Culture

L’histoire brutale du centre de torture du général Franco

Et des anciens détenus qui se mobilisent pour le préserver et ainsi faire perdurer le devoir de mémoire.

par Paul Gibbins; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Février 2019, 8:19am

Photo : Vincent Guillerm 

« Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie » – Inscription gravée sur la tombe de Walter Benjamin à Portbou, en Catalogne.

Si Barcelone est une ville pleine de merveilles architecturales, le bureau de Carlos Vallejo, situé sur l’avenue Via Laietana, n'en fait pas partie. Encore moins en cette journée pluvieuse, où les chaussées sont trempées et la station de métro Jaume I, en travaux, recouverte de terre et de poussière.

Je suis ici pour discuter avec Carlos, responsable de l'association catalane des anciens prisonniers politiques, un des sujets les plus controversés en Espagne et en Catalogne : l’héritage politique, culturel et matériel du général Francisco Franco. Dans les années 1970, Carlos a passé deux séjours dans la redoutable prison de La Modelo à Barcelone, pour ses liens avec des syndicats alors qu’il travaillait dans une usine automobile Seat. Il a ensuite passé un certain temps en exil politique à Paris, accusé de complot, de propagande et de rassemblements illégaux contre la dictature. S'il avait été arrêté, il aurait été condamné à 20 ans de prison.

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L'extérieur menaçant de la prison, avec sa tour de garde. Photo : Vincent Guillerm.

Carlos Garcia est un communiste originaire de la ville d'Almería. Il a passé deux ans à La Modelo pour crime de « propagande ». Il a aidé, avec le peintre Pedro Diez Gil, à collecter des fonds et à soutenir les prisonniers politiques.

Une fois à l'intérieur, on m’emmène dans un petit bureau sans fenêtre qui, contrairement à la banalité du reste de l'immeuble, est décoré d'œuvres antifascistes et d’un hommage au chef catalan Lluis Companys, dont l'exécution a été commandée par Franco en 1940.

Pedro explique que, même s'il n'a jamais passé de temps en prison, il participe à la lutte contre le fascisme en Espagne « depuis le début. Parce que pour moi cela voulait dire renaître dans une Espagne que je voulais libérer et dans laquelle nous étions esclaves ». Et à Barcelone, la lutte contre le franquisme et le fascisme ramène toujours – à terme – à La Modelo.

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Un aperçu inquiétant du monde extérieur de derrière les barreaux de La Modelo. Photo : Vincent Guillerm.
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Le garrot de Salvador Puig Antich est devenu une cause célèbre des mouvements antifascistes catalans et internationaux. Photos : capture d’écran d'un biopic de Puig Antich (à gauche) et une fresque de Wikimedia Commons (à droite).

Le centre pénitentiaire de Homes de Barcelone, communément appelé La Modelo, a fait office de prison pendant 113 ans. Il a fermé ses portes il y a deux ans, en 2017. Au cours de l'ère franquiste, La Modelo est devenue un symbole du pouvoir politique et a accueilli plus de 1 000 exécutions, dont celle, abominable, de Salvador Puig Antich en 1974, qui a suscité un tollé international.

Occupant un bloc entier dans le quartier de Sants, son architecture varie entre le dôme sinistre et omniscient du centre et l'agressivité pure et simple des énormes murs plats et ornés, comme toute construction pieuse, d'une couronne de barbelés.

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L'immense cour battue de la prison. Photo : Vincent Guillerm.

« À l'époque [de sa construction], c'était une prison exemplaire, explique Carlos. Les cellules étaient conçues pour abriter un seul prisonnier. Elle était donc plus spacieuse et plus hygiénique que les autres prisons, qui d’ailleurs n’étaient pas des prisons, mais des cachots. C'était progressif, d'un point de vue architectural ».

La prison a été construite entre 1881 et 1904 sur le modèle du panoptique de Jeremy Bentham. La forme de l'édifice visait à faire en sorte que tous les détenus se sentent constamment sous surveillance. Bentham lui-même décrivait son design comme « un nouveau mode pour obtenir le pouvoir de l’esprit sur l’esprit » ou comme « un moulin pour corriger honnêtement les coquins », en fonction de qui demandait.

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Le toit de tente de la prison datant du XIXe siècle. Photo : Vincent Guillerm.

Dans son ouvrage Surveiller et punir, le philosophe et historien Michel Foucault a développé le concept de panoptique, dont l’effet majeur était, selon lui, « d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de sa visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir ».

Foucault pensait également que le concept de panoptique empêcherait les tentatives d’évasion ou de récidive, et qu’il pourrait également mettre fin aux influences négatives des prisonniers les uns sur les autres. La Modelo était une prison conçue pour intimider et subjuguer : pour remporter sur les détenus une victoire au-delà du physique, emprisonnant leur esprit et leur âme en même temps que leur corps.

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Le hall intérieur du panoptique de La Modelo. Photo : Vincent Guillerm.

Quelle que soit l'utopie de l'homme originel, en raison de la conception de la prison et de l'oppression incessante du régime franquiste, La Modelo se remplira à ras bord. « Durant la période de l'après-guerre, c'était terrible, explique Carlos. Il y avait 20 000 ou 30 000 prisonniers, et jusqu'à 20 par cellule ». Quand Carlos et Gabriel ont intégré La Modelo, il y avait environ trois prisonniers par cellule.

Aujourd’hui, les murs intérieurs ont été repeints dans une teinte beige-coquille d’œuf, ce qui contraste avec l’environnement grisâtre, sale et oppressant dans lequel ont vécu Carlos et Gabriel. « Dans les cellules, il y avait un lit superposé en fer et un autre lit simple, avec des matelas crades, bourrés de paille et d'insectes… il y avait plein de punaises. Nous avons dû mettre le feu aux lits pour essayer de tuer les punaises, mais elles ne faisaient que grimper aux murs et tomber du plafond. Les couvertures étaient dégoûtantes aussi », raconte Carlos.

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Les rangées de cellules froides et stériles à l'intérieur de la prison. Photo : Vincent Guillerm.

Pour les prisonniers politiques, le séjour à La Modelo a été une période d'éducation, de formation et de réaffirmation de leur dévouement à la cause. Certains détenus ont surnommé La Modelo « l'île idéologique », car il était parfois plus facile de discuter de politique à l'intérieur de la prison qu'à l'extérieur. Lorsque les prisonniers sortaient de La Modelo, leurs points de vue originaux étaient comme renforcés, comme le dit Gabriel : « Je n'étais membre d'aucun parti quand je suis allé en prison, mais lorsque j’en suis sorti, j’ai rejoint la Bandera Roja [un parti communiste espagnol, NDLR] ».

C'était un geste courageux. À l'époque, les sanctions pour ce type de « récidive » étaient plus sévères. « Dans les années 1940 et 1950, il y avait tellement de condamnations à mort et de longues peines pour crimes politiques que « militer [après la libération] dans les années 1940, c’était être un véritable héros », estime Carlos.

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Les cellules 446-448 de La Modelo, maintenant peintes en rose pastel. Photo : Vincent Guillerm.

Les conditions de détention étaient presque aussi brutales. Carlos affirme que les gardes se sont souvent vus attribuer leurs postes parce qu'ils soutenaient Franco ou étaient des Falangistas. « Ils nous détestaient, ils nous considéraient comme des ennemis, explique Carlos, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose, car nous nous défendions les uns les autres. »

Une des formes de protestation les plus courantes consistait à entamer une grève de la faim, qui aboutissait souvent à l'isolement. Pour rester sain d’esprit, les prisonniers planifiaient leur évasion, tentaient de communiquer en morse ou vidaient leurs toilettes pour discuter à travers la plomberie.

En plus des séjours en isolement, les gardes s’adonnaient souvent à des punitions corporelles cruelles. « Parfois, lorsqu'un prisonnier se plaignait de quelque chose ou était indiscipliné, ils venaient le chercher dans la nuit pour le fouetter, explique Carlos. Certains sont morts dans ces sous-sols. Nous pouvions entendre leurs cris. »

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Le filet anti-suicide qui comble le fossé entre les étages. Photo : Vincent Guillerm.

Depuis sa fermeture en 2017, La Modelo a été transformée en musée et a hébergé diverses expositions – gratuites les vendredis et samedis – sur la lutte contre le fascisme en Espagne, ainsi que d'autres luttes plus récentes pour la justice sociale. Il n’a pas encore été décidé de ce qu’il adviendra du bâtiment et il est possible que celui-ci soit détruit. Carlos et Gabriel pensent tous les deux qu’il doit survivre.

Cela peut paraître étrange, compte tenu des traumatismes subis entre ses murs, mais comme l'explique Carlos : « C'était très intéressant sur le plan architectural, et nous souhaitons [développer] un centre d'interprétation de l'histoire de La Modelo. C'est pourquoi nous nous battons pour sauver la prison de la démolition. »

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Le barbier de La Modelo. Photo : Vincent Guillerm.

Bien sûr, l’histoire de La Modelo va bien au-delà des briques, du béton et du mortier, et le centre d’interprétation de Carlos contribuerait à démêler les nombreux récits enchevêtrés de la prison et à expliquer son lien avec l’histoire barbare du fascisme en Espagne. « Depuis 1910 jusqu’à il y a 3 ans, tous les dirigeants politiques et syndicaux qui se sont battus contre l'injustice ont été incarcérés à La Modelo, explique Carlos. Des prisonniers de la Semaine tragique en 1909 aux syndicalistes libertaires des années 1920 et 1930, et ensuite pendant la dictature. Toutes les luttes sociales de Barcelone et de la Catalogne se reflètent dans l'histoire de La Modelo. »

Pour Carlos, il est essentiel de pouvoir expliquer pleinement les horreurs du fascisme pour éviter qu’elles ne se reproduisent. « Nous pensons que La Modelo est un bon outil pour créer une culture démocratique de tolérance et de respect mutuel, dit-il. Nous ne comprenons pas comment des gens peuvent encore voter pour quiconque défend la torture, comme Bolsonaro au Brésil ou Trump aux États-Unis. »

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La cabine de visite; une fenêtre rare sur le monde extérieur. Photo : Vincent Guillerm.

Parmi les détenus les plus célèbres de La Modelo, beaucoup sont restés dans l’histoire espagnole comme des héros et des révolutionnaires, mais sans le sacrifice et la solidarité de milliers d’autres, leurs luttes auraient été vaines. Après la transition de l’Espagne vers la démocratie, le pays a adopté un « pacte d’oubli » officiel. C’est pourquoi la nation est toujours aux prises avec le lourd héritage de ces jours sombres.

Le philosophe juif Walter Benjamin, qui s'est suicidé en Catalogne alors qu'il fuyait les nazis, a un jour écrit que « la construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n'ont pas de nom ». Le corps de Franco repose dans une tombe de la Valle de los Caídos – « La vallée de ceux qui sont tombés », en français –, mais en dessous de lui se trouvent les tombes sans inscription de milliers de soldats anonymes.

Pris dans ce contexte, La Modelo n'est plus le redoutable monument sujet à la subjugation qu'il était. Il existe aujourd'hui comme un avertissement du passé ; un miroir du vrai visage du fascisme en Espagne. Une reconnaissance minime, mais vitale, des fantômes sans nom qui hantent ses murs.

Paul Gibbins est un journaliste indépendant basé à Barcelone. Suivez-le sur Twitter.

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