle qu’un jour le rappeur lui avait demandé sur scène : « Mec, tu dois vraiment jouer toutes ces notes ? »). Le dernier album de Miles David, Doo-Bop a été produit par Easy Mo Bee, le mec qui était derrière la console pour « Party and Bullshit. »

Photo - Mike Park

L’album The Epic de Kamasi Washington n’est pourtant ni du hip-hop, ni du jazz rap. C’est du jazz, radical, fidèle aux canons du genre, dans la pure tradition Sun-Ra. Le titre « The Epic » n’est pas non plus un euphémisme, il s’agit d’un album réparti sur trois disques, pour un total de 173 minutes, qui défilent à un rythme soutenu. « Il a pris le risque de sortir énormément de musique d'un coup, explique Terence Blanchard. On a bien évidemment essayé de l'en empêcher ». Washington a dit lui-même que si Brainfeeder ne l'avait pas sorti, il ne pensait « même pas qu'il aurait vu le jour, en raison de sa longueur et de son concept. »

On pourrait comprendre la réticence d'un label à sortir le triple album d'un artiste totalement inconnu en dehors de Los Angeles (comme Robert Glasper l'a déjà fait remarquer « à chaque fois que je suis dans les charts, je dois faire face à Louis Armstrong »). Mais en refusant le bon sens, Brainfeeder a tiré le gros lot.

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« Tu fais de la musique parce que tu trouves ça cool — il ne faut pas écouter ceux qui te disent comment ta musique sera perçue par le public, parce qu'ils n'en savent rien, lance Washington. Je peux te dire que je trouvais ça cool. Mais je n'aurais pas pu imaginer un seul instant que je recevrais un tel accueil. »

« J'ai été très surpris de voir à quel point l'album de Kamasi a marché, et marche encore par ailleurs, ajoute Ellison. Je ne savais pas si les gens allaient se laisser charmer par sa musique. » Brainfeeder est un label réputé et sûr, et cela a certainement contribué au succès improbable de l'album. « Je pense que les gens qui me suivent s'attendaient à un album comme The Epic un jour ou l'autre, explique t'il. J'ai toujours gardé quelque chose du jazz dans ma propre musique, ça a été comme un indice pour mes sorties suivantes. »

Brainfeeder a fait entrer le jazz chez des gens qui n'en écoutaient pas — un rêve impossible pour la plupart des labels du genre. « Beaucoup de gens ont découvert le jazz grâce au label, ils ne s'y seraient certainement jamais intéressés hors de ce contexte et de l'agitation qu'on a crée », déclare Stover. Le jazz croule sous le poids de son impressionnant héritage, de ses milliers de figures et intimide par son sérieux. Des artistes comme Thundercat, Flying Lotus et Kamasi Washington en modifient aujourd'hui l'image avec leur approche sans prétention, sortant le jazz de sa tour d'ivoire tout en lui permettant d'élargir le spectre de leur propre musique.

« La musique m'a permis de suffisament voyager pour remplir deux passeports entiers, ajoute Kamasi qui est sur le point d'entamer sa première tournée en tant que leader de groupe. Mais ma musique, elle, n'a jamais quitté ma ville natale. » C'est heureusement en train de changer.

« Maintenant, ce type, au lieu de parcourir le monde pour jouer les morceaux des autres, va parcourir le monde pour jouer sa propre musique, se réjouit Ellison. « C'est pour ça que j'ai monté ce label, pour voir des choses comme ça arriver. Ces types jouent ensemble depuis plus de 15 ans — mais aujourd'hui, ils ont un chez-eux. »

« On aimerait que ce qui arrive à l'album de Kamasi arrive aussi à d'autres de nos productions, ajoute Stover. Nos fans l'ont écouté et ont adoré. Ils veulent que l'on sorte d'autres albums de ce calibre. » La prochaine sortie jazz du label ? Il n'y a encore rien de sûr mais comme nous l'a dit Ellison, avec une certaine nonchalance, il serait peut-être question que « Kamasi produise une compilation que regrouperait tous nos potes du jazz. »

L'optimisme sans borne de Brainfeeder et des musiciens qui gravitent autour, comme le label hip-hop TDE de Kendrick Lamar, a fait exploser les labels indépendants, habituellement peu appréciés sur la côte Ouest. Comment est-ce possible qu'une petite communauté soudée, dont la plupart des membres ne sont jamais passés par le conservatoire et se sont tenus à l'écart de l'industrie musicale, soient à l'origine des albums de jazz et de hip-hop les plus populaires du moment ?

« C'est juste notre façon de faire, conclut Kamasi. Tu montes sur scène et il y a une jam avec tous ces musiciens gospel et ces producteurs de hip-hop. Le seul morceau qu'il connaissent est sûrement 'Blue Bossa'. Et alors — on va jouer 'Blue Bossa'. Trois fois d'affilée. Et à la fin, ça sonnera comme 'Gin and Juice'. » Natalie Weiner est écrivain. Elle vit à New York mais vous pouvez la suivre sur Twitter.