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Société

Grandir dans une secte

Homophobie, mensonges et exorcismes : mon éducation ultrareligieuse m'a poussé au suicide.

par Joseph Coward ; Propos rapportés par Cherry Casey
09 Février 2016, 6:00am

Joseph Coward enfant, à droite sur la photo

L'Église dite des « Nouvelles Frontières », de tradition conservatrice, a été créée dans les années 1970. Aujourd'hui, elle rassemble plus de 1 000 églises différentes dans 70 pays. Si son style néo-charismatique – exorcisme, glossolalie lors des prêches, etc. – lui confère un côté très « américain », sa tradition est ancrée dans le pentecôtisme des classes ouvrières anglaises et galloises.

Le chanteur de vingt-trois ans Joseph Coward a été élevé dans l'Essex en suivant les préceptes de cette Église – elle répondait à l'époque au nom de New Frontiers International. Tout en reconnaissant que la NFI n'a peut-être plus rien à voir aujourd'hui avec ce qu'il a connu dans le passé, Joseph a été profondément marqué par l'homophobie, l'obsession de contrôle et le système sectaire de cette Église. Après être tombé en dépression il y a cinq ans, il a décidé de quitter cette secte.



Mon premier souvenir n'a rien d'enfantin. Il est lié à l'interprétation de la Bible par la NFI, sa conviction que l'enfer existe et que le seul moyen d'y échapper est de croire en Jésus. Ma mère, membre de l'Église depuis ses 17 ans, n'avait pas hésité à intégrer mes sœurs et moi-même à cette communauté soudée.

Je croyais les adultes sur parole quand ils me disaient que Dieu était aussi réel que la loi universelle de la gravitation. De toute façon, lorsque vous voyez des gens entrer en transe au cours de prêches prononcés dans une langue qui n'existe pas, il vous est très difficile de ne pas y croire.

L'étrange faisait partie intégrante du quotidien. Un jour, alors que je devais avoir 12 ans, un prêcheur a été appelé pour exorciser une fille possédée. Elle a commencé à rugir et à être prise de convulsion, comme si le « démon » quittait son corps.

Avec du recul, je réalise que nous étions tous sujets à une hystérie collective et une hypnose de masse – tout le monde croit à une même chose, qui finit inévitablement par arriver. Lors des prières, l'ensemble de la foule atteignait un état de transe à l'aide d'une musique rapide. En gros, tout le monde était hypnotisé.

Si vous êtes ignorant de ces techniques, ce qui était mon cas à l'époque, vous êtes influençable et ferez ce qu'on attend de vous sans en avoir conscience – c'est d'autant plus vrai si un millier de personnes autour de vous font la même chose. Les Américains sont habitués à voir des pasteurs toucher des malades à la télévision, malades qui s'effondrent quasi instantanément – moi, je vivais ces scènes quotidiennement.

Je me souviens d'une journée précise – je devais avoir 10 ou 11 ans. J'étais chez un ami quand nous avons vu de la fumée provenant de son patio. C'était l'été, alors nous avons cru qu'il s'agissait d'un simple barbecue. On a fini par découvrir que les membres de l'Église brûlaient des livres Harry Potter. À l'époque, cela ne me faisait ni chaud ni froid.

Joseph aujourd'hui

Des camps organisés par l'Église avaient lieu régulièrement. On nous y encourageait à suivre des séminaires apprenant à vivre « de manière pieuse ». Les responsables évoquaient longuement la sexualité ; je me souviens y avoir entendu un long réquisitoire sur le fait que la masturbation était mauvaise. À cette époque, je prenais ça très sérieusement.

Les aspects malsains dans une telle communauté sont innombrables. Toutes les caractéristiques d'une secte étaient présentes : le sentiment communautaire, le fait que tout se règle en interne, la pression psychologique – voulue ou non. De plus, les croyants donnaient à l'Église l'ensemble de leurs biens personnels. Ils vivaient tous pour l'Église.

Un petit groupe s'occupait de prendre les décisions les plus importantes. Parfois, un tel système était clairement envahissant ; cela pouvait vous pourrir la vie. L'une de mes amies a vécu un enfer. Quand elle a eu 16 ans, elle a eu un petit ami – ce qui n'a pas plu à tout le monde. Elle s'est sentie isolée et a commencé à développer un trouble alimentaire. Elle n'était pas autorisée à se faire soigner, car le problème devait être réglé grâce à la prière.

Autre exemple, tout aussi cruel : je côtoyais un mec gay, qui en souffrait parce que cela allait à l'encontre de nos préceptes. Il a dû se confier au pasteur – cela l'a conduit à renoncer publiquement à son homosexualité.

Si certains leaders avaient soif de pouvoir, la plupart étaient sincères et incapables d'envisager que ce qu'ils faisaient relevait de la manipulation. Mais, quand vous êtes convaincu à un tel degré de la véracité d'un système de pensée, vous n'hésitez pas une seconde à vous servir de n'importe quelle technique pour convaincre les gens autour de vous que vous avez raison.

Néanmoins, vers la fin de mon adolescence, j'ai commencé à me poser des questions. Durant mon enfance, on m'avait affirmé que certaines personnes n'iraient pas au paradis. Pourtant, en grandissant, j'ai fréquenté des gens différents, hors du cercle de l'Église. J'ai réalisé qu'ils n'étaient pas de suppôts de Satan. Je me suis également posé des questions sur ma sexualité – mes désirs commençaient à se manifester.

Avide d'avoir des réponses à mes questionnements, j'ai beaucoup prié. Puis, à force de grandir, c'est ma raison qui a pris le dessus. J'étudiais les thèmes qui m'intriguaient, et je comprenais que mes croyances étaient tout, sauf rationnelles. Mon monde s'est effondré, du moins en partie. J'ai fait une dépression, une tentative de suicide, et j'ai fini par être interné dans un hôpital psychiatrique.

Je n'avais personne pour me soutenir. Quand j'ai pu sortir de l'hôpital, je suis rentré chez moi. J'étais seul. Je n'ai pas adressé la parole à ma mère depuis plusieurs années.

Il m'arrive encore de croiser des gens de la NFI – il est fascinant de voir à quel point vous êtes invisible une fois exclu d'une secte. La peur doit y être pour beaucoup. Les gens comprennent qu'on leur a menti. Ils sont terrifiés à l'idée de se confronter à la réalité.

J'éprouve beaucoup de rancune. J'aurais simplement aimé que tout cela ne m'arrive pas. Il en va de la liberté de l'être humain de croire en ce qui lui plaît. Mais, s'il vous plaît, n'entraînez pas des innocents avec vous. Au final, il s'agit de maltraitance, purement et simplement.

L'église locale au sein de laquelle Joseph a grandi a été dissoute depuis. Nous avons essayé de contacter Newfrontiers avant la publication de cet article. Ils ont refusé de répondre à nos demandes.

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