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Music by VICE

Altars Of Madness est la première expo d'art contemporain consacrée au metal extrême

On a discuté avec Jérome Lefèvre, curateur de l’exposition, des liens entre les milieux de l'art et du metal, de la première démo de Napalm Death, de Varg Vikernes et du Vatican.

par Lelo Jimmy Batista
28 Novembre 2013, 1:00pm


Exposition Altars Of Madness, Le Confort Moderne, Poitiers.
Au premier plan : Grégory Cuquel - Circle Pit (2006). Sur le mur : Steve Shearer - Poems XXIV (2010). Photo : Pierre Antoine.


Lorsque Jérome Lefèvre, curateur et commissionnaire de l'exposition Altars Of Madness, m'a contacté il y a environ six mois pour me parler de son projet, j'avoue avoir été passablement réticent. J'écoute du metal depuis que je suis en âge d'épeler S-A-T-A-N, et l'idée que je m'en suis toujours fait est à l'extrême opposé de ce qu'on peut trouver dans une galerie d'art. Le metal c'est une ouverture vers le grand tunnel de la turbo-vie, un truc qui rend chaque seconde de l'existence plus intense, aberrante, grotesque, délirante. Pas un parquet qui grince, du béton ciré et des instituteurs en Loden qui se grattent le menton devant une photo d'Attila Csihar déguisé en morceau de pain.

Sauf que voilà, Altars Of Madness n'a absolument rien à voir avec ça. Même si on n'y voit malheureusement aucune performance d'enfants en train de vomir sur l'intégrale de Yo La Tengo, l'exposition réussit à présenter une image à la fois primitive, fidèle, ingénieuse et totalement originale du metal extrême via une cinquantaine d'œuvres mêlant barons arty (Matthew Barney, Harmony Korine), figures du metal (Larry Carroll, Seldon Hunt) et jeunes plasticiens (Elodie Lesourd, Mark Titchner).

Une pièce à elle seule résume toute la force et la pertinence d'Altars Of Madness : il s'agit d'une interminable liste de références issues d'un catalogue de vente par correspondance de cassettes pirates, signée Steve Shearer. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais ce déluge de noms -pour la plupart de sombres groupes de death mexicain ou de grindcore turc n'ayant sorti qu'une démo au début des années 90- synthétise très exactement tout ce qui fait que, malgré le temps et les années, cette musique reste toujours aussi vitale, vibrante, et confortablement nichée au plus profond de ton coeur. Tu auras beau revendre tes disques de Nocturnus et Mekong Delta, tu sais que tu ne pourras jamais te défaire de ça.

J'ai rencontré Jérome Lefèvre à l'occasion du lancement de l'exposition en France, au Confort Moderne de Poitiers. On a discuté des liens entre les milieux de l'art et du metal, de la première démo de Napalm Death, de Varg Vikernes et des commandes par téléphone du Vatican.

Noisey : Peux-tu revenir sur ton parcours et sur les origines de l’exposition ?
Jérôme Lefèvre :
J’ai joué dans pas mal de groupes durant mon adolescence. J’étais notamment chanteur-guitariste d’un groupe de grindcore entre 1990 et 1994, après quoi j’ai fait des trucs plus post-metal. Mais tout ça est resté très amateur, même si c’était une période assez fertile pour le metal, et le death metal en particulier. Je me suis, par la suite, dirigé vers l’art, mais le fait d’avoir cette culture, ce background metal, a évidemment joué dans mon approche. Au début des années 2000, j'ai commencé à m'intéresser aux liens entre l’art contemporain et le metal extrême. Ça a commencé avec Matthew Barney et le film Cremaster, puis Torbjørn Rødland, et puis plus tard encore, avec des gens comme Banks Violette. Il y a ensuite eu une rencontre qui a été assez déterminante, avec Damien Deroubaix. On a monté un fanzine ensemble, Conservative Shithead. C'était un journal d’art, dans lequel on invitait à chaque numéro un artiste différent qui décidait de l'intégralité du contenu. Il pouvait publier ce qu'il voulait, interviewer qui il voulait. Après avoir réalisé plusieurs numéros, on s’est dit que ce serait cool de les réunir dans un genre de livre, et puis Kevin Mullen du Casino Luxembourg est tombé sur un numéro du fanzine dans l’atelier de Damien, et il a lancé l’idée d'une exposition. On a donc commencé à réfléchir un peu au truc, à choisir les artistes et les pièces qu'on voulait présenter. On est très vite tombés d'accord sur le fait qu'on ne voulait pas que Altars of Madness soit une exposition exhaustive. L'objectif était plutôt de présenter une certaine vision du grindcore, du death metal et du black metal.

Outre le fait qu'ils ont des origines similaires, aussi bien d’un point de vue musical que graphique, ces trois styles ont un autre point commun : ils se sont tous développé très vite. En quelques années à peine, le grindcore, le black et le death metal sont passés du stade de l'expérimentation à celui la maturité, avant de devenir des formules, avec leurs codes, leurs limites. La seule façon de se différencier, pour les groupes aujourd'hui, c'est par l'attitude, le discours. Un groupe comme les Blockheads par exemple a réussi à sortir de la formule grindcore, en ajoutant un côté rock 'n roll, fun, avant ce truc de « grindcore family », tout en restant ultra-politisé.
Oui, c'est d'autant plus dommage que ces musiques là étaient hyper libres et novatrices à l'origine. Le grindcore, c'est à la fois un langage d’avant-garde créé par des gosses de la rue, et une provocation, dans cette idée de faire une musique qui soit du bruit assumé. Je trouve ça super beau. L'énergie qui se dégage quand tu écoutes les toutes premières démos de Napalm Death, c’est complètement dingue.


Larry Carroll - Dessins (1987-2013).

Justement, tout ce truc d'énergie, de spontanéité, c'est plutôt difficile à retranscrire dans une expo.
Pas forcément. La peinture de Damien Deroubaix a quelque chose de très énergique, par exemple, avec toutes ces coulures, cet aspect très expressionniste. Il serait difficile d'associer ses oeuvres avec un autre type de musique que le metal. Et c’est un peu la même chose pour l’ensemble des pièces présentées.

Ce qui fait la force de votre sélection, c’est qu’il y a à la fois des choses très différentes et complètement en dehors des clichés. On est parfois loin de l’idée que les gens se font du metal. On n'est pas dans un truc ghetto.
Ça aurait été à la fois une erreur et une grande tentation, pour quelqu'un avec un regard un peu trop extérieur à ce monde là, de faire une expo basée sur les têtes de mort, les vanités ou ce genre de conneries. En fait, le macabre, le morbide, c'est pas du tout un truc qui m'intéresse dans ce cadre là. Il y a des tas de clichés du metal qui saoûlent les groupes eux mêmes. Quand tu regardes la majorité de la presse metal, c'est devenu hyper ennuyeux. Toute cette esthétique néo-gothique en vert et bleu foncé... Alors que si tu prends les photos de Napalm Death ou Repulsion à la fin des années 80, ça n'a rien à voir. Les mecs sont relax, en t-shirt, ils rigolent.

Et puis ils te faisaient souvent comprendre qu'ils ne se limitaient pas qu'au metal. Napalm Death portaient régulièrement des t-shirts de groupes comme Lush ou les Cocteau Twins sur leurs photos de presse, et l'évolution de Mick Harris vers Scorn montrait bien ça aussi, ce côté « bon, ok le grindcore, le death, c'est cool, mais j'ai aussi envie de jouer autre chose ». On sentait que ça restait ouvert.
Complètement. Aujourd'hui c'est beaucoup plus sectaire, beaucoup plus formel. Tu ne verras plus un musicien de grind avec un t-shirt des Red Hot Chili Peppers, alors que c'était hyper commun au début des années 90. C'est dommage. L'exemple de Mick Harris est vraiment emblématique, d'autant plus que sur le premier album de Scorn, on retrouve le premier line-up de Napalm Death, avec Justin Broadrick et Nik Bullen. Comme s'il voulait montrer qu'on pouvait faire quelque chose de totalement différent et de tout aussi novateur en reprenant les mêmes personnes, à quelques années d'écart.


Gee Vaucher - Reality Asylum (1979)

Comment a été accueillie l'exposition lors de sa première édition au Luxembourg ?
Extrêmement bien. Ça a vraiment été un succès. On a vendu énormément de catalogues, on était à presque une vente par jour ce qui, pour ce genre d'exposition, est assez inespéré. Il y a eu des trucs complètement incroyables. Le Vatican a par exemple appellé pour commander cinq exemplaires du catalogue. On ne sait pas trop pourquoi, ni dans quel but. Il faut dire que le Luxembourg est un pays assez conservateur, et on avait mis sur la façade de la galerie un panneau « God Listens To Slayer », donc ça a peut-être du les interpeler. Et puis il y a eu l'épisode Varg Vikernes cet été, et on a été un peu obligés de se justifier à ce sujet, parce que certains spectateurs nous ont forcément accusés de glorifier l'oeuvre d'un soi-disant nazi et sympathisant terroriste. Ce qui a fait beaucoup de publicité à l'expo et occasionné pas mal de vistes en plus.

Cet été, entre Burzum et Death In June, on a été gâtés rayon dérapages et désinformation.
Ouais, c'est vraiment bizarre ce qu'il se passe en ce moment. Vikernes je le vois plus comme un provocateur, même s'il a eu des propos assez craignos. Mais il reste est super soft comparé à Céline, au final. Et puis il assume ses propos, aussi pitoyables soient-ils. Mais je trouve ça bizarre de s'acharner sur un mec qui est, finalement, inoffensif, qui veut juste vivre tranquille dans son coin, alors que dans le même temps on assiste à des trucs beaucoup plus inquiétants. Je trouve très étrange que des hommes politiques prennent la parole pour incriminer Varg Vikernes alors qu'aucun n'a réagi ouvertement sur ce qui s'est passé avec Christiane Taubira, par exemple.

Comment ça s'est passé avec les différents artistes de l'exposition ?
Hyper bien. Notamment parce que plusieurs des artistes qu'on a contacté avaient envie d'exposer ensemble depuis longtemps. On a par exemple réuni trois figures de référence, qui sont Gee Vaucher (artiste principalement connue pour son travail avec Crass, qui a eu une influence considérable sur les visuels grindcore), Larry Carroll (auteur, entre autres, de la pochette du Reign In Blood de Slayer) et Theodor Kittelsen (peintre et illustrateur norvégien du début du XXème Siècle), et qui ont immédiatement mis en confiance pas mal d'autres artistes de l'exposition. Des gens comme Steven Shearer et Mark Titchner essayaient de monter une exposition commune depuis des années. Et une fois que l'expo a été lancée, certains nous ont assez surpris. Comme Matthew Barney, par exemple, qui est venu à Poitiers de son propre chef, sans rien nous demander. Il nous a prévenu au moment de prendre l'avion. Justin Broadrick, a également fait un concert très étonnant avec Final, pour le vernissage au Casino Luxembourg. Il a mixé les toutes premières bandes qu'il a enregistré sous ce nom au tout début des années 80, y compris des choses enregistrées avec Nik Bullen alors qu'ils n'avaient que 12/13 ans.


Fenriz par Torbjørn Rødland. Deuxième photo du projet Black (2001)

Il y a eu pas mal d'implication de la part des artistes, donc.
Complètement. Comme je le disais, je pense que la liste qu'on a dressé avec Damien a rassuré pas mal d'entre eux. Par exemple, quand j'ai contacté Torbjørn Rødland, il m'a demandé si Peter Beste était invité, je lui ai répondu que non et il a fait « ah, enfin ! » [Rires] Du coup, les artistes nous ont vraiment beaucoup aidé et soutenu. Ils nous ont donné accès à des pièces qui auraient été plus difficiles voire impossibles à avoir en temps normal. C'est marrant, parce que ça renvoie à cette immédiateté que tu avais dans le metal au début des années 90, quand il fallait que tu contactes Fenriz par courrier, chez ses parents, pour lui commander les premières démos de Darkthrone.

Qu'est-ce qui t'intéresse dans l'art, aujourd'hui ?
Quand il y a un ancrage culturel fort. Ou un ancrage politique fort. Prends Olivier Mosset, par exemple. C'est un type qui a été blouson noir, connu des services de police à la fin des années 60, et la manière dont son parcours ressort dans son travail m'intéresse. Pareil pour Steven Parrino. Le fait que Poison Idea était un de ses groupes préférés, sinon son groupe préféré, rend son boulot passionnant. Tout ce truc de création par la destruction que Poison Idea mettait en avant, est au cœur de son œuvre. C'est ça qui me fascine. Quand l'art contemporain prend uniquement sa source dans l'art contemporain, ce n'est intéressant que si c'est dans l'idée de critiquer ce milieu, comme c'était le cas avec Duchamp, avec Dada. Mais aujourd'hui, faire ça n'a plus vraiment d'intérêt. On a fait le tour de la question, je crois. Altars Of Madness va vers quelque chose de complètement différent. Carlos Cardenas me disait que la plupart des artistes avec qui il travaillait à New York ou en Californie écoutaient du punk, du hardcore ou du metal. C'est un truc qu'on sait tous dans ce milieu, mais dans les institutions, c'est totalement ignoré. On reste sur les clichés. Et en ce sens, je pense que notre exposition apporte à la fois une fraîcheur, et un éclairage supplémentaire sur ce milieu. Et là on n'est que sur un genre. Il y aurait des tonnes de choses à faire avec le funk ou le post punk.

Justement, la suite, tu y as déjà pensé ?
Sans doute aux USA. On en discute en ce moment avec Matthew Barney. J'espère que ça se concrétisera.

Altars Of Madness - Du 28 septembre au 15 décembre - Le Confort Moderne, Poitiers.
Un grand merci à Emma Reverseau et Yann Chevallier pour leur accueil de qualité supérieure et leur disponibilité.

Lelo Jimmy Batista est rédacteur en chef de Noisey France. Il tue pour Satan depuis 1976. Il est sur Twitter - @lelojbatista

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