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Music by VICE

Lee Dorrian veut voir la tête des Electric Wizard au bout d'une pique

L'ex-chanteur de Cathedral et Napalm Death est de retour avec son nouveau groupe, With The Dead, et il n'est pas content du tout. Entretien fleuve.

par Élodie Denis
13 Octobre 2015, 8:05am



Quand le guitariste-bassiste Tim Bagshaw et le batteur Mark Greening [ex-Ramesses et Electric Wizard] se sont remis à composer ensemble, ils ont rapidement sollicité l’avis du grand Lee Dorrian, boss de leur ancien label Rise Above. Mais il suffit de s’intéresser un minimum aux musiques extrêmes pour savoir que leur ami et protecteur reste aussi un chanteur hors-pair, aussi bien dans le registre « braillements gutturaux » chez les grindcoreux de Napalm Death (avec qui il a enregistré l'indispensable From Enslavement To Obliteration en 1988), que dans les élégies funèbres et hargneuses chez les doomsters de Cathedral.

Ça tombe bien, depuis le split de ces derniers il y a deux ans, Dorrian est privé d’exutoire et il y a justement deux-trois trucs qui lui tapent sur les nerfs, à commencer par les bobards que répand Jus Oborn d’Electric Wizard sur son compte (depuis son ralliement à un plus gros label). Un ressentiment que partage Mark Greening, évincé sans ménagement d'Electric Wizard il y a deux ans. De l’huile sur le feu, du feu aux poudres et des poutres en guise de riffs… With the Dead était lancé.

À quelques jours de la sortie de leur premier album sur Rise Above, nous sommes allés discuter avec Lee Dorrian de son nouveau groupe, de ses embrouilles avec Electric Wizard, ainsi que de la scène anglaise de la fin des années 80, de Cathedral et de Napalm Death.


Noisey : Bon, ça te manquait d’avoir un groupe, visiblement.
Lee Dorrian : Oui, ce qui me manquait c’est le côté exutoire. Avoir un groupe, c’est disposer d’un défouloir pour toute la merde qui pourrit ta vie. Et ces deux-trois dernières années ont été bien merdiques à plusieurs niveaux… Pour moi comme pour les autres membres d’ailleurs !

Oui, Mark s’est fait virer d’Electric Wizard [le batteur avait réintégré le groupe en 2012] de façon très brutale au moment de la sortie de Time To Die. Il a réagi avec beaucoup d’amertume sur Internet puis a attaqué Jus et Liz en justice pour qu’ils lui payent ce qu’ils lui devaient, ce qui fait que les disques ont provisoirement été retirés de la vente, c’est ça ?
Toutes nos relations avec Electric Wizard sont un beau merdier depuis des années. Jus n’a pas arrêté de me pourrir auprès de tout le monde, dans la presse, partout.... Il s’est mis à raconter pas mal de bobards et à me critiquer en permanence, malgré des années d’amitié supposée – sincère de mon côté ! –, et de soutien de ma part. Quand ça a commencé, je lui ai demandé qu’on se voie, pour en parler mais il n’a jamais eu les couilles et a commencé à me fuir. Puis il a continué ses conneries sur Internet. Bref, ça m’a bien remonté. Et tu peux imaginer l’état d’esprit de Mark. With The Dead est devenu ce défouloir pour toute notre rage. Quand j’y repense je me dis que Jus a bien mérité qu’on fasse ce disque. Ça tombe bien : il enterre les derniers Electric Wizard ! Donc c’est parfait ! [Rires]

L'album est vraiment excellent : fuzzy, punk et brut dans le son, doom et solennel dans les compos. Quand on y pense, il reprend plusieurs aspects de ta personnalité artistique. Comment as-tu bossé les textes par rapport à Cathedral ou même Napalm Death ?
Ce que je leur ai dit sur le plan musical, c’est « Ok on fait ce groupe ensemble, mais je veux qu’on sorte le disque le plus brut de décoffrage et sans prétention qui soit. Une œuvre sans compromis et la plus heavy et brutale possible. » Il s’agissait aussi d’inclure les imperfections, tout ! Je ne voulais pas de de production proprette, ni de Pro-tools ou aucune de ces horreurs. Trop de disques qui sortent actuellement font l’erreur de viser la perfection et ils se méprennent sur la façon de restituer l’âme de la musique. Pour ce qui est des textes, j’ai passé pas mal de temps à réfléchir à la façon d’aborder les choses, les thèmes à traiter. Mais quand je me suis mis à écrire, c’est venu tout seul et j’ai volontairement tenu à ne pas y consacrer trop de temps, pour préserver un sentiment d’urgence.

Je ne voulais pas me retrouver à passer des semaines sur une phrase, comme j’avais pu le faire avec Cathedral. Avec mon ancien groupe, je visais la perfection, mais là non. J’ai effectivement cherché à me montrer plus punk. D’ailleurs le texte du tout dernier morceau a été écrit en cinq minutes en studio. Quant aux prises de voix, elles ont duré deux heures seulement, pour tout le disque. Bref, l’urgence était de rigueur : dans les textes comme dans l’interprétation. J’ai toujours trouvé ça nase de toute façon, quand un groupe heavy se montre léger et optimiste dans ses paroles. C’est ce qui a donné le metal chrétien ! Le seul groupe vraiment bon en la matière, c’est Trouble, et ils jouaient sur le côté déprimant de la religion. Pour moi, si tu veux malmener ton auditeur, il faut le faire sur tous les plans. L’écraser de toute part. Alors tu te retrouves avec une expérience vraiment heavy et cathartique !

Par exemple, quand j’écoute le deuxième album de Trouble, The Skull, si je suis déprimé, je me sens vraiment mieux après ! Le texte du premier morceau de notre album par exemple, ne développe rien de vraiment nouveau. J’y chante la fin du monde en partant du constat de l’égoïsme des gens et de la façon dont ils se traitent les uns les autres. Pour le deuxième titre, je développe l’idée que ta chair est parfois une croix que tu portes, un fardeau. Tu traînes le fait d’être un individu incarné et séparé des autres, comme un boulet. « I Am The Virus » traite de l’idée de prendre une revanche psychologique sur quelqu’un qui t’a fait un coup de pute.

Tu as écouté le nouveau Killing Joke ? Il y a un morceau avec le même titre.
Pas écouté non, mais c’est marrant que ça sorte au même moment ! Tu vois c’est l’idée que la personne va s’infliger un badtrip toute seule, pour ce qu’elle a fait, et que tu n’as pas besoin de te venger. De fait, personne n’est dépourvu de conscience morale, mis à part les sociopathes, du coup en t’ayant fait une crasse, ils vont se punir eux-mêmes. Tu vois, je crois que quand quelqu’un fait de la merde à autrui, qu’il agit mal pour des raisons égoïstes, cette énergie négative va le pénaliser en retour, soit parce que ça va lui peser, soit parce que ça va le restreindre dans ses actions. Bref, je ne crois pas à la vengeance.

Puis j’imagine que Tim et Mark ne t’ont pas contacté en te demandant « Viens, on va se venger de Jus et Liz en montant un groupe qui enterre Electric Wizard ! » [Rires]
Non, c’est clair. Ils m’ont contacté il y a environ un an. En fait, Ramesses avait splitté car Tim s’était installé aux États-Unis. Lorsqu’il est revenu en vacances au Royaume-Uni, début 2014, il a revu Mark et ils ont parlé de rejouer ensemble. J’étais toujours resté en contact avec Tim qui est un type bien. Il y a un peu plus d’un an donc, il m’a demandé par mail « On veut recommencer un truc avec Mark, si ça se fait, ça t’intéresserait de sortir notre 1er EP sur Rise Above ? ». Je l’ai invité à me tenir au courant, même si je l’ai dissuadé du format, qui est un peu bâtard et pas toujours facile à vendre et encouragé plutôt à partir sur un album. Il a donc commencé à m’envoyer des titres qu’il avait enregistrés chez lui sur un quatre-pistes et je les ai trouvés vraiment cool. Plus il en envoyait, et plus j’accrochais. Ce n’était pas particulièrement nouveau et inventif, mais le feeling me parlait : le côté primitif et brut.

C’était censé être instrumental ?
Je ne crois pas. Tim avait prévu de chanter s’il ne trouvait personne d’autre. Ou alors ils m’ont toujours eu en tête sans jouer franc-jeu [Rires]. Et je n’ai pas eu le choix quand ils m’ont dit que personne d’autre n’était en lice ! Après pour être honnête, une partie de moi trouvait les compos tellement bonnes, et je n’avais plus de groupe depuis le split de Cathedral… À l’époque, j’avais bien fait savoir que je ne voulais plus d’un groupe sérieux et très impliquant, vu le temps que me prend le label. Mais les collaborations me branchaient. Et conanissant la situation géographique et la personnalité de ces mecs, je savais que With The Dead n’allait pas devenir un sacerdoce comme Cathedral.

Pour être honnête, Tim et Mark ont une sacré réputation de défoncés. Perso, je me souviens d’ailleurs d’une conversation complètement décousue avec Mark à la fin d’un concert de Ramesses avec Church of Misery au Barfly, il y a une dizaine d’années. Il était complètement défoncé et tirait sur sa pipe en me répondant comme il pouvait, c’était drôle. Au final, tu dirais que tu leur apportes un peu de stabilité ou plutôt qu’ils t’entraînent sur la mauvaise pente ?
Malheureusement, je ne suis pas non plus un ange. Cela dit, je me suis calmé depuis dix ans. J’ai fait mon punk, vécu le train de vie rock mais je me calme un peu. Je ne suis plus censé boire d’alcool parce que je souffre de pancréatite, une affection due à mes années de folie. Tim est quelqu’un de très calme à présent. Quant à Mark… euh… je dirais qu'il est « assez calme » [Rires]. Mais ce que j’aime chez eux, c’est que ça ne s’arrête pas à l’attitude : musicalement, ils ont produit des choses âpres qui me parlent. Bref, je ne sais pas si je suis facteur de calme dans le trio, mais je peux leur apporter mon expérience en matière de gestion de groupes, même s’ils ne sont pas nés d’hier. Les trucs à ne pas faire par exemple, ça c’est bon, je maîtrise.

Vous gardez donc une relation de pairs de toute façon… Ça n’était pas forcément évident avec ton pedigree : tu as appartenu à deux groupes fondateurs dans les musiques extrêmes, tu gères Rise Above…
Oui, je sais que Tim aimait les premiers Napalm Death quand il était plus jeune, qu’il a grandi avec, mais ça ne nous empêche pas d’être sur un pied d’égalité tous les trois. Parce que c’est réciproque : je suis très content de jouer dans un groupe avec eux et j’apprécie leur musique. Je suis leur égal, j’ai juste un peu plus d’expérience, mais rien de plus. Je ne pensais pas me retrouver dans un groupe avec eux, ni même me retrouver un groupe tout court.


Napalm Death en 1988. Lee Dorrian est à droite, avec le sweat noir.

En parlant de se projeter… Je me souviens t’avoir entendu dire qu’à ton départ de Napalm Death, tu avais déjà le concept de Cathedral en tête, mais que jamais tu ne t’imaginais que ça allait durer vingt-cinq ans.
Effectivement, je pensais qu’on sortirait des démos et puis voilà, au plus un album si on avait de la chance. Quand Cathedral a commencé, c’était l’explosion du death metal. Tout le monde voulait jouer vite, la célérité comme agression. Donc en me lançant dans un projet doom tout en lenteur, je ne pensais pas intéresser grand monde ni durer très longtemps. Je voulais expérimenter le truc, c’est tout, parce que le public me semblait trop limité. Le dernier disque qu’on ait fait avec Napalm, c’est le EP Mentally Murdered en 1989 qui était déjà bien death-metal et les gars disaient qu’ils voulaient continuer dans ce sens. Du coup je leur ai répondu « Bon, ce sera sans moi alors ». Moi, je voulais qu’on mélange des passages très rapides avec des breaks et des passages vraiment lents, un mix grind/doom en somme, mais eux ne voulaient pas. Personne ne le faisait à l’époque. Autopsy peut-être, et encore, on ne peut pas dire qu’ils allaient très très vite.

Tu peux revenir sur le split de Cathedral ? Vous l’avez décidé avant l’enregistrement et la sortie de l’album The Last Spire [en 2013], n’est-ce pas ?
Il fallait qu’on prenne cette décision à un moment ou à un autre. Sinon tu refais un album, puis une nouvelle tournée et ça n’en finit plus. Je voulais que les choses soient claires avant qu’on fasse The Last Spire, pour qu’on cale les concerts, que les gens viennent nous voir s’ils le souhaitaient, et qu'on passe ensuite à autre chose. Sans ça, on n’aurait jamais lâché l’affaire et je voulais signifier à tous que cette décision d’arrêter, c’était du sérieux. Puis ça n’a jamais été facile de faire partie de ce groupe. Vingt-deux ans à faire ça, avec des hauts et des bas ! On y a consacré tant d’énergie... C’était du travail, en permanence. Comme un mariage ! Bien sûr, on aurait pu continuer en dilettante, des tas de groupes font ça, mais aucun d’entre nous n’en avait envie. C’est aussi pour ça qu’on a fait en sorte que The Last Spire sonne comme un point final : au niveau des compos, et du son. Il a ce côté définitif. Il n’y aura pas de reformation de Cathedral.



Avec Cathedral, vous avez signé sur une major – Columbia – après Forest of Equilibrium, comment ça s’est fait ?
Oui, le truc complètement surréaliste ! Déjà, on a été surpris de l’accueil qui a été réservé à notre premier disque. On ne pensait pas intéresser autant de gens. Là-dessus, Columbia se ramène en disant à Earache qu’ils veulent signer Cathedral. On n’était pas les seuls, ils voulaient négocier un deal pour plusieurs groupes mais on était ceux qu’ils voulaient en priorité. Je crois que le fait que notre son sortait du lot les portait à croire qu’on allait devenir la nouvelle sensation metal. Avec Napalm Death, on n’aurait jamais signé, mais là je me suis dit qu’on n’avait qu’à profiter de l’aubaine et voir ce que ça nous apporterait. De toute façon, on y est allé avec un certain cynisme et on n’a jamais manqué de faire valoir notre point de vue.

Ils ont dépensé énormément d’argent pour The Ethereal Mirror, et beaucoup d’argent pour la promo aux États-Unis… Nous, nous savions bien que les ventes ne combleraient pas leurs attentes. Je me souviens qu’un mec du label nous avait dit « Quand on aura vendu 400 000 disques, je me ferai faire un tatouage du groupe ». Et je lui avais répondu que l’attente allait être longue, parce que ça n’arriverait jamais [Rires]. On était entouré de mecs qui nous disaient « Ouais, vous allez y arriver ! Ça va le faire » en serrant les poings et on savait bien que non. Mais on a poliment fait semblant d’y croire pour expérimenter ces moyens-là, cette vie-là. Ça nous a permis de tourner plusieurs fois aux States, de rencontrer des gens sympas, de lier des amitiés. Mais en même temps, on savait que ça ne durerait pas.

D’ailleurs ça a un peu détruit le groupe puisqu’après cet album, il ne restait plus que Gary [actuel guitariste de Lucifer] et moi, à l’issue de ces tournées dont nous n’avions pas envie. Lui et moi, nous étions déterminés à ne pas nous laisser abattre par tout ça et on s’est repris, puis on a sorti The Carnival Bizarre.

C’est vraiment ridicule parce que ta fanbase, celle qui t’est fidèle, est issue de l’underground. Et un jour, une major arrive qui essaye de t’extraire de l’underground pour te faire connaître dans le mainstream, mais ça fonctionne rarement. Parce que souvent tu es devenu trop commercial pour l’underground tout en restant trop heavy pour le mainstream. Bref, tu te retrouves coincé dans un entre-deux sans plus de public. Pour le dernier Cathedral, on est revenu sur mon label Rise Above, ce qui rendait les à-côtés beaucoup plus faciles à gérer. Nous voulions prendre notre temps et peaufiner cet ultime album. C’est bizarre de voir la façon dont l’industrie du disque fonctionne. Les gros labels ont encore plus d’argent et ils signent des groupes qu’ils n’auraient jamais soutenus il y a dix ans. Tu les vois piquer nos idées, et se lancer dans des éditions multi-vinyles, ce genre de trucs.

En fait, leur politique c’est de regarder les groupes à nous qui marchent, ils se disent que c’est la nouvelle mode et ils tentent de les récupérer ou de signer un truc similaire. Certains labels sont venus trouver nos groupes et ont essayé de s’approprier certains de nos artistes. Certains ont accepté, comme Electric Wizard, alors qu’ils étaient encore sous contrat avec nous. Spinefarm nous les a piqués en quelque-sorte. Quand je vois ça, je suis navré. Mais après 27 ans, Rise Above est toujours là et c’est un miracle. Par contre les gros labels eux, je pense qu’ils ont quand même pris cher. De fait, ils ont plus à perdre. Nous on n’a jamais surestimé nos résultats, on a toujours avancé prudemment. Au lieu de sortir vingt disques par an, dont un tiers ne correspondrait qu’à des groupes qu’on aime bien mais sans plus, on sort cinq ou six, maximum sept disques qu’on adore à 100% et qu’on a pris le temps de bien écouter, qui ont un sens pour nous. Et comme ça fait longtemps qu’on opère de la sorte, j'espère que les gens voient Rise Above comme un synonyme de qualité. Bien sûr, ça représente beaucoup de boulot. Après des années de travail, ce n’est que depuis 3 ans que j’arrive à me tirer un salaire. Avant, j’essayais juste d’équilibrer les comptes.

Combien vous êtes à bosser pour Rise Above ?
Maintenant, on est cinq. Ça parait peu, mais quand tu ne sors que quelques disques par an, dont certains ne vendent même pas 1500 exemplaires, c’est très dur. Dans ces cas-là, tu dépenses plus pour faire le disque que tu ne récupères d’argent. C’est ce qu'il se passe dans la majorité des cas. Ensuite tu en as deux ou trois qui arrivent à équilibrer l’équation : des trucs comme Church of Misery, par exemple. Puis deux ou trois qui font un peu de bénéfice, comme Uncle Acid & the Deadbeat ou Blood Ceremony. Quand ton modèle économique c’est de soutenir ces groupes, qui restent fluctuants, et des formations qui ne te font pas rentrer dans tes frais, c’est super dur. Bref, tu ne peux pas t’imposer ça pour des groupes que tu trouves juste sympas, il faut que ce soient des tueurs, sinon ça ne sert à rien.

Ghost a été une autre grosse vente aussi, mais ils sont eux aussi partis chez un plus gros label…
Je pense que le fait qu’ils commencent sur Rise Above leur a donné une crédibilité immédiate. S’ils avaient commencé sur un autre label, ils n’auraient peut-être pas eu le même impact, mais je n’en sais rien. Le problème c’est que leurs ambitions pour le groupe dépassaient nos moyens. Nous restons un label indépendant et ils avaient besoin d’une grosse structure pour mettre en place le spectacle dont ils avaient envie et atteindre le public qu’ils visaient. Après, reste à savoir si les ventes évoluent proportionnellement aux moyens déployés. Car de ce que je sais, le premier album a plus vendu que le deuxième, pour l’instant. Et quand on voit la différence entre les sommes investies ! On en revient à ce que je disais sur les majors : les acheteurs du premier disque n’ont peut-être pas voulu se procurer le deuxième et la major a dû aller chercher un nouveau public qui n’était pas underground. Ils en sont tout à fait capables, mais ça prend un peu de temps.

En tout cas, Ghost est en train de bénéficier de l’attention publique qu’ils ont toujours souhaitée, donc c’est bien. Ce n’était pas une situation facile, mais ils ont voulu partir et nous avons trouvé un arrangement. Je ne retiens personne contre son gré. C’est pour ça que si Jus Oborn d’Electric Wizard avait été un homme et qu’il était venu me parler de son envie de partir chez Spinefarm, on se serait entendu. Au lieu de quoi il a préféré raconter des histoires pour justifier son départ.

Est-ce que tu te poses des limites stylistiques pour que Rise Above reste cohérent ? Je te sais en effet fan de noise et de shoegaze, je t’ai déjà lu mentionner les Swans, Big Black, Loop, Rapeman, The Telescopes en interview… Mais aucun groupe du genre chez Rise Above. Ça t’arrive de renoncer à sortir une démo que tu aimes parce que tu te dis que le public de Rise Above ne comprendrait et ne suivrait pas ?
Malheureusement, non ! [Rires] J’adorerais recevoir ce genre de trucs ! Franchement, la majorité des disques qu’on reçoit, c’est du doom-death italien ou du stoner-rock scandinave. La majorité du temps, tu reçois le truc, tu regardes le nom et la pochette et tu sais direct comment ça va sonner. Et 9 fois sur 10, c'est exactement ça. Voilà aussi la raison pour laquelle je ne signe pas tant de groupes : il n’y a pas tant de bons trucs que ça. Mais quand j’en entends un, je le sens, et alors je marche à l’instinct. Parfois, tu peux avoir deux groupes assez proches, mais l’un d’entre eux a ce petit truc en plus qui te parle et te donne envie d’y revenir. C’est inexplicable. Parfois c’est peut-être juste le nom et les titres des morceaux, l’identité visuelle.

Cela dit, je ne pense pas qu’il y ait de limites à ce que nous pourrions signer. J’adorerais signer un groupe jazz-rock - nous signons déjà des artistes folk comme Circulus ou plus récemment Galley Beggar. J’adorerais signer un groupe de heavy funk, bien traditionnel avec un son suffisamment perso [dans un genre funk-disco, le label a déjà eu Chrome Hoof, avec Leo Smee, un ancien bassiste de Cathedral]. Je n’ose plus parler de shoegaze ou de psyché parce que la mode semble être au « néo-psyche » ou au « néo-shoegaze », et même si j’adore les groupes de l’époque, je me méfie toujours de la dernière tendance, du truc à faire pour être cool.


Teeth Of Lions Rule The Divine : Lee Dorrian + Stephen O Malley et Greg Anderson de Sunn O))) + Justin Greaves (d’Iron Monkey, Electric Wizard, Crippled Black Phoenix) reprenant ici le groupe noise-rock Killdozer.

Quoiqu’il en soit, je trouve ça cool d’entendre un artiste et dirigeant de label comme toi revendiquer ces goûts shoegaze, noise, funk , jazz ou folk, parce que les gens qui ne jurent que par une niche me fatiguent. Quand Sunn O))) a débarqué, qu’on aime ou pas, ils ont lancé des collaborations avec des artistes noise comme Merzbow, expérimentaux comme Scott Walker ou Julian Cope, folk comme Jesse Sykes, black metal comme Attila Csihar et ça montrait aux doomsters que des passerelles étaient possibles. Tu as d’ailleurs participé au projet doom-drone Teeth of Lions Rule the Divine avec Stephen O'Malley et Greg Anderson de Sunn O))) et vous avez repris le groupe noise-rock Killdozer…
Oui ce fut très sympa, une collaboration assez fun. Après, ce que tu dis me ramène à la scène de la fin des années 80. Tu entends parfois les gens te dire que c’était une décennie de merde mais c’est faux : les gens avaient des goûts plus éclectiques et puis, ce qu’on appelait « la scène indie » notamment en Angleterre, je peux te dire que c’était autre chose que la « scène indie » actuelle. Je pense que ladite scène de l’époque s’inspirait des expérimentations noise plus underground : les scènes étaient moins étanches. Spacemen 3 ou Loop restaient bruts tout en se montrant hypnotiques voire portés sur la transe et le drone. Aujourd’hui tu te retrouves avec dix clones de Sunn O))) qui jouent le même accord pendant dix minutes en se revendiquant « doom-drone ». Où est la sincérité et la personnalité là-dedans ? À l’époque, tu allais voir Napalm Death un soir, et My Bloody Valentine le lendemain, et tu y croisais les mêmes gens. Bien sûr, il y avait un peu plus de metalleux au concert grind mais une bonne partie du public faisait le déplacement. Les gens se montraient moins exclusifs.

Entre 1985 et 1989, j’ai vu des concerts excellents, qui m’ont marqué à jamais, dans des genres vraiment divers. À partir des années 90, les choses sont devenues plus compartimentées, même dans le death metal, tu écoutais les groupes et tu sentais des influences claires et nettes se dégager : le riff Slayer, le riff Carcass… Alors que les groupes d’avant, Possessed, Death ou Kreator, ne rentraient dans aucune case mais tu les reconnaissais immédiatement parce qu’ils avaient leur son. Bref, par la suite, tout s’est cloisonné, et dans la scène indie, tu as eu des trucs comme Blur qui ont tout laminé.

Oui un label comme Creation qui est passé du shoegaze à Oasis et ce genre de trucs…
Voilà ! Je garde un très bon souvenir des années 80. C’est aussi l’époque où j’organisais des concerts à Coventry.

Oui, Rob de Tau Cross m’a dit que tu avais fait jouer Amebix à l’époque.
Oui, oh mon Dieu, quel concert ! La dernière fois que je les ai fait jouer, j’étais stressé parce que la console avait grillé et j’avais pris des valiums pour me détendre. Je faisais les entrées et j’ai tenu toute la nuit, mais la dernière chose dont je me souviens, c’est de filer l’argent du cachet à Rob et lui qui me demande « Ça va mec ? » alors que je luttais pour garder les yeux ouverts. En fait, je me suis réveillé deux jours plus tard dans le dressing de quelqu’un ! [Rires] Mais c’est un bon souvenir : à l’époque, il fallait vraiment t’impliquer dans la scène hardcore pour connaître un groupe comme Amebix, ou encore les Italiens de Negazione ou les Australiens de Civil Dissident ou les Hollandais de B.G.K ! Ces mecs étaient tes correspondants. Tu leur écrivais, échangeais des démos, et s’ils montaient une tournée, tu leur organisais un show aux entrées et leur offrais l’hospitalité. Certains soirs c’était 20 £ de gagnées pour eux, d’autres 100 £. Aucun booking agent ne gérait ça, et aucun magazine ne diffusait l’info. Parfois je regrette un peu cette simplicité.


Lee Dorrian dans Napalm Death, en 1988.

Les meilleurs concerts que tu aies organisés ou vus à l’époque ? Ceux qui t’ont donné envie d’être dans un groupe ?
Je n’ai jamais vraiment voulu être dans un groupe… C’est juste arrivé ! Pour les concerts, wow, il y en a tellement, comme les concerts d’Amebix à Birmingham, toujours un plaisir ! La salle Mermaid était un lieu super, le concert des Swans que j’ai vu là-bas m’a également marqué à tout jamais, le truc le plus intense que j’aie jamais vu. Puis Antisect ou Rudimentari Peni… J’adorais des groupes noise comme Slab! ou God, Terminal Cheesecake, My Bloody Valentine et Dinosaur Jr. Les Cranes aussi, tu sais que Cathedral a joué avec eux ?! L’affiche c’était les Young Gods, Cranes et Cathedral ! En anarchopunk, j’ai un peu suivi le groupe Conflict également quand j’avais seize ans mais aussi Icons of Filth, avec lesquels ils tournaient et que j’ai failli rejoindre quand j’avais seize-dix-sept ans mais ça ne s’est pas fait. Ils me disaient : « On vient de perdre notre bassiste, achète-toi une basse et viens nous rejoindre au Pays-de-Galles ! » et j’y ai pensé, mais après ils ont splitté.

J’allais toujours voir Conflict en concert et ils me trouvaient toujours un endroit pour dormir avec eux après, souvent par terre. Ils ont aussi dormi chez ma mère une paire de fois [Sourire]. Deux ans après Icons of Filth, c’est le groupe Doom qui m’a proposé de les rejoindre à la basse, mais c’était au même moment que Napalm, et j’ai décliné. Je n’ai jamais voulu faire partie d’un groupe en fait. L’organisation de concerts et le fanzinat m’intéressaient davantage. J’étais très pote avec les mecs de Napalm Death et je me rendais à tous leurs concerts, parfois avec eux en van, si bien que quand Nick a quitté le groupe, ils m’ont proposé de les rejoindre et j’ai accepté. Mais je n’avais aucune expérience. Quand j’ai enregistré Scum, on venait de me filer les paroles et je ne savais même pas quand je devais chanter, les mecs devaient me faire des petits signes pendant l’enregistrement.

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