Interviews

Des influences 80's aux T-shirts Death In June, Rendez-Vous assume tout

Et c'est bien pour ça qu'on les aime, eux, leurs concerts infernaux et leur nouveau EP « Distance », qui sort aujourd’hui.

par Pascal Bertin
28 Avril 2016, 9:45am



On ne va pas se mentir, à Noisey on adore Rendez-Vous. On ne vous a épargné ni les clips-choc de « The Others » et de « Distance », ni leurs mixes impeccables, où se téléscopent Soft Cell, Kas Product, Prince, Cabaret Voltaire et Violent Femmes. Et c’est pas prêt de s’arrêter. Pourquoi ? Parce qu’on adore ces basses pulsions instinctives nées dans le noir, nourries au post-punk sorti du congélo et à l’EBM la plus décérébrée. Tout ça nous renvoie à des heures sombres de l’histoire de la musique mais les quatre du 10e arrondissement de Paris vivent le truc en l’assumant pleinement, sans nostalgie aucune d’une époque qu’ils n’ont connue qu’en Pampers. Rendez-Vous, c’est juste l’éclate d’un son dans lequel ils déversent toute l’énergie qu’ils ont sous les creepers léopard, comme quand ils dévalaient en skate les boulevards de Strasbourg-Saint-Denis.

Alors qu’en dessous, le canal Saint-Martin a livré tous ses secrets et ses monstrueux débris depuis qu’il est à sec, c’est chez Simon Dubourg, guitariste, qu’on se retrouve avec Francis Mallari (chant, basse), Elliot Berthault et Maxime Gendre (synthés, machines, chœurs), pour comprendre comment les membres de Rendez-Vous ont apprivoisé et nuancé leur bazar martial sur Distance, deuxième EP du groupe qui sort aujourd'hui même, 27 avril. Jamais à sec, les quatre éclusent les bières sur la table de salon à
180 BPM. Ça parle, ça rigole, ça fume, ça fuse, à tel point qu'on a choisi de retranscrire la discussion d'une seule voix. Ce qui ne devrait poser aucun souci tant leurs idées sont, elles, parfaitement claires et collent avec l’impression laissée par Distance : plus de richesse, plus de maîtrise, et des tubes où la la guitare de Robert Smith rencontre le synth-punk de Métal Urbain, sur fond de synthés lancés comme des bulldozers sous crack, et surmontés par une voix dépitée, qu’on n’aimerait pas retrouver écrabouillée au fond du canal. Mais c’est bon, l’eau y coule à nouveau.



Noisey : Contrairement à pas mal de groupes qui sonnent 80’s, vous n’hésitez pas à assumer et déclarer que vous aimez cette scène-là où d’autres font les étonnés, comme si c’était le hasard.
Rendez-Vous : Il faut dire qu'on n’est pas dans un revival non plus, hein. Après, c'est sûr, on en écoute beaucoup et ce serait hypocrite de le cacher, de dire qu’on n’y connait rien en post-punk.

Certains le font.
Ça doit être du snobisme. Nous, on assume à fond, c’est ce qui nous plait.

Les mixes que vous avez mis en ligne montrent d'ailleurs que vous connaissez vraiment bien cette époque.
Il y a effectivement une bonne partie new-wave, cold, synth-wave, mais aussi d’autres influences vers la fin avec pas mal d’électronique, de techno. Et puis des groupes actuels qui sont aussi dans ce son-là. Il n’y a pas vraiment de barrière, ce sont tous les sons qui nous plaisent.

Et d’un autre côté, vous vous êtes fait connaitre par la reprise de « Wicked Game » de Chris Isaak qui tranche aussi avec ces influences.
C’est moins une influence, plutôt un morceau qu’on kiffait. Le panel des trucs qu’on écoute est assez large. Du coup, quitte à faire une reprise, on s’est dit qu’il fallait prendre un truc qui n’avait rien à voir, qui allait clasher. Faire une cover d’un truc cold ou post-punk n’aurait pas été très intéressant. On nous en parle souvent de cette reprise.

Comment percevez-vous votre évolution par rapport au précédent EP ?
D’une manière générale, on va vers un truc plus sombre, un peu plus dur, et de façon assumée. Mais surtout, on s’est trouvés musicalement. Sur la reprise de Chris Isaak ou sur le premier EP, on essayait encore des trucs mais on ne s’était pas encore tous trouvés musicalement. Là, c’est fait, on a un son de groupe et ça s'entend : ça sonne plus cohérent, plus violent. Le premier EP était une espèce de best-of dans lequel on avait voulu mettre tout ce qu’on aimait, pour l'agence de façon efficace et rentre-dedans. Distance a davantage été pensé comme un projet global, on l’a fait évoluer dans des directions claires.



Vous vous sentez donc progresser ?
Avant, un morceau sonnait en fonction d’une seule influence que tu reconnaissais immédiatement. Aujourd’hui, on arrive à en mélanger plusieurs et à incorporer des sons différents au sein d’un même morceau, comme sur « Euroshima », par exemple. L’idée, c’est de s’inspirer de plein de trucs pour créer le son qui sera le nôtre, une colonne vertébrale qui nous représentera vraiment, même si ça n’a rien de conceptualisé.

Et l’album, c’est pour quand ?
C'est la prochaine étape. On ne sortira plus de EP avant l’album. Là, on commence des morceaux dans cette optique. Distance nous a permis de mûrir un peu, et on sent désormais qu'on est prêts. On a vraiment envie de penser le truc comme un album, que ça raconte une histoire sur un format plus long. Ça va nous permettre de partir sur encore plus de choses différentes.

La scène aussi vous a aussi fait évoluer. C’est dingue le nombre de concerts que vous avez donnés depuis septembre 2013 quand on voit la liste.
On a eu la chance d’avoir des potes qui avaient une boite qui s’appelait Super Drakkar, qui n’existe plus. C’était une structure de tourneurs assez underground qui a fait jouer plein de groupes du monde entier, des tournées européennes de groupes géniaux pas connus qui cartonnent aujourd’hui. C’était deux mecs, Kamal et Guillaume, qui s’étaient fait énormément de contacts et ça nous a permis de jouer un peu partout en Europe. Ça a été super formateur car on n’avait jamais fait de live avant. Donc partir à l’étranger à partir du cinquième ou sixième concert, c’était bien. Même si les conditions n’étaient pas géniales, on a eu l’occasion de tourner plus souvent à l’étranger qu’en France. Ça a permis de bosser le set, de l’améliorer et ce manque de confort a aussi été salvateur. On se retrouvait dans des squats pourris mais avec des gens vraiment cools, qui partageaient les mêmes goûts que nous. C’était complètement différent à Paris ou même en Province. On a vu un réseau underground très soudé entre la Hollande, la Belgique, l’Allemagne…

C’est aussi eux qui vous ont déniché les premières parties de Lust for Youth ?
Oui. Pas mal de gens nous ont découverts lors de ces concerts, la première fois au Point Ephémère, la deuxième à l’Espace B. Ça nous a permis de créer des connexions et de rencontrer un groupe qu’on aime bien. Et de jouer à Copenhague, accessoirement.



Comment vous arrivez à trouver le temps dans vos agendas pour tourner
autant ?
On ne branle rien ! Faut bien tuer le temps. Non, sérieusement, on se donne les moyens et on s’organise même si on n’est pas encore dispos pour de vraies grosses tournées d'un mois ou plus. Ce groupe, c’est vraiment une passion. On est ambitieux, on a envie de le faire à fond, de se donner les moyens de faire un beau truc.

Le fait de chanter en anglais, ça vous a aidés à l’étranger ?
Je pense que ça nous dessert peut-être en France, en fait. Pour les médias, c’est plus facile de parler des mecs qui chantent en français, d’autant qu’il y a plein de groupes qui font le même genre de musique en ce moment. Plein de journalistes aiment cette vague d’artistes. On en fait une scène et on les met tous dans le même sac, même s'ils sont assez différents. Ça a un lien direct avec ce qu’on écoute aussi. Musicalement, la sonorité de l’anglais nous parle plus. Mais le français, pourquoi pas un jour, avec une reprise ? On en parlait toute à l’heure, d’ailleurs.

Cette scène que vous évoquez, vous la croisez lors de concerts ?
Paris, c’est petit, donc on se connaît tous. Mais on ne se sent pas appartenir à la même scène musicale. On est juste potes avec des mecs du garage-rock même si on sent qu’on est un peu à la fin d’un truc. Il y avait une effervescence il y a quelques années, mais on sent que ça décline. D’un autre côté, certains groupes se sont ouverts à d’autres styles. Les mecs de La Secte du Futur se sont retrouvés chez Marietta, Born Bad a signé Dorian Pimpernel, etc. C’est cool, ce genre d’ouverture.

En studio, vous vous produisez, mais rassurez-moi, vous vous faites aider non ?
Oui, bien sûr, on a enregistré avec un ingé son et le mixage a été fait par Ben Greenberg, qui joue dans The Men et qui a produit pas mal de groupes du label Sacred Bones. C’est cool de bosser avec des gens, de ne pas être toujours entre nous, d’avoir une oreille différente qui va proposer tel ou tel truc technique. Et lui a tout de suite compris ce qu’on voulait. C’est pas très cool à dire, mais on a du mal à trouver en France un producteur ou un mixeur qui comprenne bien notre son. On a cherché mais on n’a pas trouvé. On a fait mixer le premier EP par Adrien Pallot qui a fait un truc cool. Mais pour le deuxième, pour trouver quelqu’un qui corresponde à 100 % à notre son, on a été obligés d’aller le chercher à New York.

Après, pour les maquettes, on fait tout nous-mêmes. Quand on arrive en studio, les morceaux sont là, on les a produits, et on demande ce qu’on veut, y compris au mix. On sait ce qu’on veut, donc on n’a pas envie de bosser avec un producteur. Bon après, si Brian Eno nous appelait demain, on y réfléchirait, hein [Rires].


Photo via Les Cheutrons Sauvages

Le label Sacred Bones n'est pas entré en contact avec vous ?
Non, mais il faut dire qu'ils ne sortent pas de EP, juste des albums. Après, on sait qu’ils nous connaissent donc on verra bien. On est déjà super contents d’avoir signé sur Avant! Records, qui est un label qu’on adore. C’est un label de Bologne assez dark qui sort des trucs de cold, de néo-folk… Pas mal de groupes Sacred Bones ont commencé là. Andrea, le boss du label, est vraiment un passionné. On l’a contacté et il connaissait Rendez-Vous. On lui a envoyé le EP qui était fini et ça a marché tout de suite.

Il y a d'autres labels que vous suivez comme ça ?
Oui, Tough Love en Angleterre, qui ont des artistes comme Girls Names, Autobahn, Communions… Sinon, Sacred Bones bien sûr, Captured Tracks…

Vous arrivez à cerner votre public ? Ce sont d’anciens nostalgiques du post-punk ou plutôt des jeunes qui n’ont pas connu cette époque ?
Ça va du Parisien de 25 ans au vieux de 60 balais qui trouvait ça cool. Après, tu sais pas trop comment prendre ça.

Vous jurez toujours fidélité aux synthés analogiques ?
Oui, on adore ces machines pleines de chaleur qui ont une patte singulière. On bosse aussi sur des ordinateurs mais ça fait justement du bien de ne pas avoir tout le temps le nez dedans. Il y a un vrai plaisir à travailler sur ces machines-là qui produisent des sons très évocateurs.

Ça donne aussi un plus à vos live qui sont, j'ai cru comprendre, très différents d'une date à l'autre. Vos passages à Berlin et Amsterdam sont presque devenus légendaires.
Ce sont effectivement nos deux pires concerts. À Berlin, on avait fait la fête la veille, on n’avait pas dormi et on a très mal joué. On n’arrivait même pas à se brancher. On avait abusé de tout et c’était un peu compliqué. Amsterdam, c’est différent. On jouait dans un endroit symbolique, un bunker et un haut lieu de la résistance hollandaise pendant la guerre. Elliot portait un t-shirt Death in June alors que le lieu est devenu une sorte de bastion antifa. Je sais pas trop si les gars connaissaient le groupe mais le logo avec la totenkopf ne leur a pas plu.


Le EP Distance sort aujourd'hui 28 avril sur AVANT! en digital. Il sera également disponible en vinyle à partir du 15 mai. La release party aura lieu ce soir au Bains-Douches mais c'est archi-complet alors allez plutôt les voir à Lyon (le 29 avril au Sonic) ou à Grenoble (le 30 avril au Centre d'Art Bastille)

Pascal Bertin aime bien le Canal Saint-Martin. Il est sur Twitter.