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Comment Spike Lee est devenu l'ambassadeur de la génération Soundcloud avec un film (à moitié) raté

Vous pensiez qu'il n'y avait rien à espérer d'un film de vampires hip-hop financé par crowdfunding ? Vous aviez tort.
21.8.15

Avouons le tout net, si Spike Lee a été à une époque (presque) le meilleur réalisateur du monde, il semblerait que depuis quelques années, il sucre à peu près autant les fraises que son plus grand fan français Matthieu Kassovitz. Pourtant de

Do the Right Thing

à

Clockers

en passant par les playoffs NBA de 1994 et ses clashes avec Reggie Miller, le petit binoclard de Brooklyn a défini la pop-culture des années 1990 dans son versant le plus militant. Adrien Brody avec une crête se prenant le disco en pleine face dans

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Summer Of Sam

, Radio Raheem et son ghetto blaster dans

Do The Right Thing

ou Denzel Washington qui dunke sur fond de Public Enemy dans

He Got Game

: Lee a aussi toujours mis en avant son amour pour la musique dans ses films. Totalement en perte de vitesse (un film jamais sorti car un peu trop « Nation of Islamisant » + un remake d'un film qui n'en avait pas besoin - à savoir

Old Boy

), le réalisateur a fait peur à pas mal de gens avec le projet

Da Sweet Blood of Jesus

, un long-métrage sur des accros au sang - mais pas des vampires, précise l'intéressé. Une campagne de crowdfunding et 10 000 $ de son pote Steven Soderbergh plus tard, et le film était sur les rails.

Que pouvait-on décemment attendre d'un film de vampires (ne nous voilons pas la face, malgré ce que dit Lee, c'en est un) shooté entre NY et Martha's Vineyard (le Deauville ricain) ? Pas grand chose et encore moins cet ovni what the fuck qui condense en presque deux heures

Trouble Every Day

de Claire Denis et l'esthétique de

Trapped in The Closet

. Impossible en efffet de ne pas penser à l'opéra de R Kelly tant le point fort (ou la goutte de trop) de

Da Sweet Blood Of Jesus

réside dans sa bande originale, bourée de morceaux entre R&B pute et hip hop grivois.

Composé via un appel d'offre lancé sur les réseaux sociaux, le tracklisting de la B.O. ne convoque pas de grosses stars du rap US (qui ont probablement oublié le numéro de Spike depuis un moment) mais des newbies sélectionnés probablement pour les accointances entre les ambiances et/ou les textes des morceaux et les scènes se déroulant à l'écran. Comme dans

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Trapped in The Closet

, chaque morceau se déroule, accompagnant parfois 2 ou 3 scènes n'ayant pas forcément de lien entre elles. On navigue entre délirium purple drank et esthétique soft porn black. Autant vous le préciser, ça passe ou ça casse et j'imagine que pas mal d'entre vous s'arrêteront aux dialogues débités à la manière de

Pauline à la Plage

sur fond de nappes de synthés volupteuses et des vocalises de sous-Jeremih.

Il sort pourtant de cet ovni deux mérites autant visuels que musicaux. Tout d'abord, Lee avec son film chelou se positionne clairement comme l'anti-Larry Clark. Là où le pépé préféré des abonnés au MK2 Beaubourg s'auto-caricature jusqu'à la lie, semblant ignorer qu'il y a eu d'autres groupes punk/hardcore depuis Black Flag, le réal du premier film US de Jamel Debbouze (She Hates Me, eh ouais) s'impose tranquillement comme ambassadeur de la génération Soundcloud. Des 800 morceaux qu'il a reçu suite à son appel, Lee a tiré une quinzaine de snippets qui, pris dans leur ensemble, forment une instantané quasi-parfait de la musique « urbaine » de 2014-2015. À la façon de Harmony Korine qui va chercher Skrillex (avec un porte feuille plus garni), Lee garde un pied bien ancré dans ce qui se fait autour de lui. En ça, il rappelle un autre cinéaste de Brooklyn, Abel Ferrara, qui refuse tout net le fétichisme de son passé artistique quitte à filmer ses dialogues sur Skype. En gros, vous l'avez compris, on pense assez rarement à Only Lovers Left Alive et sa BO de première année des Beaux Arts en regardant Da Sweet Blood of Jesus. C'est casse gueule, certes, mais ça a moins le mérite d'être frais et plutôt courageux.

Second point notable : avec sa telenovela africaniste (eh oui, on ne se refait pas), l'ami Spike invente une sous-niche dans la niche du film de vampire. Un genre qui, en 2015, se divise en deux catégories assez distinctes, avec d'un côté, le manifeste pro-life et ultra clean à la Twilight et la BO qui va avec (Muse, Linkin Park, Collective Soul, Death Cab For Cutie) et, de l'autre, le plan crado-sudiste-on-transpire-mais-on-n'a-toujours-pas-de-poils à la True Blood et son générique à vomir signé Black Keys. Ici, les vampires sont noirs, issus de la classe aisée, ultra sexualisés et lettrés qui intellectualisent leur addiction au sang jusqu'au mind fuck total. La B.O. est l'illustration sonore parfaite de la dualité des personnages représentés à l'écran : distingués et cultivés par moment ils ne résistent pas à la pulsion de dézinguer un bébé des cités ou une prostituée au coochie affriolant lors d'une partie de baise sale et sanglante. C'est probablement une belle métaphore de ce que peut ressentir l'amateur de hip hop en 2015. Si je peux débattre des heures avec mes amis CSP+ de la portée sociale du dernier Kendrick Lamar, est-ce que je n'ai pas envie des fois de me défoncer la gueule sur le dernier Ciara au milieu d'une foule de danseurs vingtenaires pas nés à l'époque de Prose Combat ? Sûrement que si.