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Noisey

« Nineteen » marque la fin du monde rock tel qu’on le connaissait

De 1982 à 1988, le fanzine toulousain a interviewé tous les groupes dont personne ne parlait en France. Une anthologie sort ce mois-ci pour lui rendre la place qu'il mérite.

par Pascal Bertin
30 Mars 2016, 11:25am

« C'est la fin du monde tel qu'on le connaissait ». C'est ce que clamait en 1987 le cryptique Michael Stipe dans It's the End of the World as We Know It (And I Feel Fine) sans qu'on sache trop de quoi il parlait. Ce qui est sûr, c'est que 1987 marqua au moins la fin du monde rock tel qu'on le connaissait. À bien y réfléchir, la décennie 80 dans laquelle s'inscrit cette formidable cavalcade de R.E.M. s'apparente vu d'aujourd'hui à un sacré paradoxe musical. Pour ne pas dire un bordel monstrueux où chacun cherchait sa voie, dix ans avant d'être totalement paumés au point de chercher son chat. D'un côté, le punk avait fait dégager à coup de rangers le prog-rock, le hard dégoulinant, le disco du samedi soir et la pop baba barbue. Mais il s'était autodétruit et avait laissé derrière lui un champ de ruines fumant avec une new-wave qui virait synthétique, un post-punk qui se cherchait et mettrait trente ans à prouver son importance cruciale, et un rock gothique qui ne ferait aujourd'hui même plus peur aux enfants. Tout ça pour ça. Alors qu'en même temps, le rock'n'roll s'était peu à peu retrouvé has-been dans une grande dégringolade entamée depuis son âge d'or de la fin des années 60. Chacun pourra y aller de ses corrections, mais par ce résumé de l'histoire forcé à une dizaine de lignes, je n'ai pas l'impression de beaucoup me planter.

La Gaule ne sera pas le dernier territoire où cette résistance va s'organiser à partir des années 80. Qui en sera le grand bénéficiaire ? Le rock'n'roll version garage/punk/surf/psyché, mèches au vent, coupes au bol, bananes dégoupillées et Rickenbacker lustrées en bandoulière. Les vieux fans qui attendaient leur heure tapis derrière leur intégrale de Dr. Feelgood vont profiter des nouvelles opportunités au même titre que les jeunes convertis pour reprendre le flambeau des Flamin' Groovies, répandre la bonne parole d'Alex Chilton et s'enflammer derrière les Replacements, Dream Syndicate, Inmates, Long Ryders, Gun Club et autres R.E.M. qui allaient se pointer en glorieux héritiers. C'est ainsi que disquaires, fans et fanzines allaient constituer une nouvelle communauté accro aux labels dont les noms deviendront des mots de passe cultes : New Rose, Bomp!, Closer, Slash, I.R.S…

À Toulouse, une bande d'allumés décida de consacrer du papier, de l'encre ainsi que beaucoup d'énergie, de canettes de bière et de sueur, à la défense de toute cette glorieuse famille qui paraissait affreusement has-been dans le paysage que la new-wave d'un côté, et MTV de l'autre, redessinaient sur un air de Video Killed The Radio Stars sans que ça n'émeuve personne. Prenant le maquis rock, Nineteen naissait, baptisé selon une chanson des Dogs, le plus célèbre représentant français venu de Rouen, et le nombre dix-neuf, dernière année du teenager. Bien que les plumes rassemblées avouaient avoir déjà quelque peu dépassé l'âge autorisé. Des Byrds aux Barracudas, des Sonics aux Cramps, des Modern Lovers aux Fleshtones, de Johnny Thunders aux Hoodoo Gurus, c'est toute une tradition du rock originel que Nineteen a courageusement transmise et perpétuée de 1982 à 88 contre tous les vents de la mode et les marées contraires qui prétendent depuis des siècles qu'il est mort.

Miraculés des années 60 et du début 70 (Roky Erickson, Alex Chilton, Johnny Thunders), éclopés du punk (Undertones, Nikki Sudden, Chris Bailey et les Saints) et héritiers fringants aveuglément fidèles aux traditions (Nomads, Died Pretty, Prisoners, True West…), voilà une belle galerie de losers plus ou moins magnifiques à qui la France a tendu les bras et Nineteen son micro pour de longs entretiens compilés dans Nineteen, Anthologie d'un fanzine rock, pavé nostalgique de 400 pages paru ce mois-ci. Où l'on se rend compte que le magazine portait en lui quelques signatures qu'on recroisera plus tard.

Activiste havrais derrière le label Closer et des groupes comme Fixed Up, Stéphane Saunier deviendra programmateur musical de Nulle Part Ailleurs sur Canal+. Guitariste des Bordelais de Stilletos, José Ruiz passera dans les colonnes du mensuel Best avant de devenir auteur et aujourd'hui, président de l'association Bordeaux Rock. Jean-Luc Manet mettra son amour du rock qui défouraille au service de Best, des Inrocks et de romans plus ou moins noirs, tout comme Christian Larrède, toujours régulièrement actif dans l'hebdo. Quant à Antoine « Tatane » Madrigal à qui l'on doit cet ouvrage et d'avoir porté à bout de bras Nineteen avec Monique Sabatier et Benoît Binet, il persévère dans l'activisme indé à travers le magasin de disques qu'il tient dans sa bonne ville de Toulouse. Pour lui, la fin de Nineteen ne correspondait pas consciemment à celle des idéaux rock. « Sur le moment, on ne l'a pas vécue comme ça. En arrêtant, on était lessivés mais avec le recul, on se rend compte qu'il y a eu une cassure que nous n'avons pas provoquée nous-mêmes. L'arrêt de Nineteen correspond effectivement à la fin de quelque chose. Par la suite, on verra des publicités utilisant les Ramones et tout aura changé. »

Même absence de ligne claire dès lors qu'on veut circonscrire le feu répandu à l'époque dans leurs colonnes. « Il faut être honnête, la ligne éditoriale s'est créée petit à petit. Ça s'est fait au fil des rencontres avec les gens qui partageaient la même culture et les mêmes goûts musicaux que nous. La presse musicale ne parlait pas du tout de cette scène, hormis Philippe Garnier. Il y avait des fanzines punk et new-wave mais pas de fanzine sur les groupes de rock à guitare qui revendiquaient les racines du genre. Il n'y avait pas de presse pour ça sauf aux Etats-Unis et en Angleterre. » Si Nineteen ne traitait ni du mouvement ni de la musique punk, ses colonnes ne les reniaient en rien et leur devaient même beaucoup. « On était à fond dans la première vague punk, celle de 76 à 78. Après, quand ça a viré 'punk's not dead', ça ne m'a plus intéressé. Pour les mêmes raisons qu'à l'inverse, j'aimais les groupes à guitare qui revendiquaient le passé et ainsi, se réappropriaient une mémoire et s'inscrivaient dans l'histoire. Alors que les groupes punk avaient fait table rase du passé, ce qui était compréhensible vis-à-vis du rock progressif. Mais certains ont viré skins alors qu'ils ne possédaient rien de la culture ouvrière anglaise. Au moins le punk aura-t-il permis le retour du rock à guitare. »

Car au final, le punk aura en effet été plus important dans les têtes que dans les corps comme dirait un célèbre entraineur de foot. Grâce à lui, les années 80 vont bénéficier de son esprit et de son esthétique prônant la débrouille à la mauison, et l'indépendance qui vont permettre aux labels alternatifs et aux fanzines de fleurir comme les boutons sur le visage de Sid Vicious. « La scène rock'n'roll a bénéficié de tout l'esprit do it yourself qui a remis les pendules à l'heure, surtout en France. Avant, le rock était une affaire de major professionnelle à Paris. Là, plein de scènes sont nées un peu partout, au Havre, à Rouen, Bordeaux, Toulouse, Lyon… Plein de structures se sont créées de manière indépendante. Même si ce n'était jamais qu'un retour à de vieilles pratiques libertaires, le punk a amené cet esprit. Il a donné un coup de fouet et plein de groupes rock sont apparus. On a cru qu'une nouvelle époque naissait. Mais comme l'écrit Nigel Cross du magazine musical anglais Bucketfull of Brains dans les notes de pochette du coffret Children of Nuggets, le gros souci pour tous ces groupes garage ou néo-psyché, quel que soit leur pays, est de ne pas avoir eu la conscience de revendiquer leur pratique. Beaucoup étaient dans le do it yourself mais ne l'ont pas clamé haut et fort. Chacun l'a joué assez perso alors qu'ils partageaient tous des points communs. L'inverse de ce qui s'est passé dans le punk alternatif où il n'y avait pourtant aucun rapport entre les Négresses Vertes, les Rats, Parabellum et les Bérurier Noir. Les groupes rock ont raté ce coche. »


Alors, authentique casting de perdants les sommaires de Nineteen ? « On n'en parlait pas sous l'angle des 'beautiful losers' mais juste d'artistes qui s'inscrivaient dans l'histoire et n'intéressaient personne. À l'époque, on ne les voyait pas comme des groupes cultes, ils le sont devenus plus tard. » Cultes, nombreux sont les groupes français qui le resteront encore plus que leurs homologues américains ou australiens mais qui sont absents de cette anthologie, à l'exception notable des Dogs. « Ça aurait fait un trop gros volume... On leur consacrera donc un second recueil, d'autant qu'en France, on parle beaucoup d'Indochine, Noir Désir ou Téléphone et du rock alternatif, mais jamais des groupes rock'n'roll comme City Kids ou Fixed Up qui avaient pour leur part une pratique alternative authentique. »

Nineteen vient donc démontrer brillamment que de 82 à 88, le rock était tout sauf mort. Il s'était juste mis en veille pour mieux se ressourcer au contact du punk. En revanche, ce qui est bel et bien mort avec la fin des années 80, ce sont juste ses derniers idéaux et son fond de réservoir de naïveté et d'innocence. « Un copain dit souvent qu'avec Nineteen, on était un peu comme le coyote du dessin animé : on était partis à fond avec le punk mais on courait dans le vide sans nous en apercevoir. Et quand on s'en est aperçus, on est tombés. » La disparition de Nineteen et de ses enragés signe l'arrêt de mort d'une ligne intègre qui avait survécu par-delà les modes, les décennies et les continents. « Le rock est ensuite devenu une musique de divertissement et ce n'est pas ce qui nous intéressait. Nous, c'était son expression artistique, sachant qu'au départ, il était le reflet du refus de la société américaine dominante et de son mode de vie. »

Dans ces brèches béantes allaient s'engouffrer tous ceux qui colleraient des OGM et autres adjuvants dégueux à sa formule originelle pour nous faire gober tous les dix ans un fameux « retour du rock ». Mais ça fait longtemps qu'on n'y croit plus, sauf dans les tréfonds de l'underground, cette cave crade de la société contemporaine qui finalement lui va si bien et dans lesquels les publicitaires ne se salissent pas. Avec la fin de Nineteen, c'était donc bien la fin du monde rock tel qu'on le connaissait. Et pour être totalement honnête, contrairement à Michael Stipe, on n'a pas trouvé ça très bien.


Nineteen – Anthologie d'un fanzine rock aux éditions Les Fondeurs de Briques.

Pascal Bertin est sur Twitter @dizzeepascal