Le label Principe a fait sortir la batida des quartiers de Lisbonne

Marfox, Nervoso et Firmeza racontent comment leur afro-techno ultra-percutante fait aujourd'hui danser le centre-ville de la capitale portugaise.
10 août 2015, 12:05pmUpdated on 23 janvier 2017, 8:14pm

Depuis une dizaine d'années, un nouveau son a émergé des quartiers entourant Lisbonne, une sorte de pop africaine ultra-énergique composée sur des versions crackées du logiciel Fruity Loops, ponctuée de chants scandés et de beats percutants : le tout est lourd, abrasif et relativement casse-cou. Au début, les gamins qui jouaient cette musique sans appellation étaient marginalisés, bannis des line-ups des clubs afro de la capitale, accusés de faire de la musique conçue pour foutre le bordel. Aujourd'hui, avec le soutien du label lisboète Principe Records, ils mettent chaque mois le faya au Musicbox (club du Bairro Alto, dans le centre-ville) lors des désormais classiques soirées Noite Principe, une vitrine qui permet de suivre l'évolution constante de cette musique mutante. Voici les principales figures de cette scène en pleine effervescence.

Marfox

« J'ai commencé très tôt, je jouais dans des fêtes au quartier, plein de styles différents - du kuduro, du kizomba, du hip-hop, de la musique africaine - puis je me suis mis à faire mes propres productions. J'ai de la chance de pouvoir jouer mon propre son - la batida. Il n'existe pas de réelle traduction de ce terme. En portugais, c'est une expression qui désigne les battements de ton coeur après un choc, genre un accident de voiture. »

« J'écoute Nervoso et NK - ce sont les meilleurs dans la scène, leur musique est tellement riche, et surtout, ils ont su rester vrais. J'écoute tout ce que sort sur Principe, même si souvent, certains trucs te donnent l'impression de manger une feijoada (plat populaire au Portugal à base de riz, de haricots noirs et de viande de porc) et d'autres un McDo - quand t'as bouffé une feijoada, t'es plein, rassasié, quand tu bouffes à McDonalds, une demi-heure après t'as la dalle. Certains morceaux donnent l'impression d'être des produits tout préparés. »

« À côté de ça, notre son s'améliore - Caja De Mind a un feeling plus house dans ses prods, quant à Lilocox, tu peux clairement entendre l'influence de la trap chez lui. Le genre s'ouvre à plein d'autres styles, ce qui n'était pas le cas avant.»

Nervoso

« Mon nom date de l'école, les gens me surnommaient comme ça parce que j'avais toujours l'air nerveux, et quand j'ai commencé la musique, ce sentiment s'est renforcé - c'est juste ma façon de jouer, quoi. »

« Je n'étais pas autorisé à jouer après 3h du matin dans les clubs africains - ils pensaient que ça allait déclencher des bastons et foutre le merdier - ça arrivait parfois qu'il y ait de la violence, et les gens me pointaient du doigt, il fallait bien blâmer quelqu'un. Donc j'ai appris à m'adapter à mon environnement. Les gens qui dansent veulent que ce soit de plus en plus rapide, dans certaines soirées, les gens ne dansent même pas sur les autres styles de musique, ils attendent juste que la batida arrive pour se la donner sur la piste, 'Ne nous oubliez pas ! On veut danser !' qu'ils disent. Alors je leur réponds qu'ils peuvent danser mais qu'ils ne doivent pas aller trop loin. »

Maboku & Lilocox

Maboku : « J'avais beaucoup de contacts dans le circuit des clubs africains, mais aujourd'hui j'essaie de jouer plus souvent avec Principe, parce que quand je mixe dans les clubs afro, les proprios me disent 'd'éviter les trucs ghetto'. Firmeza continue à jouer un peu notre son, mais les clubs contrôlent vraiment l'ensemble de ton set. »

Lilocox : « Au début, je faisais des beats seul, j'étais influencé par Nervoso, Marfox, Dadi Fox et NK, puis je me suis mis à échanger des beats avec d'autres producteurs sur le net. On était tous très jeunes, on voyait que des nouveaux mecs comme Firmeza, Liofox et Dadifox devenaient de plus en plus importants. Après une soirée, ils ont fini par inviter Makobu dans leur bande, d'une manière très diplomatique. »

Maboku : « On a vu Lilocox opérer à une soirée et on s'est dit qu'il était vraiment bon - il venait du Cap Vert, pas d'Angola, ce qui lui offrait une perspective du son différente des autres gars. On l'a donc invité à rejoindre notre crew, le CDDG. Le CDDG était à ce moment composé de 7/8 mecs, et le bordel a commencé à s'intaller, on se prenait la tête pour tout et n'importe quoi, et notre bande a fini par se désintégrer. Firmeza utilise toujours ce blase pour ses morceaux, mais le crew n'existe plus vraiment. J'ai décidé de le quitter aussi et d'utiliser le nom CDM, et Lilocox m'a rejoint. »

« On utilise tous ces pseudos parce que les gens volent beaucoup. Si tu sors un morceau sans l'identifier, un mec te le piquera et mettra son nom dessus - c'est arrivé plein de fois à des DJ's angolais. J'ai un EP qui est sorti en début d'année sur Principe, et un type a uploadé les morceaux sur YouTube en disant que c'étaient les siens, donc j'ai dû le refaire avec mes propres identifiants. »

Firmeza

« J'ai 20 ans. Mon père est originaire d'Angola, mais je suis né à Lisbonne. Je jouais dans un groupe de dance avant, avec mon frère aîné, et Dadi Fox était notre DJ. Ensuite, je me suis lancé sur Fruity Loops pour produire ma propre musique, vers 2007. J'étais trop jeune pour bouger en soirée donc je me démerdais pour entrer en douce et mater mon frère et DJ Nervoso jouer. Nervoso avait une façon bien à lui de mixer et de faire danser les gens - si je n'avais pas rencontré Nervoso, je ne serai jamais devenu DJ… »

« Les dés sur mon tatouage signifient que le monde est un jeu ; on joue à ce jeu et on en est les rois. Je vis la musique, c'est une partie de moi. Si je suis défoncé, la musique que je jouerai sera défoncée. Quand je compose je suis toujours en train de danser, je suis toujours à la recherche de nouvelles musiques, je suis ouvert à tout. »

DJ Kolt & DJ Perigoso

Kolt : « On a débuté avec mon oncle qui était un DJ pour mariages et de fêtes d'anniversaire, je le suivais dès que je pouvais. Voilà comment je suis devenu membre de sa bande. On était trois en tout et quand le troisième s'est barré, j'ai invité Perigoso à nous rejoindre, c'était un pote du quartier qui se mettait tranquillement à Fruity Loops. On me surnommait Kolt parce que j'adorais jouer à des jeux vidéos avec des flingues. »

Perigoso : « Ce n'est pas vraiment moi qui ait choisi mon nom - on me l'a donné - les gens qui entendaient mes morceaux me disaient 'wow, ce son est vraiment dangereux, c'est agressif' alors le nom Perigoso ('dangereux') est resté. Mes parents n'aimaient pas notre musique, mais depuis que nous sommes un peu plus respectés, et qu'on peut jouer en centre-ville, ils l'apprécient un peu plus. »

« Ce quartier est vraiment nase. On n'a même pas un café ici, si tu veux boire un truc, tu dois marcher pendant 20 minutes. Il y a un bus toutes les heures, et il n'est évidemment jamais à l'heure. Quand on joue à la Noite Principe au Musicbox, on chope le dernier bus entre 23h et 23h30, après les 15 minutes de trajet, il nous lâche et on doit encore marcher un bon moment pour atteindre le club. »

Kolt : « Ma plus grande source d'inspiration, c'est moi-même. J'ai toujours voulu être DJ. Rencontrer Principe a été méga important - c'est comme d'avoir enfin ce truc qui nous manquait. »

FamiFox

« J'ai 20 ans - j'ai commencé la musique à 12 ans, en 2009 j'ai rencontré Nunex et on a conçu ce son unique ensemble. J'étais un fan de Marfox, lui et Nervoso étaient mes deux grosses influences. Je pense que je poursuis simplement l'effort du quartier, celui de Marfox et Nervoso. Les gens ici sont toujours friands de nouvelle musique. Ce genre vient d'Angola à la base, mais ce qu'on fait ici n'a rien à voir. Parfois c'est difficile pour moi de jouer mes sons à la maison. Au départ, mes parents pensaient que la musique que je faisais était juste du boucan, qu'il était impossible de danser dessus, mais ils s'y sont habitués, et maintenant qu'ils voient tous ces gens danser dessus, ils commencent à y croire. »

Principe Records :

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