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« The Life Of Pablo » expliqué par ses samples

Comment Kanye West a assemblé soul, reggae, post-punk, house et musique de jeu vidéo pour définir une vision aussi unique qu'audacieuse.
16.2.16

Que ce soit pour ses qualités musicales ou pour son plan de communication, The Life Of Pablo va, c’est une certitude, rester dans les annales. Parce que c’est du jamais vu, parce que c'est la rencontre de plusieurs mondes a priori opposés, parce que le casting y est impressionnant (Rihanna, Frank Ocean, Young Thug, Chance The Rapper, Kendrick Lamar), parce que l’album est riche et audacieux. Et parce que le disque contient des dizaines de samples issus d’horizons complètement différents utilisés avec un toupet monstre et relégués à de simples outils oeuvrant pour la vision de West. Chez beaucoup, ce serait scandaleux, prétentieux, ou franchement loupé. Mais là, c’est Kanye West et, comme tout ce que le rappeur-producteur entreprend, ça demande une lecture différente. PASTOR T.L. BARRETT – « Father I Stretch My Hands »

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Placé juste après l’ouverture, « Ultralight Beam », « Father Stretch My Hands », Kanye West l’a dit, est un hommage à son père. C’est aussi un hommage à sa ville natale (Chicago) et à l’une de ses figures marquantes : l’activiste et pasteur T.L. Barrett, qui, lorsqu’il ne prêchait pas la bonne parole à l’église ou la cause Noire lors de différentes manifestations, occupait son temps libre à enregistrer quelques classiques, comme l’album Like A Ship (Without A Sail) qui fait péter les compteurs sur Discogs. Dans les années 70, le mec était soutenu par Jesse Jackson et l’ancien maire de Chicago, Eugene Sawyer. Aujourd’hui, son gospel groovy a fait des émules et l’un de ses titres les plus emblématiques, « Father I Stretch My Hands », écrit en 1976, semble avoir particulièrement touché le petit cœur sensible de ce fils de Black Panthers qu’est Kanye West. Bien sûr, il aurait pu s’arrêter là, se contenter de prolonger son soutien aux afro-américains (ce qu’il avait déjà fait sur « Black Skinhead » ou « Diamonds From Sierra Leone »), mais l’Américain fait partie des artistes qui n’oublient jamais l’aspect promotionnel, la petite touche marketing. Sur « Father Stretch My Hands », on retrouve ainsi le sample de « Panda » de Desiigner, dont il a officialisé la signature sur G.O.O.D. Music le lendemain de la présentation de The Life Of Pablo au Madison Square Garden. Si Hubert Bonisseur de La Bath était critique musical, il n’aurait qu’un mot à la bouche : habile ! SISTER NANY – « Bam Bam »

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Depuis

Yeezus

, le reggae, c’est LE truc de Kanye West. Pour preuve « I Am a God », introduit par un sample de « Forward Inna Dem Clothes » du jamaïcain Capleton, « Send It Up » qui reprend un passage de «

Memories

» de Beenie Man, « I’m In It » qui offre un couplet au DJ Assassin ou encore « Guilt Trip » qui fait la part belle à l’une des figures de proue du dancehall jamaïcain, Popcaan. Et puisqu’il semble s’éclater en s’imaginant plus roots qu’il ne l’est, Kanye n’avait aucune raison de ne pas continuer sur

The Life Of Pablo

, et particulièrement sur « Famous ». Placé en quatrième position sur le tracklisting, ce titre est triplement excitant. Excitant parce qu’il s’ouvre en partie sur une dédicace à Taylor Swift (

« I feel like me and Taylor might still have sex/ Why? I made that bitch famous »

), parce qu’il se permet de sampler une reprise des Four Tops par Nina Simone (

« Do What You Gotta Do »

) et de reprendre deux de ses anciens titres (« Wake Up Mr. West » et « Good Morning »), mais aussi parce qu’il se réapproprie le classique de Sister Nancy, « Bam Bam ».

Pour le coup, le natif de Chicago n’est bien sûr pas le premier à sampler un tel morceau (Too Short ou Kinjah sont passés par là avant lui, un peu comme Ray J avec Kim Kardashian), mais la façon dont il le manipule suffit à témoigner de sa vision musicale. Enregistré en 1982, « Bam Bam » n’est pas que le single mythique de Sister Nancy, première artiste féminine à se produire au festival jamaïcain Reggae Sunsplash et première DJ féminine à effectuer des tournées à l’international : c’est un plaidoyer pour la place de la femme au sein du dancehall. À l’heure où toutes les pop stars y vont de leur petit couplet plus ou moins vaseux sur le féminisme (Rihanna, qui figure également sur « Famous », n’est pas la dernière à ce petit jeu), Kanye West ne pouvait donc faire autrement que d’en proposer sa propre version. Et ce, même s’il s’en prend à Taylor Swift dans le premier couplet.

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ARTHUR RUSSELL – « Answers Me »

Depuis la mise en ligne de The Life Of Pablo, c’est devenu l’un des sujets récurrents sur le web : Kanye West serait tellement au-dessus du lot qu’il peut aujourd’hui se permettre de sampler un titre qu’Arthur Russell a composé en 1986 (pour l’album World Of Echo) joué intégralement au violoncelle. Certes « 30 Hours » est l’une des nombreuses réussites de The Life Of Pablo, mais c’est oublier un peu vite que le rappeur-producteur n’a pas attendu son dernier disque pour piocher de l’inspiration dans la musique expérimentale. Sur Yeezus, il mettait déjà en place des structures de morceau faisant passer Throbbing Gristle et Cabaret Voltaire pour Chuck Berry. SECTION 25 – « Hit »

Au début des eighties, le groupe des frères Cassidy et de Paul Wiggin – qui ne doit sa place qu’à la jeunesse de Johnny Marr, alors pressenti pour tenir la guitare -, est inévitablement relié à Factory Records. Trois raisons à cela. Premièrement parce que leur premier maxi, Girls Don’t Count, a été en partie produit par Ian Curtis et Rob Gretton, le manager de Joy Division et New Order. Deuxièmement parce que leur premier album, Always Now, produit par Martin Hannett et confié à Peter Saville pour le graphisme, n’est que le 5ème LP produit par l’écurie mancunienne (même s’il porte la référence FACT45). Troisièmement parce qu’il fait partie de ces groupes postés aux avant-gardes du post-punk et de la cold-wave au début des années 1980. Et c’est visiblement ce côté hypnotique, énigmatique et énervé qui a fini par exciter notre ami Kanye. À croire que la présence de The Weeknd sur « FML » ne lui suffisait pas, il lui fallait tenter l’impossible, comme insérer le chant froid et distancié de « Hit », pourtant l’un des morceaux les plus faibles d’Always Now, à une minute de la fin d’un morceau plutôt porté sur l’emphase jusqu’alors. Un peu comme si on passait, en un instant, d’un single fait pour accompagner une nouvelle pub Urban Outfitters à une scène lynchéenne mise en son par Angelo Badalamenti. MR. FINGERS – « Mystery Of Love »

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Ces dernières années, on pourrait dire que, pour continuer à exister dans cet environnement darwinien où le plus faible (c’est-à-dire le moins médiatisé) disparaît tôt ou tard, Kanye West a fait le choix d’être omniprésent et de multiplier les interventions médiatiques spectaculaires. On pourrait, c’est vrai. Mais l’on pourrait aussi avancer que, pour continuer à être présent sur le devant de la scène, il a surtout fait le choix de l’audace et ce serait tout aussi juste. Ainsi, quand il sample le classique deep house « Mystery Of Love » de Mr. Fingers, n°10 du Billboard à sa sortie en 1985, sur « Fade », ce n’est pas seulement une façon pour lui de prolonger le travail entamé il y a quelques années avec Daft Punk (« Stronger », « On Sight », « New Slaves »…), Brodinski ou Gesaffelstein. C’est une façon pour lui de se réapproprier un hymne de sa ville natale, de manipuler à l’envie les vocalises de Robert Owens (le fameux « There's a moment in our lives when we all must try the mystery of love », répété tel un prêche religieux) et de rappeler l’importance de la population noire dans la réinvention constante de courants musicaux depuis plus de six décennies. HARDRIVE – « Deep Inside »

OK, Kanye a réussi à insérer un sample d’un classique house et on cri au génie ? Faux. Comme souvent chez Yeezus, il a réussi à mixer plusieurs singles mythiques au sein d’un même morceau. Là d’ailleurs réside la plus grande force de « Fade », la confrontation osée entre la ritournelle groovy de « Mystery Of Love » et la nervosité de « Deep Inside », composé en 1993 sur le label UMM (Underground Music Movement) par un futur membre de Masters At Work : Luis Fernando Vager, alias Louis Vega, alias Hardrive, « Deep, deep, deep inside », dit le refrain, et ça convient parfaitement bien à la démarche artistique de Kanye West : toujours plus fouillée, plus riche. GOLDRAPP « Human »

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Soyons clairs : le projet d’’Alison Goldfrapp et de Will Gregory nous les a parfois sérieusement brisés lorsqu’il se lançait dans des synthés aux accents Van Haleniens (Head First). Heureusement pour eux, ils ont aussi cette capacité à faire pleurer les brutes. Et ça s’entend parfaitement sur « Human », composé en 2001 et à situer entre les symphonies d’Ennio Morricone, de John Barry et de Roy Budd. Donc, oui, c’est cinématographique (d’autant qu’Alison Goldfrapp chante ici comme une Shirley Bassey psychopate), c’est atmosphérique et ça correspond plutôt bien à l’univers de Kanye West et à son goût de la mise en scène. Car, si The Life Of Pablo a été enregistré entre Los Angeles, Mexico, Florence et l’île de Wight, il semble surtout être le fruit de l’égo surdimensionné de son auteur qui, en le lançant en parallèle à sa collection de fringues Yeezus Saison 3, a choisi lui-même d’en faire une œuvre d’art totale. WHODINI – « Friends »

Elle est sans doute là la force de Kanye West. En samplant un titre de 1984 de Whodini, « Friends », l’Américain à l’arrogance démesurée ne fait pas qu’adapter avec respect un son déjà réutilisé par MF Doom (« Deep Fried Frenz ») et Nas (« If I Ruled The World (Image That) ») : il le détourne, le triture et le recrache sous une forme complétement nouvelle. Ainsi, il se sert de la célèbre phrase prononcée par Whodini dans le refrain (« Friends : how many of us have them ? ») pour se poser des questions plus intimes : « Des vrais amis, combien il y en a des comme nous ?/ Combien d’entre nous, combien sont jaloux?/ Les vrais amis/ Il n’y en a pas beaucoup, on se sourit l’un l’autre/ Mais combien sont honnêtes? Problèmes de confiance. » YOKO SHIMOMURA – « Street Fighter II OST »

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Plus de 20 ans déjà que la BO de Street Fighter II suscite un véritable culte, même si encore trop souvent cataloguée « musique de jeu vidéo » par des esprits avachis et réducteurs. Kanye West, lui, n’est pas de ceux-là : alors que le score a récemment été réédité par Brave Wave, il étale sur « Facts » sa science du mix en mêlant l’une des compositions réalisées par Yoko Shimomura pour la poule aux œufs d’or de l’écurie Capcom à une complainte soul de Father’s Children (« Dirt And Grime »), dont il reprend ici l’intro. De là, deux solutions possibles : soit Ye se fout de tout le monde et reste persuadé que le public, quoiqu’il arrive, le suivra et criera au génie ; soit il a compris qu’il n’est pas un rappeur exceptionnel (d’où le casting pharaonique de ses trois derniers albums), qu’il doit son statut à la posture avant-gardiste de ses productions et que c’est en assumant ses ambitions les plus mainstream que sa musique deviendra un objet pop à part entière. WALTER « JUNIE » MORRISON – « Suzie Thundertussy »

À priori rien de bien neuf dans l’univers de Kanye West avec « No More Parties In L.A. ». Des morceaux old-school comme ça, on en trouve partout et pas que chez Joey Bada$$. Sauf que l’Américain tue dans l’œuf toute volonté de classicisme en s’associant avec Madlib à la production et Kendrick Lamar au flow. Le mec sait ce qu’il veut et voit les choses en grand. Si grand que ce single, envoyé en éclaireur en janvier dernier, a mis plus de cinq ans à voir le jour. Initialement prévu pour My Beautiful Dark Twisted Fantasy, « No More Parties In L.A. » a même failli être absent du tracklisting final de The Life Of Pablo.

Finalement, « Dieu », puisque c’est pour lui que Kanye se prend, en a décidé autrement et c’est tant mieux : ça nous permet de retrouver ce titre où les samples de Johnny « Guitar » Watson (« Give Me My Love »), de Larry Graham (« Stand Up And Shout About Love »), Ghostface Killah (« Mighty Healthy ») et, surtout, de l’ancien membre de Parliament Walter « Junie » Morrison (« Suzie Thundertussy ») rappellent que Kanye West n’a pas vraiment changé depuis l’époque de The College Dropout : il conserve ce goût immodéré pour la soul music. Et ceux qui ne veulent pas ou plus y croire, eh bien il préfère s’en moquer, comme sur « I Love Kanye » dont on conseille l’écoute à tous ceux qui pensaient que le bonhomme était fini.