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Voilà ce qu'il se passe quand on fait jouer Akon au Congo pour la Journée Internationale de la Paix

Un public presque exclusivement masculin, des Casques Bleus qui prennent des selfies, une bulle géante et un Jude Law déchaîné.
03 octobre 2014, 10:00am

Akon, la pop star internationale responsable de hits comme « Smack That » ou « I Wanna Fuck You » est devant moi, coincée dans une bulle en plastique géante. Akon roule sur des tas de gens au milieu d’un immense tarmac désaffecté. Nous sommes à Goma, dans l’est de la République Démocratique du Congo, une ville qui vit depuis 20 ans entre conflit et instabilité. La foule tend les bras pour faire avancer Akon et sa bulle, entourée de hordes de Casques Bleus, présents en nombre dans le secteur.

Peu d’endroits dans le monde ont des plaies aussi béantes que celles laissées par les conflits armés sur le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, juste à la frontière du Rwanda. Pendant deux décennies, des combats entre milices criminelles, rebelles grassement subventionnés et fugitifs post-génocide rwandais ont plongé la région dans un climat de violence, de corruption et de chaos économiqueme. Après la prise de Goma par les rebelles, qui s’est achevée l’année dernière, la ville a pu commencer à panser ses blessures.

Dimanche dernier, le retour au calme s’est traduit par un énorme concert mis en place par l’organisation Peace One Day, afin de célébrer la Journée Internationale de la Paix. On ne s’en doute pas forcément mais Akon est incroyablement célèbre en République du Congo (« les gens ne savent pas qu’il n’intéresse plus grand-monde aux Etats-Unis aujourd’hui » m’explique mon traducteur, mais le fait qu’Akon soit sans doute le musicien américain le plus directement lié avec l’Afrique joue aussi un rôle). 60 000 tickets gratuits avaient été distribués dans toute la ville et tous les panneaux publicitaires de la région annonçaient le concert. Des camions promotionnels circulaient partout dans les rues, au milieu des cratères.

Le Congo attendant toujours les millions de dollars d’assistance humanitaire qu’on lui a promis , ce gigantesque événement avec, en tête d’affiche, un type chantant des paroles telles que « Tryin' to make it to the top for your ass get popped » était attendu avec une pointe de scepticisme. Quelques jours avant le concert, j’ai traversé la frontière du Rwanda au Congo – un endroit où de jolies rues pavées et parsemées d’arbres se transforment soudainement en routes cabossées et en barres d'immeubles dévastés. C'est là, dans la salle de conférence d’un hôtel, qu'Akon, ambassadeur international de Peace One Day, Jude Law, et le reste du line-up présentaient leur organisation et le concert à venir. « Moi, Akon, je me vois comme un enfant de l’Afrique » a déclaré d'emblée l’artiste - qui a passé son enfance au Sénégal, ce qui explique le fait qu’il tenait à chanter pour Goma. Les artistes congolais assis à ses côtés ont acquiescé et l'ont applaudi.

akon congo

« Depuis trop longtemps, les seuls sons qui résonnaient à Goma étaient ceux des fusils et des bombes. » témoigne un des reporters. Vers la fin de la conférence de presse, Jude Law a fait une intervention étrange, déclarant que les critiques envers un événement si bien intentionné serait forcément une entrave à la paix.

« Pourquoi ‘Peace One Day’ ? Pourquoi pas ‘Peace Forever’ ? » demande un journaliste local. Un autre a demandé si un plan concret avait été établi pour contribuer à la paix au Congo. La question circulait en effet dans Goma : pourquoi est-ce qu’on dépensait une fortune pour organiser un concert au lieu d’utiliser cette argent à des fins plus concrètes ? Les organisateurs ont expliqué que c’était le début d’un programme de trois ans pour venir en aide au pays, mais n’ont pas donné plus de détails.

Au concert, qui avait lieu sur un parking géant de l’aéroport de Goma, une foule ultra-remontée a surgi pendant que les troupes des Nations-Unies, une des plus importantes jamais déployées dans le coin, faisaient régner l’ordre de manière menaçante, vêtues d’armures de type Robocop. Les 60 000 spectateurs attendus étaient bien là – à un pot donné en marge de l’événement, quelques organisateurs congolais avaient estimé que personne ne viendrait, d'abord parce que le fait d'accepter quelque chose de gratuit est perçu comme quelque chose de dégradant au Congo, ensuite parce que le coût des transports pour se rendre au concert était beuacoup trop élevé pour le population locale. À l'arrivée, la foule s'est avérée tellement compacte que beaucoup de jeunes ont passé le concert écrasés contre les barrières.

« Akon devrait toucher deux mots à Obama au sujet de toutes ces fusillades et de ces femmes violées » a lancé Heraldo Amenga, un résident de Goma âgé de 29 ans. « Akon fait du bien au Congo. » Ensuite, il a pris son bras et le mien en disant : « Les noirs et les blancs ne font qu’un ». Un message encourageant même si dans le cadre de ce concert de la Journée Internationale de la Paix, il n’était pas totalement vrai. Dans la section VIP, une plateforme bien à l’écart des « masses », travailleurs humanitaires, officiels de l’ONU, journalistes et politiciens locaux, buvaient tranquillement de l’eau et des sodas. Dans la fosse, les milliers de personnes présentes (qui étaient surtout des hommes d'une vingtaine d’années) n’avaient aucun spot pour s’abriter du soleil ou s’hydrater et étaient réduits à mendier des bouteilles d’eau aux organisateurs et à la sécurité.

Une escorte de centaines d’hommes lourdement armés, gardait un œil sur l’ensemble. Les Casques Bleus avaient d’ailleurs l’air de prendre du bon temps, prenant des selfies et filmanr le concert.

En bon élève, Jude Law a fait le maître de cérémonie toute la journée, en présentant une poignée d’artistes locaux avant d’introduire la tête d’affiche. Akon a joué ses plus gros hits, de « Sweetest Girl » à « Smack That », les gens se bousculant pour approcher la scène et mieux le voir. Avec les montagnes et la forêt luxuriante en fond, il a débarqué sur scène avec un membre de son crew qui portait une crête violette et dont la tâche principale était de chauffer le public. La setlist best-of n’a pas mis longtemps à transformer le brouhaha ambiant en gigantesque singalong – et c’était avant qu’il ne s’enferme dans une bulle géante en plastique.

Un membre de son équipe nous a confié qu’il ne bénéficiait que de 10 à 15 minutes d’air comprimé une fois enfermé dans la bulle. Malgré sa ferveur, la foule a laissé tomber au moins trois fois Akon et sa boule, qui était à chaque fois replacée au dessus des spectateurs par les Casques Bleus bienveillants.

Akon n’est pas forcément réputé pour ses lyrics engagés pour la paix (un exemple : « Got a pump under my seat, sawed-off / Got a bunch of goons / Hope they never call off / I'm a sniper sittin' on the roof / Already saw y'all »), mais là, il s’est lui-même censuré au début d’un morceau en s’arrêtant net : « Attendez, c’est la Journée Internationale de la Paix, on peut pas chanter ça. »

Ce n’est pas le seul moment où sa musique a semblé être en décalage total avec le contexte. Quand il a crié au micro « Toutes mes meufs de Goma, faites du bruit ! », il y a eu un léger blanc, vu que la foule était quasi exclusivement constituée d’hommes. De même quand il a crié« Allez les filles, bougez moi ça ! », il n’y a eu que quelques réactions dans la foule. L’Est du Congo a longtemps été surnommé « la capitale mondiale du viol » et la violence sexuelle reste un problème dans une région où les groupes armés agissent encore en toute impunité. En République Démocratique du Congo, les femmes évitent toujours les groupes d’hommes et il avait été déconseillé aux femmes de se mêler à ces hordes de mâles titubants. Même lors d’un concert pour la paix, les séquelles de la guerre peuvent ressurgir.

Ceci étant dit, en première ligne, on pouvait voir une grappe de jeunes femmes qui louaient Akon. Je leur ai demandé le passage du concert qu’elles avaient préféré. « J’aime toutes ses chansons » a lancé l’une des femmes après réflexion.

Le spectacle s’est terminé et Akon a quitté le site à bord d'un camion bondé de Casques Bleus armés. Quand les barrières à l’extérieur de l’aéroport ont finalement cédé et que des nuées d’enfants ont rejoint les participants du concert pour courir après le convoi, Akon a rapidement été transféré dans une voiture qui l’a aussitôt conduit dans son hôtel situé à plusieurs kilomètres de là, au bord de l’eau.

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