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Kill Your Pet Puppy n'a jamais rien eu à foutre de Malcolm McLaren

Tony Drayton revient sur l'aventure du meilleur fanzine anarcho-punk de tous les temps et sur sur sa transformation en gigantesque banque de données Internet.
5.9.14

Tony Drayton à Berlin. Toutes les photos via. Si l'on devait utiliser un mot compliqué pour décrire Kill Your Pet Puppy, ce serait certainement « protéiforme ». Né des centres du fanzine anglais du même nom, Kill Your Pet Puppy est la plus grosse banque de données consacrée à l'anarcho-punk des années 80, compilant photos, flyers, récits et anecdotes, au gré d’albums rares mis à disposition par le collectif.

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KYPP a connu sa première vie à Londres entre 1979 et 1983, succédant au fanzine Ripped & Torn (qui peut se vanter d'avoir publier la première interview d'Adam & The Ants en 1977) exclusivement consacré à la première vague du punk et à ses figures de proue, Sex Pistols, The Damned et les Ramones. Après 17 numéros et 3 ans de bons et loyaux services, Tony Drayton a délaissé le punk des débuts pour se tourner vers l'anarcho-punk, plus virulent et engagé que son prédécesseur, détruisant tout sur son passage depuis l'arrivée au pouvoir de Thatcher. Dans KYPP, The Mob et Crass, ambassadeurs du genre, côtoient des groupes goths émergents, sur fond de critique des politiques rigoristes du parti conservateur. Un collectif d'agités se réunit bientôt autour de la publication et fait du Centro Iberico, vieille bâtisse transformée en squat, une salle de concert doublée d'une salle de répétitions qui accueillera autant Subhumans, Conflict et Flux Of Pink Indians que Throbbing Gristle. En trois ans d’existence, KYPP était devenue la publication de référence des situationnistes à crête.

Avec six numéros victimes de leur succès, KYPP était en bonne voie pour entrer dans la postérité. Il aurait pu être un énième fanzine, reflet musical fidèle d'une époque, dont les exemplaires encore existants se seraient arrachés à prix fort sur eBay — un triste sort qu’a connu le magazine très controversé Oz. Mais Tony D ne s'en est pas tenu là et a ressuscité son oeuvre en 2007, loin de son format papier initial. KYPP est maintenant un site internet, qui regroupe des extraits de fanzines, des interviews fleuves, des biographies, et surtout les récits de ceux qui ont fait le punk, loin de l’industrie musicale et de la boutique de Malcolm McLaren. Tony D a accepté de revenir avec nous sur toutes ces années de déglingues, entre les squats, les clubs, les pubs, et les copy-shops. Noisey : Le site Kill Your Pet Puppy existe depuis 2007. Comment l'idée t'es venue ? Et comment t'y es-tu pris pour en faire ce condensé de la culture anarcho-punk telle qu’elle existait dans les années 80 ?
Tony Drayton : On s’est juste retrouvés au bon endroit, au bon moment. Tout a commencé en mars 2007 avec la page MySpace Kill Your Pet Puppy, qu’on avait mise en ligne comme une réponse au livre de Ian Glasper sur l’anarcho-punk The Day The Country Died, publié fin 2006. Glasper ne s’était concentré que sur la musique, publiant des interviews de groupes les unes après les autres. Pour moi, il était passé à côté du truc vraiment important dans l’anarcho-punk, soit le mode de vie et la culture de l’époque. J’ai donc dédié ma page MySpace à ça. Le projet a vite attiré l’attention grace à toutes les photos de punks et de concerts de l’époque qu’on avait mises à disposition, en indiquant les noms des personnes présentes et les lieux. C’était très nouveau de révéler l’identité des personnes photographiés, ça ne se faisait pas dans les médias. Le site a donc immédiatement gagné en légitimité, et on a continué.

On trouvait peu de sites dédiés à l’anarcho-punk sur internet, le mouvement était passé à la trappe et ceux qui y avaient participé ont été très heureux de le voir enfin reconnu. On a rapidement dépassé la limite de stockage autorisée par MySpace. On a donc ouvert un Photobucket qui est, depuis, en expansion permanente. Tout ça nous a donné envie d’en faire un vrai site, et Gerard du groupe Flowers In The Dustbin a proposé de me filer un coup de main. Au départ, on avait prévu de se concentrer uniquement sur les modes de vie et la culture anarcho-punk, sur ce qu’on en savait et ce qui ne s’était jamais dit à ce sujet. À cette époque presque tout se faisait sur cassette donc quand on a lancé le site, on a tout rippé pour les mettre en téléchargement libre. C’était une bonne manière de faire connaître le genre. Al Puppy et Penguin nous aidaient aussi sur le site, Al écrivait des articles analytiques sur l’époque et le contexte et Penguin se chargeait de mettre en ligne la musique, c’était son truc. Le site KYPP n’a jamais été consacré au fanzine mais à la culture de l’époque, on a juste gardé le titre parce qu’on allait couvrir les mêmes sujets que dans le fanzine et pour que les personnes qui le lisaient à l’époque puissent plus facilement nous retrouver.

Rachel et Gary. Photo de Mark.

Il y a quelque chose de très humain et d’intime dans KYPP. On peut y lire de nombreux récits de vie, qui se déroulent entre les squats et les concerts, mais tu profites aussi de tes articles pour rappeler tes souvenirs, souhaiter les anniversaires des personnes que tu as connues et qu’on retrouve sur ce site et, plus tristement, faire part de tes condoléances.
Le fait que notre site s’appelle KYPP et qu’il soit écrit par moi ainsi que d’autres personnes reconnues dans ce petit milieu, lui a donné une légitimé plus que suffisante. La manière dont on disséquait l’époque, avec un esprit ouvert, beaucoup de franchise, et sans jamais poser de jugement sur quoi que ce soit, a beaucoup plu aux lecteurs. Plus on postait de récits et d’histoires qu’on avait nous-même vécus, plus les gens venaient nous lire — ils partageaient à leur tour leurs souvenirs, souvent au travers de longs commentaires. On récoltait près de 100 commentaires par article. Les gens voulaient aussi raconter leur histoire, et les lire nous a aidé à jongler parmi nos souvenirs, « mais oui, je me rappelle de tel concert, de tel squat ou de tel évènement ». Le site a pris plus d’ampleur, et je me suis rendu compte que les gens voulaient vraiment entendre notre version des faits.

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Le fanzine initial a été fondé en 1979, l'année où Margaret Thatcher a accédé au poste de Premier Ministre et a imposé ses idées strictement conservatrices. À mesure que l’Angleterre se radicalisait, de plus en plus de communautés opposées au pouvoir se sont formées en marge. Tu penses qu’on pourrait assister à une deuxième vague anarcho-punk aujourd’hui, vu les turbulences que connaît le pays, entre les restrictions budgétaires sévères au NHS et la montée de l’euroscepticisme ?
L’opposition actuelle au gouvernement est mieux organisée et plus déterminée que jamais. Par choix, on ne s’intéresse pas aux problèmes actuels sur KYPP, ça nous demanderait beaucoup trop de temps et de travail en plus, on laisse ça à Politically Indy Media, qui se débrouille très bien. Une « deuxième vague » anarcho-punk est déjà en route, la scène est toujours très active. On répertorie tous les concerts à venir sur le site, il y en a pas mal. Après, il faudrait demander aux groupes eux-mêmes s’ils se considèrent comme anarcho-punk.

KYPP regorge d’anecdotes et d’histoires plutôt marrantes sur les groupes de l’époque, il y en a une qui te plaît particulièrement ?
Mes deux anecdotes préférées concernent Bob Short du groupe Blood and Roses. Un vendredi soir alors qu’il vivait dans un squat avec d’autres punks, une bande de scousers ivres sont entrés par effraction bien décidés à leur botter le cul, ils se sont tapis dans l'ombre pensant que leur dernière heure était arrivée et par on ne sait quel miracle, les dits scousers se sont faits à leur tour tabasser par une bande d'inconnus… des super-héros ? L'histoire est tirée de son livre Trash Can mais on peut aussi la trouver sur le site, dans un post qui a généré exactement 555 commentaires. La seconde anecdote est dans son livre Filth, il raconte la fois où il squattait un hôpital désaffecté et a fait la connaissance d’un lutin. Ces deux livres sont publiés chez Independence Jones.

Photo de Stew en 1984

Il y a énormément d'albums disponibles en téléchargement sur le site. C’était le but de KYPP d’offrir autant de musique à ses lecteurs ?
Dès le début du site, on avait prévu avec Gerard de solliciter l’aide de Penguin qui avait déjà aidé le label All The Madmen et le groupe The Mob à créer leur site. On avait besoin de lui pour qu’il mette en ligne les raretés qu’il possédait, en vinyle ou en cassette. Tout provient de sa collection personnelle, rippée par ses soins, le cas échéant le nom de l'auteur est mentionné. On a également eu de plus en plus de demandes de groupes pour mettre leurs productions en ligne, et rapidement, on a fait de la musique un des principal objectif du site. C’était incroyable d’avoir pour la première fois toutes ces raretés disponibles au format digital. Indirectement, on a aussi encouragé une sorte de revival, de vieux groupes se sont reformés comme Part 1, The Mob ou Hagar The Womb. À l’origine, on n’avait pas prévu que KYPP devienne un banque de musique punk obscure, mais ça a contribué à forger l'identité du site. KYPP couvre tout le spectre punk des années 80, grace à la mise en ligne d’interviews, d’albums, de photos ou de flyers. Il t’en reste encore beaucoup à mettre en ligne ou tu penses que le site a finalement atteint une certaine stabilité ? Tu as d’autres projets à venir ?
Mon rêve serait de faire de KYPP un livre et de le publier, mais il y a encore tellement à écrire… Par exemple, on a posté récemment un récit de vie,Degenerate écrit par Del Blyben. KYPP n’est pas prêt de s’arrêter, on a encore trop d’articles et de musique à poster !

Paula et Genesis P-Orridge. Photo de Penguin.

Vous écrivez également sur de nombreux groupes goth ou affiliés, comme Blood And Roses, Sex Gang Children, Current 93 ou Coil. Anarcho-punks et gothiques traînaient ensemble dans les 80's ?
On trouvait toujours les mêmes patchs sur les perfectos : ceux de Crass et de The Ants, comme s'ils allaient de paire et tout le monde était ok avec ça. On voyait aussi pas mal de vestes Psychedelic Furs et Bauhaus. Quand Adam Ant est vraiment devenu célèbre et qu’il a formé les Kings Of The Wild Frontiers Ants, les punks ont dû se trouver de nouveaux groupes. La plupart des gothiques se sont inspirés des Ants du début, tous ces groupes comme Theatre Of Hate, Southern Death Cult, UK Decay, Sex Gang Children et Blood and Roses. Le phénomène goth a pris de l’ampleur et on a assisté aux débuts de la scène « batcave ». Les punks appréciaient vraiment ce nouveau mouvement, mais les gothiques eux ne s’intéressaient plus trop à l’anarcho-punk.

Plus tard il y a eu des groupes comme Coil et Current 93 ainsi que Psychic TV, le projet de Genesis P-Orridge et le Temple Ov Psychic Youth qui l’accompagnait. Genesis traînait un peu dans la scène anarcho-punk, il habitait à quelques blocs de Brougham Road, une rue connue pour ses squats dans le quartier de Hackney. On le voyait souvent. Puis Psychic TV s’est éloigné de la scène et a pris une tournure plus occulte, qui a donné en partie naissance à la musique industrielle et au Chaos Magic. Certains articles de Penguin et Al Puppy abordent ce sujet. Tu parles beaucoup des squats que vous fréquentiez, en particulier du Centro Iberico et du Autonomy Centre. Quelle a été l’importance de KYPP au sein de ces structures ?
Le Centro Iberico comme le Autonomy Centre étaient les extensions des squats dans lesquels les gens habitaient. On y organisait des « squat gigs for squat’s people ». Les groupes n’étaient pas payés mais ils faisaient ce qu’ils voulaient. Même si le concert foirait, on se marrait toujours. Huit mois se sont écoulés entre le 4e et le 5e numéro de KYPP parce que pendant ce temps, le Puppy Collective s’était chargé d’organiser des concerts au Centro Iberico. On ne voulait plus seulement écrire au sujet des gens qui participaient à la scène anarcho-punk, on voulait aussi y participer nous-mêmes. À cette époque, beaucoup de logements à Londres étaient vides, beaucoup de gens squattaient, ce n’était pas réservé aux punks et aux hippies. Certains quartiers étaient squattés massivement, les élus étaient au courant mais ils laissaient les gens faire. Les gens qui avaient très peu de moyens pouvaient se loger sans avoir à payer de loyer même si c’était précaire voire dangereux. Les squats ont fait partie intégrante de la culture anarcho-punk et de nombreux concerts ont été organisés dans des sous-sols d’immeubles. La scène rave a ensuite repris cette philosophie en organisant des soirées dans des entrepôts.

L'entrée du Centro Iberico. KYPP semble entretenir une relation particulière avec le groupe The Mob.
On avait vu The Mob au cours d’un festival gratuit dans le coin de Hampstead Heath, un peu par hasard, puisqu’on y était surtout allé pour voir King Trigger. The Mob nous avait bluffé, ils avaient tout défoncé. Ils sont devenus un groupe emblématique de l’anarcho-punk, leur musique et leurs paroles étaient vraiment le reflet sincère de ce qu’on traversait à l’époque. Peu de temps après ce festival, les membres de The Mob et le Puppy Collective ont emménagé ensemble, au 103 Grosvenor Avenue. L’anarcho-punk a toujours voulu prendre une tournure plus humaine, pour rassembler les punks qui se sentaient trahis par les groupes comme The Clash ou Siouxsie and The Banshees. Les gens déménageaient à Londres pour être au coeur de l’agitation punk, quand ils sont arrivés tout s’était déjà essoufflé et le peu d'énergie qui restait était influée dans l'anarcho-punk. On t'invite souvent pour parler dans le cadre d’expositions ou autres, tu te vois comme un sociologue du punk ?
Teal Triggs, auteur et professeur au Royal Art College, m’avait invité pour le lancement de son livre Fanzines et par la suite, j’ai été invité dans le cadre de débats à l’Institute of Contemporary Art. Je suis devenu une sorte de porte-parole punk. Ce qui pose problème avec les historiens de la musique et les commentateurs sur le punk « standard », c’est qu’ils ne comprennent pas vraiment l’anarcho-punk, donc je fais en sorte de leur présenter ce pan de l’histoire qui a été volontairement ou involontairement oublié. Sarah Mandois sortira son fanzine une fois qu'Internet aura croulé sous le poids des milliards de Topitos. Elle est quand même sur Twitter - @Sarah_M Plus de true punx sur Noisey Camera Silens a fait la gloire de Bordeaux et du punk français des années 80 Mais où sont donc passés tous ces groupes de punks camés et homosexuels musulmans ? Vaffanculo le punco rocco ! Ash Thayer squattait le Lower East Side dans les années 90 et en a ramené plein de photos