Épisode #4 : Et si on changeait d’avis ? Le principe de « réversibilité »

VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d’enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.

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19 Juillet 2016, 3:45pm

Dans les couloirs du laboratoire souterrain de l'Andra (Solenn Sugier / VICE News)

Certains y voient une poubelle nucléaire qui va nous empoisonner, d'autres le seul moyen de traiter les déchets radioactifs. VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d'enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.


Tous les épisodes de notre reportage sont à retrouver ici : DANS LE VENTRE NUCLÉAIRE DE BURE


Des déchets hautement radioactifs stockés à environ 500 mètres sous le sol pour 100 000 ans. La perspective peut être angoissante. Ainsi de nombreuses voix continuent de se faire entendre contre le projet de site d'enfouissement de déchets radioactifs Cigéo.

Le week-end dernier par exemple — les 16 et 17 juillet — les opposants ont voulu réinvestir la forêt de Mandres-en-Barrois, où l'Andra, l'agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs qui pilote le projet, prévoit de construire des puits de ventilation.

« Cette deuxième occupation a été beaucoup plus partielle », nous raconte ce mardi Sylvestre, l'un des opposants joint par téléphone. « C'était surtout un coup politique pour montrer que nous sommes toujours bien là. »

Les opposants se sont retrouvés face aux gendarmes mobilisés par la préfecture sur le site. Les affrontements, visibles dans un reportage de France 3 Lorraine, ont duré deux heures. Puis un groupe s'est détaché et a tenté d'entrer dans la forêt. Il s'est alors confronté aux vigiles de l'Andra. Très équipés, avec casques et boucliers, ils ont violemment repoussé les manifestants.

« Nous avons été choqués par l'omniprésence de ces vigiles », assure Sylvestre. « Ils ont le même matériel que les gendarmes mobiles et des pratiques beaucoup plus agressives. »

De son côté, l'Andra affirme que les agents de sécurité ont dû faire face à des « actions violentes » de la part des manifestants. « Les agents ont été réquisitionnés par la gendarmerie et agissaient sous son contrôle. Ils ont agi pour protéger les biens et le matériel de l'agence », nous a expliqué l'Andra.

La mobilisation devrait continuer dans les semaines à venir, certainement sous d'autres formes. Le projet continue, lui, de franchir les étapes légales. Sur l'une des banderoles portées par les manifestants de ce week-end, on pouvait lire : « Réversibilité, mon cul ! ». Celle-ci fait référence à une proposition de projet de loi votée récemment par les deux chambres du Parlement.

Un vote sujet aux polémiques

On l'a dit, la perspective d'enfouir du matériel radioactif rassure peu. C'est pour cela que la création du site de stockage souterrain Cigéo, entre la Meuse et la Haute-Marne, a été conditionnée à la possibilité de récupérer les colis radioactifs durant la phase d'exploitation du centre. Une période de 100 ans.

C'est ce que l'on appelle le principe de « réversibilité », sur lequel portait la proposition de projet de loi qui a été adoptée par le Sénat le 17 mai et par l'Assemblée nationale le 10 juillet. Ce principe y est défini comme « la capacité, pour les générations successives, soit de poursuivre la construction puis l'exploitation des tranches successives d'un stockage, soit de réévaluer les choix définis antérieurement et de faire évoluer les solutions de gestion ». En clair, on se laisse l'option de changer d'avis.

Dans les couloirs du laboratoire souterrain de l'Andra (Solenn Sugier / VICE News)

Si les votes du Sénat et de l'Assemblée nationale marquent des avancées dans le projet Cigéo, ils ne représentent pas cependant des autorisations de lancer la construction du site.

La « décision ultime » d'exploitation de Cigéo « reviendra au pouvoir exécutif, qui prendra - ou pas - le décret d'autorisation de création, après une enquête publique, le tout sous le contrôle de l'Autorité de sûreté nucléaire », a expliqué Christophe Bouillon, le rapporteur de la loi, cité par Le Parisien. Si l'autorisation est accordée, dans les années à venir, une phase industrielle pilote débuterait en 2025.

Le vote des députés a suscité des contestations. Devant l'Assemblée nationale, des militants du collectif « Sortir du nucléaire » ont affiché des banderoles portant les slogans comme « Déchets nucléaires, vote sans issue ». Le collectif est en partie propriétaire, avec l'association Bure Zone Libre, de la « Maison de résistance à la poubelle nucléaire de Bure », un lieu central dans la mobilisation contre le projet Cigéo dans la Meuse.

À lire : Épisode #2 : En surface, la résistance s'organise

À l'intérieur de l'hémicycle, des voix se sont aussi élevées parmi les écologistes. Cécile Duflot a critiqué l'absence de la ministre de l'environnement et de l'énergie, Ségolène Royal, lors du débat et du vote parlementaires. Celle-ci assistait alors à la réception organisée à l'Élysée en compagnie des joueurs de l'équipe de France de football.

Elle a été remplacée par le secrétaire d'État au développement et à la francophonie, André Vallini. Ce dernier a défendu « une étape importante d'un processus de long terme, qui dépasse les clivages politiques et relève de notre responsabilité vis-à-vis des générations futures », relate Le Parisien.

Avant même le vote, une polémique a porté sur le double emploi du rapporteur de la loi, le député PS Christophe Bouillon, qui n'est autre que le président du conseil d'administration de l'Andra.

Pour Jean-Paul Baillet, directeur général de l'Andra, cette situation ne pose pas de problème. « Christophe Bouillon a été nommé très récemment et il est non-exécutif. Il est président du conseil d'administration. C'est un élu local et un député, il sait de quoi il parle. Il a d'ailleurs saisi le déontologue de l'Assemblée nationale, qui n'a pas conclu à une incompatibilité », nous a expliqué Jean-Paul Baillet.

Les opposants au projet Cigéo ont toutefois condamné ce cumul des fonctions, tout comme le CLIS, le Centre local d'information et de suivi du laboratoire de Bure. Dans une lettre ouverte, l'organisme indique que « cette information a suscité un grand étonnement et de vives réactions parmi les membres ». Il estime « qu'il y a pour le moins une incompatibilité entre cette fonction de président et cette charge de rapporteur et qu'il convient de revenir dès à présent sur cette désignation afin de garantir un débat plus serein ».

Un projet qui a vocation à être définitif

« La réversibilité est une demande sociétale », affirme Jacques Delay, ingénieur pour l'Andra. « On envisage le stockage pour qu'il soit réversible. On pourra retirer les colis [radioactifs] sur une période donnée. Mais on ne les récupèrera pas. »

Pour lui donc, cela n'arrivera pas, parce que l'opération serait complexe et très coûteuse. « Il faudrait être sûr que les laisser en place soit plus dangereux que les placer en surface et il faudrait les mettre dans un lieu plus sûr en surface. » C'est pourquoi il estime qu' « il n'y aura pas d'autre stratégie », et que de fait on ne reviendra pas chercher les colis.

Le projet, s'il est conçu pour être réversible durant 100 ans, a donc vocation à être définitif. Pour les opposants au projet, cette notion de réversibilité est à la fois importante et peu crédible. Ils ne croient pas aux propos des scientifiques de l'Andra. « On sait très bien que c'est du flan », lance Claude Kaizer, secrétaire de l'EODRA, une association d'élus de la région opposés à Cigéo. « La réversibilité n'est possible qu'en surface. »

Monique Sené, physicienne et présidente du Groupement des scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire (GSIEN), émet des réserves sur cette notion de réversibilité, « encore en expérimentation ». Pour elle, la population devrait aussi être consultée sur cette problématique. « Si la réversibilité est inscrite tout de suite dans la loi, sans prendre en compte ce que pense la population, on va vers de graves ennuis », avertit-elle.


Retrouvez la suite de ce reportage mercredi : Épisode #5 : Comment écrire à ceux qui nous liront dans 100 000 ans ?

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