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Culture

L’étrange histoire de Joyce McKinney

Errol Morris vient de terminer son nouveau film intitulé Tabloid.
7.12.10

Errol Morris vient de terminer son nouveau film intitulé Tabloid. Il raconte l’histoire de Joyce McKinney, une apprentie reine de beauté du Wyoming qui, dans les années 1970, a prétendument pris en otage un missionnaire mormon en exil près de Surrey, l’a attaché sur un lit et a passé un bon petit bout de temps à s’en servir comme d’un trampoline dans l’espoir qu’il l’a mette en cloque. L’histoire a fait le bonheur des tabloïds britanniques, The Mirror et The Sun se battant à coups de scoops sur les moindres détails du mystérieux passé de McKinney. Récemment, McKinney a refait parler d’elle en faisant cloner son chien.

Morris a accepté de nous rencontrer pour discuter de son film dans une pièce étrange remplie de figurines miniatures du Mausolée de l’empereur Qin, qu’on remercie au passage pour nous avoir mis aussi à l’aise tout au long de l'interview.

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VICE : Salut Errol. Commençons par le début. Comment vous en êtes arrivé à faire un film sur Joyce McKinney ?

Errol Morris :J’ai entendu parler de Joyce pour la première fois en lisant un article paru dans le Boston Globe. Il y était question de clonage de chien et on y rappelait ce fait divers vieux de trente ans, « The Case of the Manacled Mormon » (« Le cas du Mormon enchaîné »). Au cours de mes entretiens, j’en ai appris un peu plus sur les détails de cette affaire.

Vous vous êtes tout de suite jeté dans de longues interviews ?

Non, j'ai un peu tâtonné. J’ai d'abord parlé à Joyce quand elle était chez ses parents en Caroline du Nord, puis je ne m’en suis plus occupé pendant un an. J’étais à LA et Showtime m’avait demandé de faire une série. Je leur ai proposé ça en guise de pilote. Après la première interview, j'ai tout de suite décidé de faire un film plus long, en accord avec Joyce.

Miss Wyoming dans les années 1970…

… et Joyce McKinney aujourd’hui.

Est-ce un film sur la folie de Joyce McKinney ?

Des gens m’ont averti, et ce à plusieurs reprises, de la folie de Joyce. Mais je persiste à dire qu’elle n’est pas plus folle que les mecs qui l’ont persécutée par le passé.

Elle a l’air d’avoir eu beaucoup d’influence sur les hommes au cours de sa vie. Surtout sur Keith « KJ » May, son complice dans l’enlèvement du missionnaire mormon et celui qui l’a défendue au moment où les tabloïds la harcelaient.

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Oui, j’aurais adoré pouvoir interviewer KJ, c'est une personnalité incroyable… Il s'agit d'un personnage-clé de l’histoire, mais il est mort aujourd'hui, donc on n'en saura jamais plus. J’aime jouer l'enquêteur, le détective, mais je n’ai malheureusement pas encore le pouvoir de parler avec les morts. Ceci dit, quand on raconte une histoire, c’est souvent l’inconnu qui rend l’histoire intéressante.

On a l’impression qu’elle force presque son destin. Son passé reste très flou, et elle répète sans cesse qu’elle n’est qu’une ancienne reine de beauté qui est « simplement la victime » de tout ce qu’il lui est arrivé. On se demande si elle était vraiment destinée à vivre une existence comme celle-là, ou si ce sont les expériences qu’elle a vécues qui l’ont fait agir dans ce sens.

C’est la question que justifie le film. Je suis tombé sur une vidéo tournée par un réalisateur de l’Utah, Trent Harris, et je l’ai utilisée au début et à la fin de mon film. C’est un documentaire et c’est vraiment bizarre ; on voit Joyce à 20, 21 ans, elle est en train d'écrire son autobiographie et elle prédit tout ce qu’il va lui arriver dans les 30 prochaines années de sa vie. Vous vous imaginez ? Imaginez une histoire où vous écrivez le script de votre vie, et ensuite vous rejouez l’histoire dans votre vraie vie. Ça nous amène à nous demander : « Et si en réalité, on faisait tous ça ? »

Ce passage m'a terrorisé.

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Je ne sais pas, je trouve l’histoire de Joyce assez déconcertante. À un moment je riais parce qu’avant je pensais que l’amour impliquait nécessairement deux personnes, mais peut-être que non en fait. Après tout, au début du film, elle parle bien de Narcisse.

Joyce et son chien, Booger.

Et le clonage de son chien, Booger ? C’est une autre facette de son obsession ?

Je ne sais pas non plus. Lors des premières projections, on me disait souvent des trucs genre, « je ne vois pas ce que l’histoire du chien cloné a à voir avec les chaînes et le viol. » C’est elle qui amène le sujet vers la fin du film. Pour moi, les deux histoires ont toujours été inextricablement connectées. Et un jour, une femme m’a dit : « bien sûr qu’il y a une connexion : elle est tombée enceinte. »

Étant donné les événements de cette année, votre film peut-il être lu comme une critique des tabloïds ?

Non, bien sûr que non. J’ai toujours aimé les histoires que racontent les tabloïds, mais je n’ai jamais eu l’intention de faire un film sur ce type de journalisme. Certains faits sont taillés pour les tabloïds, et ils sont mieux équipés pour les traiter. L’affaire de la petite Dowler et du News of the World en revanche, c’était abusé. En tant que parent, c’est la pire chose qui puisse arriver. Que les tabloïds manipulent les faits et présentent des fausses preuves… Ils s’en sont mêlés de manière illégale, quoi. Je n’irai pas jusqu’à dire que les tabloïds n’y sont pour rien dans le cas de Joyce, mais au moins, tout ce qui a été dit sur elle était véridique. Au sujet de sa venue en Angleterre avec ce groupe d’hommes, du fait qu'elle envisageait déjà la possibilité de commettre un enlèvement, etc. On ne peut pas dire que Joyce n’est qu’une victime. Ce n’est pas comme avec les Dowler. Joyce a écrit le script de sa vie et l’a mis en pratique.

Elle en a clairement souffert, ceci dit.

Elle a été victimisée ? J’aime bien les deux journalistes du film, [Kent Gavin et Peter Tory], mais ils ne sont pas exempts de tout reproche. À un moment, Tory dit, « Il me semble qu'en réalité il s'agissait de cordes, mais "des chaînes", ça sonnait mieux. » Il savoure l’exagération et l’excès qui font partie de l’histoire. Où est la frontière entre journalisme et fiction ? Je pense qu’il y a eu une sorte de réaction en chaîne entre ce moment là et ce qu’il s’est passé 20 ans après.

Peter Tory, du Daily Express, emmène Joyce à une « soirée lèche-cul » au milieu des stars ; le jeu consiste à se bourrer la gueule et avoir honte de soi le lendemain. Morris décrit la pratique comme « une performance unique et troublante » et considère qu’elle marque peut-être la limite des moeurs journalistiques.

Vous pensez que c’est ce qu’il s’est passé ?

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En partie, oui, et principalement à cause de ce qu’il s’est passé dans les journaux. Maintenant, il faut faire avec, tout le monde est au courant. J’ai commencé Fog of War [un film sur Robert McNamara, secrétaire à la Défense sous la présidence de JFK, réalisé par Errol Morris en 2003] avant que la déclaration de guerre en Irak et les gens m’ont demandé s’il s’agissait d’un commentaire sur la guerre en Irak. C’est un commentaire bien entendu, même je n’ai jamais eu l’intention que ça en soit un ; d'autres événements se sont produits autour de ça. Eh bien, je crois qu'on peut dire la même chose avec le film sur Joyce McKInney.

On peut dresser d’autres parallèles plus contemporains… Je pense par exemple à la vie privée lorsqu'on est une célébrité. À votre avis, Joyce était-elle une « célébrité » ?

C'est elle-même qui s'est créé ce statut de « célébrité ». Peut-être qu'elle est à l'origine d’un mouvement d’« auto-célébrité ». On m’a souvent dit qu’elle était en avance de 20 ou 30 ans sur son époque et que si ces événements se produisaient aujourd’hui, on écrirait certainement une série télé dessus.

Joyce serait donc une proto-Kim Kardarshian.

Beaucoup de gens se construisent un personnage public, un double destiné à se comporter et parler d'une certaine manière en face d'une assemblée, d'une audience. Peut-être qu’elle a été la pionnière d’un nouveau genre d’autopromotion. Elle est arrivée avant tout le monde, avant Internet, Twitter, la télé réalité… Je pense qu’il est important de se souvenir de l’histoire de Joyce, sans oublier – et je ne suis pas en train de dire qu’elle n’est pas victime des tabloïds, ou en partie victime de l’Église mormone – qu’elle est aussi victime d’elle-même et que c’est une personne qui a tout fait pour se retrouver dans cette position. Ce qu’elle voulait, c’était la gloire et la notoriété.

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Vous pensez qu’elle aurait eu une vie plus saine si elle avait eu Internet à sa disposition ?

Qui sait ? La vie productive et saine existe-t-elle vraiment ?

C'est vrai. Merci beaucoup Errol, c’était sympa de parler avec vous.

Merci à vous.

INTERVIEW : JOSHUA HADDOW