Kraximo est notre zine trans et anar préféré

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Kraximo est notre zine trans et anar préféré

Paola Revenioti a subverti, pour son bien, la Grèce des années 1980.
24.10.13

La dernière fois que j'ai parlé à Paola Revenioti, c’était la merde. Des rapports publiés au début de l'été relataient que des transgenres grecs se faisaient arrêter en prévision de la Thessaloniki Pride et, selon Paola – une artiste transsexuelle, activiste et prostituée – la situation était chaotique.

Aujourd’hui, Paola est à Londres pour sa première exposition solo, qui met en lumière l’influence qu’elle a eu sur le mouvement LGBT en Grèce. Dans les années 1980, elle publiait un zine trans-anarchiste appelé Kraximo, ce qui se traduit par « violence contre les homos » en argot grec. Le magazine contenait des articles sur les droits des homosexuels et des trans, des entretiens avec des personnages importants comme le poète Dinos Christianopoulos ou le philosophe Félix Guattari, ainsi que ses photographies de quelques garçons avec qui elle était sortie – un sujet controversé pour l'époque.

Paola n’a pas arrêté que Kraximo a pris fin : elle a publié des recueils de poèmes, filmé des documentaires et organisé la première Athènes Pride. Mais son exposition, qui a ouvert ses portes le 18 octobre à la galerie White Cubicle Toilet, porte sur son fanzine, j’en ai donc discuté avec elle.

VICE : Salut Paola, comment tu trouves Londres ?
Paola Revenioti : Alors écoute : je suis arrivée tard la nuit dernière, j’ai récupéré le mauvais sac à l’aéroport et je ne m’en suis rendu compte que ce matin. J’ai passé la journée à essayer de me dépatouiller de cette histoire. Tout ce que j’ai vu de Londres, c’est le petit parc devant mon hôtel, à Bethnal Green, où je vais fumer parce que, bien sûr, on ne peut fumer nulle part à Londres. Tu crois que je vais me faire arrêter pour avoir pris le sac d’un autre ?

Non, ça arrive aux meilleurs d'entre nous. Donc, c'est la première fois que tu exposes à Londres et l'exposition se concentre sur Kraximo, le zine trans-anarchiste que t’as publié dans les années 1980.
Oui. L’expo se concentre sur Kraximo, mais aussi sur les photos que j'ai prises à cette époque-là, à partir du milieu des années 1980 au début des années 1990.

C’est à ce moment-là que tu as commencé à prendre des photos ?
Je prenais des photos avant, mais quand j'ai commencé le magazine je ne voulais pas utiliser les photos d'autres personnes. La particularité de ces photos, c’est qu'elles sont pour la plupart de garçons que j'ai rencontrés la nuit, ramenés chez moi et photographiés.

Les portraits sont très intimes. Comment faisais-tu pour mettre tes modèles à l’aise, alors que tu venais de les rencontrer ?
C'est quelque chose que la plupart des gens n'arrivent pas à comprendre. J'ai eu une relation spéciale avec tous ces garçons – ils n’ont jamais regretté d'être sortis avec moi. À l’époque, la sexualité n'était pas aussi définie qu’aujourd'hui ; on ne vous rangeait pas dans des cases. Les mecs hétéro pouvaient avoir des relations sexuelles avec un trans. Et j'étais une jolie blonde avec de beaux seins. Le fait qu'ils aient eu des relations sexuelles avec moi et que je les ai photographiés ne signifie pas automatiquement qu'ils étaient homosexuels.

Ces garçons-là étaient tes clients ?
Non, c’étaient juste des garçons, de 18 à 23 ans. Tu sais, la Grèce a une tradition d’homosexualité. À Londres, les gens semblent avoir un plus grand besoin de se définir comme hétéro ou gay. Pour les Grecs, c'est dans notre culture d'être plus souple sur cette question. Et les Grecs aiment les pénétrations anales. Il y a de l’érotisme dans l'air en Grèce. Ou plutôt il y en avait, la crise a ruiné l'ambiance, vraiment.

Je sais que tu es autodidacte, mais ces photos sont techniquement bonnes, aussi.
Je pense que le rendu de ces photos est artistique parce que j'aimais ces garçons. Je n'étais pas amoureuse d’eux, mais je tenais à eux, sincèrement. Quand je pointais mon appareil photo sur eux, ils ne regardaient pas n’importe quel photographe, ils me regardaient, moi. Je capturais le romantisme dans leurs yeux. Tout ce que j’ai fait, je l'ai fait parce que j'en avais envie. Je ne me suis jamais vu comme une artiste – c'est seulement ces dernières années que les gens ont commencé à m'appeler comme ça.

Pourtant, tu es devenue un personnage important pour les gens de ma génération. Tu te sens une certaine responsabilité ?
J’agissais de façon négligée, je ne réfléchissais pas beaucoup à ce que je faisais, mais dernièrement, j'ai essayé d'être un peu plus prudente avec les choses que j’écris, photographie et que je rends publiques. Je vois maintenant qu’il y a beaucoup de jeunes – hétéros et homos – qui me prennent au sérieux, donc je dois agir de façon responsable. Mais je ne pense pas être un bon exemple ; je suis plutôt un mauvais exemple, ma vie a été décadente.

Ils peuvent être impressionnés par mon autonomie – le fait que j'aie publié un magazine gay et anarchiste dans la Grèce des années 1980. Mais ce n'est pas comme si ma vie avait été difficile. Ou du moins, je ne veux pas la regarder sous cet angle. J'ai choisi d'oublier les mauvais moments. Les gens viennent vers moi et me remémorent les moments où je me suis battue avec des policiers, les heures que j'ai passées au tribunal, mais je ne repense jamais à ces moments.

Une page de Kraximo

Tu étais une pionnière. Kraximo a été l'un des premiers magazines de ce genre.
Ouais, ça l'était, et j'aime que les gens le voient de cette façon maintenant, parce que je me suis bien cassé le cul pour le faire. Il n'y avait pas d'ordinateur à l'époque, et pas beaucoup de gens pour bosser avec moi non plus. Je devais tout faire moi-même. Surtout les premiers numéros – les roses, je les ai faits moi-même, physiquement j’entends. Mais ça me plaisait.

Comment est née l’idée ?
Je n’en suis pas sûre. J'ai toujours été rebelle. Quand j'avais 12 ans, je suis partie de chez moi pour aller dans une académie militaire. Je n'aimais pas ça non plus, alors je me suis cassée à 15 ans. J’ai toujours été plus politisée et plus intelligente que les autres trans, qui ne savaient que jouer leur propre caricature en roulant des fesses.

J'ai déménagé à Exarcheia, par exemple. Le quartier à l'époque avait des airs de Mai 1968 – des tas de gens qui avaient étudié en France y vivaient. Les gens qui y vivaient étaient beaucoup plus instruits que ce groupement de freaks qu’on y trouve maintenant. Le mouvement LGBT était également basé là-bas et ils ont publié Amfi, le premier magazine LGBT de Grèce. Cela m'a donné un coup de pouce parce qu’Amfi ne me ressemblait pas trop. J'ai beaucoup appris de ce mag, mais il était fait par deux ou trois gays qui avaient étudié en France. Ils ne connaissaient pas beaucoup la réalité grecque. Kraximo a été publié par une prostituée transsexuelle qui était un peu anarchiste. Je pense que c'est ce qui le distingue.

Combien de temps a duré Kraximo ?
Une dizaine d'années – il y a 14 numéros en tout. La publication a connu quelques hiatus parce que la police était toujours sur mon dos et que je n'avais pas d'argent. Malgré son impression irrégulière, chaque fois qu’il sortait, ce qui m’impressionnait c'est que les gens en parlaient. Même les journaux comme Eleftherotypia écrivaient dessus. Mais ce n'est que récemment que j’ai compris à quel point il avait marqué les gens.

Comment ?
Le truc qui m’a le plus émue s'est passé la semaine dernière. J'étais à Stathmos Larissa [siège de l’Aube Dorée] et ce mec de 45 ans m'a arrêtée dans la rue et m'a raconté cette histoire : sa famille l'a chassé de sa maison alors qu’il était adolescent parce qu’il était gay. Dans le train de Patras à Athènes, dans les toilettes, il est tombé sur une copie de Kraximo. Sa lecture lui a fait prendre conscience qu'il y avait plus de gens comme lui dans le monde. Il m’a dit : « Paola, ce magazine a changé ma vie. Il m'a permis d’arrêter de me sentir mal pour ce que j'étais. » Des tas de gens m’ont dit ça. Maintenant que les années ont passé, je vois que mon travail n'a pas été futile.

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