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Music by VICE

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur « The Decline Of Western Civilization » - Deuxième partie

De Black Flag à Penelope Spheeris en passant par X, Fear et les Circle Jerks, les protagonistes du meilleur documentaire punk jamais réalisé vident leur sac.

par Tony Rettman
24 Juin 2015, 2:25pm

Existe-t-il plus essentiel et obligatoire en terme de documentaires musicaux que la série des Decline Of Western Civilization de Penelope Spheeris (plus généralement connue comme la réalisatrice de Wayne's World), consacrée aux scènes punk rock et heavy metal de Los Angeles entre le début des années 80 et la fin des années 90 ? Non, je ne crois pas.

Composé de trois films, The Decline Of Western Civilization démarre en 1981 avec un premier volet devenu un classique absolu, consacré à la scène punk de L.A., alors en pleine période de transition entre une première vague arty et débridée (X, Screamers, Germs, Weirdos, Plugz) concentrée à Hollywood, autour de clubs comme le Masque, le Whisky-A-Go-Go et Madame Wong, et des groupes plus jeunes, issus des régions côtières alentours (Black Flag, Fear, Circle Jerks) à l’esprit similaire mais au public nettement plus violent.

Un film qu'il n'était possible de voir jusqu'à présent que sur des VHS hors d'âge, des DVD bootlegs ou des rips lo-fi sur YouTube. Une ère désormais révolue, puisque Shout! Factory sortira le 30 juin prochain aux USA The Decline of Western Civilization Collection, un coffret contenant les trois documentaires de la série (qui comprend également l'hallucinant The Decline of Western Civilization Part II : The Metal Years, consacré à la scène hair-metal de L.A. et The Decline of Western Civilization III sur les punks sans-abris, dans lequel apparaissent des groupes tels que Naked Aggression et Final Conflict.)

L'objet proposera bien évidemment une quantité non-négligeable de bonus, parmi lesquels des scènes inédites avec Black Flag, les Germs et Fear, ainsi que des captations live non utilisées dans le film, comme celles des Gears. Et ce sont juste là les deux premières lignes du menu. En fait, il y en a tellement que je pourrais passer un article entier à les détailler.

Surexcité par la sortie de ce coffret, j'ai décidé d'aller discuter avec les groupes et artistes présents dans le premier documentaire pour en retracer l'histoire, de la naissance du projet à sa sortie en salles très mouvementée. Dans cette deuxième partie (si vous l'avez ratée, la première est ici), nous avons parlé des problèmes de tournage et de la triste disparition du chanteur des Germs, Darby Crash.

Lisa Fancher (fondatrice du label Frontier Records) : Un soir, je suis allé voir un concert au Fleetwood et je me suis demandé ce qu'il se passait, il y avait des caméras partout. Penelope filmait le concert pour The Decline. Fear était la tête d'affiche.

Keith Morris (chanteur de Black Flag et des Circle Jerks) : C'est moi qui avais organisé ce concert. Il y avait Fear, les Bags (qui s'appelaient alors le Alice Bag Band), les Circle Jerks, Gun Club, les Urinals and les Gears. Et ça se passait au Fleetwood, à Redondo Beach.

Penelope Spheeris (réalisatrice des trois volets de The Decline of Western Civilization) : Fear, Alice Bag, les Circle Jerks et sans doute aussi les Gears, on les a tous filmés au Fleetwood le même soir. On n'avait pas les moyens de filmer des tonnes de concerts. Du coup, on a essayé de donner l'impression que les images venaient de concerts différents. On a changé le décor sur scène pour chaque groupe.

Lisa Fancher : C'est une des soirées les plus dingues auxquelles j'ai pu assister. Les gamins avaient défoncé les toilettes pour hommes avant même que le premier concert commence. Tout a failli être annulé à peine les portes ouvertes.

Keith Morris : Les concerts étaient chaotiques. Tu peux voir dans le film qu'il y avait un bordel énorme pendant le concert des Circle Jerks. Idem pour Fear. Il y avait cette fille qui faisait partie d'une bande de San Diego qui s'appelaient les F.O.N.O (pour Friends of No One). Elle est montée sur scène et a commencé à se battre à coups de poings avec Lee Ving.

Lisa Fancher : Je me souviens avoir vu éclater cette bagarre entre la fille et Lee Ving et m'être demandé : 'Mon Dieu, où est-ce que tout ça va nous mener ?' Il lui collait mandale sur mandale. C'était ridicule. La soirée est totalement partie en sucette.

Lee Ving (chanteur/guitariste de Fear) : Nos fans se déplaçaient toujours en nombre et bougeaient énormément. Du coup, Penelope a utilisé des images de deux de nos concerts—celui de Redondo Beach et un autre à Culver City—sur d'autres groupes qu'elle avait filmé pour The Decline et qui n'avaient pas un public aussi dingue.

Lisa Fancher : Penelope m'a impressionnée par son courage, vraiment. Elle filmait les concerts perchée sur une échelle au milieu du mosh pit. Des tas de gamins essayaient de la faire tomber mais elle a tenu bon toute la soirée.

Penelope Spheeris : Oui, j'étais sur une espèce d'échafaudage. Aux débuts de Rockin’ Reel, je faisais tout avec une seule camera. Une fois, je m'étais mise à courir le long de la salle avec l'oeil sur l'objectif, à un concert de Foghat, et quelqu'un m'a fait tomber. J'ai eu un énorme cocard pendant des semaines. Je me suis pris un verre rempli de pisse en pleine figure à un concert d'Ozzy Osbourne, aussi. J'ai beaucoup appris en réalisant des clips, et au moment où j'ai filmé The Decline, je savais comment m'y prendre pour éviter ce genre de choses. Du coup on a monté cet échafaudage avec des échelles et construit une plate-forme de fortune depuis laquelle on filmait, ce qui nous permettait de changer d'angle très rapidement et de faire pas mal de gros plans.

Steve Conant, mon assistant sur le tournage, m'a dit après un concert : 'Il va falloir que tu me trouves une cage à requins si tu veux que je continue à faire ça.' Il n'arrêtait pas de flipper parce que la caméra n'était pas stable et je lui disais : 'Mec, t'inquiètes pas, ça va donner des images cool !'

Alice Bag (chanteuse des Bags) : Je me souviens du soir où elle nous a filmés. C'était assez dingue parce qu'on a du se pointer au club hyper tôt et qu'il y avait plein de détails techniques à checker. L'équipe de tournage devait faire des essais de matériel, de lumière, de son... Ils étaient acaparés par tout ça, au point de complètement oublier les groupes. Il y avait au moins 5 groupes ce soir là, ce qui était exceptionnel vu qu'il n'y en avait généralement que 2 ou 3, pas plus, sauf éventuellement pour les All-Day, qui se déroulaient sur une journée entière. Les groupes n'en pouvaient plus d'attendre backstage et la tension a commencé à monter. Deux groupes se sont pris la tête parce qu'ils voulaient jouer à la même heure. En gros, personne ne voulait jouer en premier pour ne pas se retrouver devant une salle à moitié vide, et personne ne voulait jouer en dernier pour éviter de se taper un public crevé ou défoncé. J'étais la seule fille du lot, alors j'ai pris la situation en main et j'ai proposé de tirer les ordres de passage à la courte-paille. Et je me suis faite avoir à mon propre jeu en tirant la paille la plus courte. Ce qui fait qu'on a joué en dernier.

On est donc montés sur scène très tard. C'était une sale période pour le groupe. On était sur le point de se séparer. Notre bassiste d'origine avait menacé de porter plainte si on continuait à s'appeler les Bags. Et je m'étai fait une permanente la veille qui m'avait à moitié brûlé les cheveux. Quand j'ai vu les images à l'avant-première du film, j'étais mortifiée. Mais bon, je ne peux pas en vouloir à Penelope pour ça. Tu ne peux pas en vouloir au miroir quand tu as des boutons, pas vrai ?

John Doe (bassiste/chanteur de X) : Penelope n'a filmé qu'un seul concert de X, au Club 88. C'était tout petit et il faisait horriblement chaud. Et c'est à peu près tout ce dont je me souviens. C'est comme quand tu revois des photos de toi enfant. Tu crois te souvenir de ce lac sur la photo, mais en fait tu te souviens de la photo elle-même, tu vois ce que je veux dire ?

Cela dit, je me souviens très bien du moment où elle a filmé notre interview. On était en train de se faire des tatouages avec nos machines, dans la maison où Exene (Cervenka, chanteuse du groupe) et moi habitions à l'époque. On s'était déjà fait des tatouages une ou deux fois et on pensait que ce serait une bonne idée pour l'interview. On avait deux sets prévus au Whiskey ce soir là. On est rentrés à 1h ou 2h du matin, on a pris un peu de speed et on a commencé à se faire des tatouages. Ils ont filmé jusqu'à 7 heures du matin, il faisait jour dehors quand ils ont arrêté.

Penelope Spheeris : Les concerts des Germs et de Black Flag ont été filmés au même endroit vu que les deux groupes ne pouvaient jouer nulle part au moment du tournage. Ils étaient interdits de séjour dans la plupart des clubs de la ville.

Chuck Dukowski : Tous les groupes ont essayé de donner le meilleur d'eux-mêmes pour l'occasion. En tout cas, moi, c'est ce que j'ai fait ! Ce n'était pas tous les jours qu'on était filmés ! L'interview de Black Flag a été tournée dans le sous-sol de The Church (squat légendaire de l'époque où vivait une partie du groupe). C'est un passage qui résume vraiment l'état d'esprit de cette scène et de l'époque.

Keith Morris : Tout le monde adorait les Germs. C'étaient les mascottes de la scène. Ils n'étaient pas foutus de jouer un morceau entier sur scène mais ils ont enregistré un des meilleurs disques jamais produits par un groupe californien. Ça ajoute à leur aura un peu énigmatique.

Alice Bag : Pour moi, Darby est le personnage central du film. C'était un personnage intéressant. Le Darby que je connaissais était un garçon très avenant et gentil, qui se confiait facilement. J'imagine que c'est ce qui a séduit Penelope.

Nicole Panter : Je reste persuadée que sans ce film, les Germs n'auraient pas eu la place qu'ils ont aujourd'hui dans l'Histoire du punk rock. La mort absurde de Darby a énormément joué aussi, évidemment.

John Doe : Il existe pas mal de rumeurs selon lesquelles Penelope et son équipe auraient offert certaines substances à Darby avant le concert des Germs. C'est peut être fondé, je ne sais pas. C'est ce qu'on m'a raconté, mais je n'y étais pas.

Nicole Panter : J'étais tellement en colère contre Darby pour s'être défoncé à ce point... J'étais déjà sur le point de laisser tomber le groupe et ça n'a fait que précipiter ma décision. Tout le monde savait que Darby prenait tout ce qu'on lui donnait. Il n'avait aucune limite à ce niveau.

Penelope Spheeris : Oui, son interview est la plus longue du film et c'est lui qu'on voit en gros sur l'affiche, mais Darby et les Germs n'étaient pas le sujet principal de The Decline. On a choisi la photo de l'affiche bien avant son décès. Quand j'ai appris qu'il était mort, je me suis sentie hyper mal parce que j'avais toutes ces affiches prêtes à partir aux quatre coins des USA avec cette photo de lui allongé sur le sol.

Alice Bag : Certains groupes ont été plus mis en avant que d'autres. Certains groupes ont été filmés plusieures fois, du coup leurs prestations dans le film sont meilleures. Je ne sais pas pourquoi certains groupes sont plus présents que d'autres, mais vu que je ne voulais pas y figurer à la base, ces petits soucis ne me concernent pas vraiment.

Nicole Panter : Pour moi, c'était juste un hasard. Si Darby n'était pas mort à ce moment-là, personne n'aurait tiqué. Moi, ce qui m'emmerdait c'est que Darby était complètement défoncé et que c'était là, gravé pour la postérité. Cela dit ce n'est pas la seule chose qui m'a motivée dans mon départ. Ils n'arrêtaient pas de se battre entre eux et ça me saoulait. J'ai laissé tomber le groupe le 1er avril 1980. Oui, le choix de la date était volontaire. J'avais envie de faire autre chose. Je voualis écrire, m'exprimer aussi et ne plus juste participer au truc en tant que simple manager.

Penelope Spheeris : La raison pour laquelle j'ai choisi cette photo de Darby pour l'affiche du film c'est parce que, pour moi, le punk rock était là pour casser les règles. Plus de love songs. Plus de solos de guitare. L'image d'un groupe de rock jusque là, c'était Robert Plant avec une pose langoureuse et un micro. Moi, je voulais l'exact opposé de tout ça. Je voulais qu'on se concentre sur la musique, pas l'attitude. Mais oui, à partir du moment où il est mort, Darby est devenu le sujet central du film, aux yeux des gens. Il symbolisait parfaitement cette scène, cette volonté de casser les barrières. Tellement que ça a fini par le détruire.

The Decline of Western Civilization Collection sortira le 30 juin aux USA. Vous pouvez pré-commander le coffret en DVD ou Blu-Ray via Shout! Factory.

Toutes les citations de Lee Ving sont extraites du génial (mais malheureusement complètement épuisé) Destroy All Movies ! : The Complete Guide To Punks On Film, avec l'autorisation des auteurs.

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