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Comment ont réagi les principales cibles d’al-Qaïda aux attaques du mois dernier à Paris ?

En 2013, le magazine de l'organisation terroriste a publié une liste des 11 personnalités qu'elle souhaitait voir mortes.
5.2.15
Kill list d'al-Qaïda publiée en mars 2013 dans la revue djihadiste « Inspire »

Le 7 janvier dernier, les frères Kouachi pénétraient dans les bureaux de Charlie Hebdo. Ils y tuaient huit membres de la rédaction ainsi qu'un invité du journal, un ouvrier et un officier du service de la protection, avant d'abattre un policier dans leur fuite. Une semaine plus tard, al-Qaïda dans la Péninsule arabique (Aqpa) revendiquait l'attaque.

Parmi les victimes se trouvait Stéphane Charbonnier, dit « Charb », directeur de la publication du journal satirique. Depuis le printemps 2013, le dessinateur figurait aux côtés de dix autres personnalités sur une « most wanted list » publiée par le magazine djihadiste Inspire, une publication d'al-Malahem, la branche médiatique d'Aqpa. Sous le titre « Recherchés morts ou vifs pour crimes contre l'Islam – une balle par jour pour lutter contre les infidèles », figuraient ainsi les photos de neuf journalistes, penseurs, polémistes et écrivains suivies de deux noms féminins. Deux pages plus loin, un article intitulé « France, l'envahisseur imbécile » appelait à des attaques sur le territoire français à la suite de l'intervention au Mali et se terminait par la phrase : « Malheur à vous de la part de dizaines de Mohammed Merah ».

Couverture du numéro 10 de la revue Inspire dans lequel a été publié la liste des 11 à abattre

Diffusé sur Internet, ce magazine en langue anglaise a été créé à l'été 2010 par Anwar al-Awlaki, surnommé le « Ben Laden d'Internet » et tué en 2011, et a pour principale cible de lectorat de jeunes occidentaux candidats au djihad. Comme Dabiq, le magazine de l'organisation État islamique dont le premier numéro est paru l'été dernier, Inspire adopte un angle et un ton qui se veut le plus moderne possible. Ainsi, les propagandistes qui œuvrent à sa rédaction n'hésitent pas à illustrer leurs articles à grand renfort d'images retouchées et de montages Photoshop parfois à la limite du ridicule. On y trouve aussi une myriade d'interviews de djihadistes notoires, de recettes de fabrication d'explosifs, d'appels au djihad et de prêches haineux.

Le dernier numéro, sorti le 24 décembre dernier, avait pour titre évocateur « Neurotmesis – couper les nerfs et isoler la tête ». Son principal objectif était de donner des conseils aux « loups solitaires ». Bertrand Nzohabonayo, qui a blessé trois policiers à l'arme blanche le 20 décembre dernier à Joué-lès-Tours, y était glorifié en compagnie de d'autres djihadistes occidentaux – notamment Mehdi Nemmouche et Mohamed Merah.

Couverture du dernier numéro d'Inspire paru le 24 décembre dernier

Dans un article paru l'an dernier sur Slate, Yves Trotignon, spécialiste du terrorisme pour le cabinet Risk&Co, expliquait qu'en décembre 2013, deux Somaliens avaient été arrêtés en Allemagne après avoir posé une bombe « parfaitement comparable à celles décrites dans Inspire » dans la gare de Bonn. « Inspire est la bible en matière de propagande djihadiste. Surtout, elle est conçue comme une vraie revue et on y trouve absolument tout : des conseils opérationnels, de la réflexion idéologique, des témoignages, des reportages… Inspire diffuse du savoir-faire à grande échelle, comme autant de bouteilles lancées à la mer », ajoutait-il.

Si les 11 personnalités concernées par l'appel au meurtre diffusé par Inspire avaient évidemment toutes reçues des dizaines de menaces de mort, l'assassinat de Charb était le premier. Depuis l'attaque, l'organisation terroriste a d'ailleurs diffusé sur les réseaux sociaux une version mise à jour de la liste, barrant d'une croix rouge le visage du dessinateur français et remerciant ceux qui ont « vengé le prophète Mahomet ».

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Près d'un mois après l'attaque à Charlie Hebdo, VICE a retracé le parcours et cherché à interroger les personnalités toujours menacées de mort par al-Qaïda afin de connaître leurs réactions et de savoir si leur quotidien avait changé.

TERRY JONES
Pasteur américain devenu célèbre pour ses saillies contre l'islam et ses autodafés du Coran. Aujourd'hui aussi vendeur de frites et candidat à la présidence des États-Unis, l'homme nous a expliqué qu'il n'avait « pas peur » mais restait néanmoins très « prudent » et portait une arme en permanence. « Je suis en contact avec la police locale et le FBI à la suite des centaines de menaces de morts que j'ai reçues. Je fais toujours très attention quand je voyage et quand je sors le soir. Après l'attaque à Paris, il semble bien qu'al-Qaïda et l'État islamique soient après les gens de la liste », a-t-il ajouté. Selon lui, le fait d'ouvrir un fast-food comme il vient de le faire est une façon « d'exprimer son patriotisme » et de montrer « qu'il ne va pas reculer ». Malgré les risques, l'homme dit ne rien regretter.

CARSTEN JUSTE
Ancien rédacteur en chef du Jyllands-Posten, premier journal à avoir publié les caricatures de Mahomet en 2005. Un an plus tard, l'homme s'excusait par ses mots : « Ces caricatures ont, manifestement, porté atteinte à des millions de musulmans à travers le monde. Et c'est pour cette raison que nous présentons aujourd'hui nos excuses et nos profonds regrets pour ce qui vient de se produire et qui n'était nullement dans l'intention du journal. » Malgré son pardon et sa démission en 2008, il reste l'objet de nombreuses menaces de mort. Désormais très discret, le journaliste a accordé une seule interview à son média d'origine en avril 2014 et n'a en conséquent pas pu être joint dans le cadre de cet article.

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KURT WESTERGAARD
Caricaturiste danois, il est l'auteur de caricatures parues dans le Jyllands-Posten. Contrairement à son journal, l'homme n'a jamais exprimé de regrets. Il a fait l'objet de plusieurs tentatives d'assassinats et vit désormais sous contante protection judiciaire. « Comme tout le monde, j'ai trouvé [l'attaque] vraiment, vraiment affreuse. Le plus important est de ne pas faire marche arrière. Nous ne devons pas nous soumettre à cette situation grotesque et penser qu'il est dangereux d'écrire ou de dessiner sur l'islam. Quand un événement aussi tragique survient, c'est un choc terrible. Mais cela peut aussi avoir des répercussions affreuses sur l'intégration, et ce partout dans le monde », nous a-t-il expliqué.

GEERT WILDERS
Homme politique néerlandais, député européen et fondateur du PVV (Partij voor de Vrijheid, Parti pour la Liberté), un parti politique nationaliste et islamophobe. En 2008, il produisait le court-métrage « Fitna », très critique à l'encontre de l'islam – le film comparaissait le Coran à Mein Kampf. Dans une vidéo postée sur YouTube, il a réagi à l'attentat parisien par ces mots : « Aujourd'hui, seules des mesures radicales peuvent enrayer le phénomène : il nous faut désislamiser nos pays. Toute immigration en provenance de pays musulmans doit cesser. Les djihadistes doivent être expulsés et ne jamais pouvoir revenir. Il faut quitter Schengen et récupérer la maîtrise de nos frontières. Maintenant, cela suffit. »

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LARS VILKS
Dessinateur suédois ciblé par al-Qaïda pour ses caricatures représentant Mahomet sous les traits d'un chien. Comme son collègue Kurt Westergaard, il a fait l'objet de plusieurs tentatives d'assassinat. « Aujourd'hui, il est très difficile de m'atteindre en raison de la sécurité rapprochée dont je dispose – les mesures sécuritaires ont d'ailleurs été renforcées depuis l'attentat à Charlie Hebdo. Les menaces de mort sont devenues très rares – mais généralement, elles ne servaient qu'à instaurer un climat de peur. Le danger est donc silencieux, mais peut devenir réel à la bonne occasion. Néanmoins, je ne regrette rien. J'ai choisi de devenir artiste pour ce droit à transgresser et à provoquer », nous a-t-il écrit.

FLEMMING ROSE
Journaliste au Jyllands-Posten et rédacteur en chef des pages culture à l'époque de la publication des caricatures, auteur de l'essai The Tyranny of Silence et collaborateur du New York Times, l'homme n'a jamais cédé aux pressions. Dans une interview pour Le Figaro parue le mois dernier, il déclarait : « [Cette attaque] est un cauchemar qui devient réalité. Je vis la pire semaine de ma vie professionnelle, depuis les attaques contre nos ambassades après la publication des caricatures de Mahomet en 2006. Mais, contrairement à 2006, je ne suis pas surpris. […] Tous les journalistes du Jyllands-Posten peuvent s'identifier avec Charlie, car ce qui est arrivé peut nous arriver. »

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MORRIS SADEK
Avocat, activiste et chrétien copte de nationalité américaine. L'homme s'est fait connaître pour avoir à plusieurs reprises exprimé avec virulence son rejet de l'islam et diffusé la vidéo « The Innocence of Muslims » en 2012. À l'époque, il déclarait au Washington Post : « La fureur qu'a causé [cette vidéo] en Égypte est une nouvelle preuve de la violence de cette religion et de ses adeptes et montre que tout dans ce film est réel. »Sur son blog, Sadek a relayé l'information de l'attaque à Paris sans pour l'instant y réagir et n'a pas pu être joint.

SALMAN RUSHDIE
Essayiste britannique auteur de l'ouvrage Les Versets sataniques publié en 1988 qui lui a valu une fatwa de mort prononcée par l'ayatollah Khomeini et levée en 1998. En marge d'un discours prononcé le 14 janvier dernier à l'université du Vermont, aux États-Unis, l'auteur a défendu le caractère « absolu » de la liberté d'expression et a déploré que les dessinateurs tués, des « camarades », aient été rapidement « diabolisés et traités de racistes » après leur mort. « La tradition satirique française a toujours été très piquante, très dure, et c'est encore le cas. […] La liberté d'expression est indivisible. On peut ne pas aimer Charlie… mais ça n'a rien à voir avec leur droit de prendre la parole. Les artistes sont faibles et vulnérables, ils ont besoin d'être protégés. Dans leurs assauts contre les forces de l'obscurantisme, ils endurent parfois de terribles souffrances », a-t-il ajouté dans des propos rapportés par l'AFP.

AYAAN HIRSI ALI
Activiste néerlandaise d'origine somalienne, ciblée pour avoir co-réalisé « Soumission », un film sur la vie des femmes soumises à la Charia. En 2010, son collègue Theo van Gogh, qui a produit avec elle la vidéo, a été assassiné à Amsterdam par un militant islamiste. Interrogée dans l'émission The Kelly File sur Fox News le 8 janvier, la femme a déclaré : « J'aime la vie plus que la mort. Ce message est plus fort que tout ce qu'ils font. Notre seule chance de pouvoir combattre ces barbares est d'en parler. Je pense qu'un crayon aura toujours bien plus de pouvoir que toutes leurs armes. »

MOLLY NORRIS
Journaliste au Seattle Weekly devenue célèbre après avoir voulu créer le « Jour de la caricature de Mahomet » en 2010. Peu après, sous les conseils du FBI, elle s'est simplement évaporée. Elle a déménagé, quitté ses amis et sa famille et changé d'identité et de travail. À l'époque, Morris s'était déclarée « inspirée » par la « fureur » qu'avait soulevé un épisode de South Park montrant Mahomet déguisé en ours. Après quatre ans et demi, la femme vit toujours cachée dans la peur.

@GlennCloarec