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Run The Jewels ont sorti l'album le plus punk de 2014

El-P et Killer Mike sont-ils les nouveaux Dead Kennedys ?

Photo : Timothy Saccenti

On comprend clairement ce qui émeut Killer Mike quand, au bord des larmes et sans même pouvoir finir sa phrase, il confie à la foule : « j’ai un fils de 20 ans, et j’ai un fils de 12 ans », avec la voix toujours tremblante, « et j’ai affreusement peur pour eux ». Ambiance pesante dans la salle.

C’était le soir où le Grand Jury a annoncé la décision controversée de ne pas inculper l’officier Darren Wilson, auteur du meurtre du jeune Mike Brown âgé de 18 ans à Ferguson. Le duo noir et blanc Run The Jewels, composé de Killer Mike et El-P, se produisait sur la scène du Ready Room, à environ 15 kilomètres de l’endroit où la police munie d’équipements anti-émeutes et de tanks avait pris possession des rues. Mike en avait profité pour s’exprimer à ce sujet.

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Après avoir raconté au public (majoritairement blanc) comment il s’était effondré juste avant le show en pleurant « comme un bébé » dans les bras de sa femme, il a transmis un message de rage d’une voix enrouée par la peur. Il a ensuite ajouté au public très attentif : « Ce n’est pas une question de race, de classe ou de couleur… Il s’agit de savoir pourquoi il l’ont tué. C’est une question de pauvreté, d’avidité. C’est une machine de guerre ! Une machine de guerre qui vous utilise tous comme chair à canon ! » Puis, en pointant le public du doigt, il a terminé en criant : « La seule chose que je veux que vous sachiez, c’est que c’est NOUS contre la PUTAIN DE MACHINE. »

Après ça, le son et la salle ont explosé. Un message brutal et honnête du duo sûrement le plus punk de 2014.

Dans l’ensemble, 2014 était l’une des années les plus sombres qu’ait connue l’Amérique dans son histoire récente. Les meurtres, très médiatisées de deux Afro-Américains - Mike Brown et Eric Garner - par des policiers blancs ont fait grimper considérablement les tensions raciales au sein du pays. Le paroxysme a été atteint quand les policiers en question n’ont reçu aucune sanction professionnelle ou pénale. En plus des magasins saccagés, des bâtiments en feu, des signes de protestations à travers tout le pays, les émeutes ont entraîné la mort de deux policiers, tués à bout portant dans leur voiture à New-York. Tous ces événements ont créé un climat de tension national digne d’un film comme Judge Dredd.

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La situation est terrible, quand on constate le profond désaccord entre les Américains, à croire qu’on est revenu à l’ère punk, né à l’époque de divergences interculturelles, et créé pour combattre la répression, surtout celle du gouvernement et de la police. En plus de tout ce chaos (cette image des policiers anti-émeutes sous une bannière « Season’s Greetings » pourrait être la future pochette d’un album punk), le mouvement et les figures du genre sont restées étrangement silencieuses cette année alors que le pays s’embrasait sous leurs yeux.


Photo : Barrett Emke

Une peur étrange se répand dans le milieu punk, la peur d’être catalogué comme un groupe « politique », comme si tous les punks n’étaient pas d’une façon ou d’une autre liés à la politique. Peut-être que ce n’est que le prolongement d’une vieille coutume. Peut-être que c’est aussi pour éviter certains fans abrutis. Ou peut être que c’est dû au nombre grandissant de ces fans politiquement corrects (souvent blancs), trop effrayés pour parler au nom d’une minorité opprimée. Killer Mike ne semble pas vouloir parler essentiellement de politique. Pour lui, ça va au-delà de ça. En tant que noir américain, on ne lui laisse pas le choix d’être un artiste politique ou apolitique. Il a le dos au mur et le souffle coupé, et il a lancé le cri de ralliement de l’année.

Dans les années 70 et 80, le punk était très vindicatif quand il s’agissait de parler des imperfections du système judiciaire américain. Les groupes comme Dead Kennedys utilisaient visuels et textes pour se différencier des punks à crête et, au sens plus large, de tous ceux qui réduisaient le punk à une idée de l’anarchisme… (n’oublions pas le discours de Jello Biafra lors du débat sur la censure chez Oprah et sa présentation à la candidature de sa mairie). Tout ça a posé les bases du genre : vous avez peut-être le pouvoir de nous contrôler, mais on a toujours une voix et un troisième doigt pour vous pointer.

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La plupart des morceaux des Dead Kennedys ont mal vieilli, ce qui est plutôt normal car ils ont été écrits sous l’administration Reagan, et traitent de démons qui se sont retirés ou sont morts depuis un bail. Mais leurs lyrics abordant l’hypocrisie de la religion, la corruption gouvernementale et les violences policières ont traversé le temps. « Police Truck » par exemple parlait déjà des abus de pouvoir des flics en 1980. Le groupe Black Flag avait lui aussi fait passer un message fort sur la cover de « Police Story ». On y voyait un flingue dans la bouche d’un flic et une bulle sur le gun où était écrit « Fais-moi jouir, pédale. ». Un morceau qui défonçait les méthodes outrancières que la police utilisait alors, « Understand we’re fighting a war we can’t win. They hate us ! We hate them ! We can’t win ! »

Run The Jewels et surtout Killer Mike ont ressenti la même frustration - ce sentiment de répression systématique et inévitable - qui arrive dans le hip-hop, un courant souvent accusé de matérialisme. L’album Run The Jewels 2, a connu un succès fracassant cette année le faisant se retrouver dans le haut de tableau de tas de « Best Of 2014 ».

Dès la première ligne du deuxième morceau de l’album, El-P balance : « Fuck the law they can eat my dick ». Et un peu plus loin, Killer Mike, dont le père était flic, sort : « Please don’t lock me up in front of my kids / And in front of my wife, man / I ain’t got a gun or a knife / You do this and you ruin my life / And I apologize if it seems like I got out of line, sir / ‘cause I respect the badge and the gun / and I pray today ain’t the day that you drag me away / Right on front of my beautiful son ». Dans le morceau d’après, il laisse la violence et son côté bestial prendre le dessus : « And if I get stopped by a crooked-ass cop / I’mma put a bullet in a pig / and Rin Tin Tin, ah ah ah look what I did again. »

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Il ne s’agit pas que de musique. Killer Mike relaye certaines idées du rap underground (et de la communauté afro-américaine) grâce à ces passages sur différents médias nationaux où il clame ce que certains Américains blancs méritent cruellement d’entendre, qu’ils le veuillent ou non. Le 20 août dernier, il était l’invité de Brooke Baldwin sur CNN et a lâché les vérités une par une avec beaucoup d’éloquence : « Plus que jamais, les hommes noirs sont déconsidérés. On est les plus délaissés en terme d’éducation, et en terme de relation avec la police. Mais peu importe ce que ce pays espère d’eux, de ces hommes noirs, car ça pourrait arriver à tous les Américains. Donc je demande une chose à l’Amérique : si on viole les droits d’un jeune afro-américain de 18 ans, qu’adviendra-t-il des autres? ». Il était puissant et ferme, prophétique et plein de sagesse, le tout en restant souriant et accessible.

Deux jours après l’interview, le gouverneur du Missouri Jay Nixon annonçait le déploiement de troupes à Ferguson pour remettre de l’ordre. Ce jour-là, Joyce Manor, un jeune groupe de pop-punk de Torrance en Californie a tweeté : « Après ce qui vient de se passer à Ferguson, on ne peut rien faire et on regrette de ne pas être plus engagés politiquement. Blasé par ce monde… »

Cette année, Joyce Manor a aussi pondu un album marquant, Never Hungover Again, sur Epitaph. Un des albums qui a, comme Run The Jewels 2, côtoyé les tops de fin d’années, que ce soit sur Wondering Sound, Brooklyn Vegan ou SPIN. Les gens ont su l’apprécié et pour de bonnes raisons. C’est un album surprenant avec des morceaux qualifiés par beaucoup d’avant-gardistes dans le genre. Mais Never Hungover Again évite tous les sujets politiques ou sociaux et se concentre sur des thèmes plus personnels comme l’amour, ou l’ennui des villes paumés, comblé par la défonce ou les tatouages.

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Au lieu de s’étendre sur des sujets sensibles, les fans de Joyce Manor ont vu la tournée de leur groupe écourtée et ont passé une large partie de cette année à se demander si le « stagedive » était culturellement acceptable.

Je ne dis pas ça pour descendre Joyce Manor hein. Dieu sait que le monde, et surtout les punks, ont besoin d’entendre des choses qui les sortent du quotidien, quoi qu’il en soit, « Catalina Fight Song » en est un bon exemple. Et si vous demandez aux membres de Joyce Manor, ils vous diront que ce qui s’est passé à Ferguson est bien sûr beaucoup plus important que le « stagediving ». Voilà un exemple de plus qui prouve que la scène qui les entoure a perdu de son mordant et biaise leurs priorités. Tout ça fait qu’aujourd’hui, les problèmes sociaux sont relayés au second plan, créant ainsi des espaces d’expression moindres, des espaces théoriques de sécurité et définissant ce qui fait partie ou non de la culture DIY.

Brendan Kelly, membre de Lawrence Arms - qui a sorti son album come-back Métropole cette année – le prouve : « Pour être franc, toute la merde qui se passe autour de nous est vraiment importante, surtout au vu de la situation où des gens sont - volontairement ou non - dénigrés par d’autres ou se sentent en insécurité. Mais peu importe la raison, la majeure partie des gens qui portent de l’intérêt à tout ça sont des jeunes blancs - que ce soit dans le punk rock ou sur les campus universitaires, ou même les deux. Un appel au secours des enfants blancs à d’autres enfants blancs par rapport à ce qu’ils imaginent des autres enfants non-blancs ne fait visiblement pas partie de leur petit club de débat pourri. »

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« La colère et l’indignation sont toujours présentes. Mais tout ça a été étouffé par des punks qui font plus de bruit que les autres, et qui se plaignent beaucoup plus pour beaucoup moins de choses » ajoute Kelly, qui cite rapidement de vieux trucs comme Propagandhi, le groupe canadien, qui continue d’éduquer son public, que ce soit à leurs concerts ou sur internet. De la même façon, les membres de Paint It Black sont respectés et engagés politiquement sur scène et au quotidien malgré le fait qu’ils avouent être moins actifs musicalement ces dernières années. Le mois dernier, leur ancien batteur, Dave Hause, a réalisé « Season’s Greetings from Ferguson », un morceau sur les protestataires de Ferguson à travers la lentille des blancs privilégiés.

Même Anti-Flag, souvent moqué et montré comme un groupe punk de bas étage, continue de porter le drapeau de l’activisme politique, comme ils le font depuis 1988. « On a écrit un titre en 96 qui s’appelle ‘Fuck Police Brutality’ » raconte Chris Barker a.k.a Chris n°2, leur bassiste. « On le joue toujours. Pour nous, c’est toujours un message actuel qui parle aux gens. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, le fait d’être dans la scène punk rock est un moyen de se passer d’évoquer les événements sociaux. C’est frustrant, mais ça me rappelle l’époque où nous étions un groupe pré-11 septembre 2011. On est en bas de l’échelle du cycle musical en tant que mouvement. Ce n’est sûrement pas la meilleure façon pour booster sa carrière, mais on ne connait qu’une seul façon de fonctionner. »

Pour Chris, cette formule n’est donc pas rentable, « le punk a toujours été au même niveau d’activisme politique. Il y a des groupes partout dans le monde qui essayent de garder une sorte de pouvoir, mais dans nos sociétés actuelles, ce n’est pas viable. »

Le punk a toujours été plus ou moins mainstream, la plupart des groupes ayant connu la notoriété de Joyce Manor sont considérés comme des groupes à succès (raisonnable). Mais en réalité, cette notoriété est juste suffisante pour avoir un peu de pérennité et de longévité. C’est un peu comme avoir un boulot de merde et se battre avec soi-même pour éviter de dire à son boss d’aller se faire foutre, parce qu’au final, c’est lui qui te paye.

Aucun groupe - surtout dans le punk - ne devrait subir une quelconque pression les poussant à rester apolitique. C’est vous qui écrivez les règles de votre propre groupe. Ca vous blase ? Très bien. Écrivez un morceau là-dessus. Éduquez vos fans. Poussez une gueulante. Même si certains sont contre vous. Vous perdrez des fans mais vous ferez partie de quelque chose de plus grand.

Le punk devrait retenir la leçon de Run The Jewels 2 et sur ce qu’ont fait Killer Mike et El-P cette année. Après tout, c’est nous tous contre cette putain de machine. Dan Ozzi s'engage sur Twitter - @danozzi