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LE NUMÉRO « FICTION 2013 »

Malibu

« Pour toucher l’argent du chômage, je devais remplir la liste de tous les boulots auxquels j’avais postulé. Mais j’avais postulé nulle part. J’ai juste écrit « juriste » et j’ai inventé un numéro. Puis j’ai écrit « assistant juridique » et j’ai mis le...

par Ottessa Moshfegh
29 Juillet 2013, 9:10am


Photo : Thomas Northcut/Getty

Pour toucher l’argent du chômage, je devais remplir la liste de tous les boulots auxquels j’avais postulé. Mais j’avais postulé nulle part. J’ai juste écrit « juriste » et j’ai inventé un numéro. Puis j’ai écrit « assistant juridique » et j’ai mis le même numéro. J’ai continué comme ça. « Concierge dans un cabinet d’avocats. » J’ai regardé le numéro que j’avais inventé. J’ai essayé de l’appeler. Ça a sonné, sonné. Puis une femme a décroché.

« Qui c’est ? » C’est comme ça qu’elle a répondu.

« Je fais une enquête, j’ai dit. Qu’est-ce que vous évoque l’idée que d’autres personnes vous voient nue ?

– J’ai posé nue pour une école d’art, a-t-elle répliqué. Ça ne me pose aucun problème. »

Elle a dit qu’elle s’appelait Terri et qu’elle vivait à Lone Pine avec sa mère qui avait Parkinson. Elle a dit qu’elle voudrait être enceinte, pour avoir un truc auquel penser toute la journée.

« Je suis indienne, a-t-elle poursuivi. Chumash. Et vous, vous êtes quoi ?

– Je suis normal.

– Tant mieux. J’aime les hommes normaux. J’aimerais ne pas être indienne. Je voudrais être noire ou chinoise, ou autre chose. Bon, a-t-elle poursuivi, si vous veniez ici pour qu’on voie ce qu’on peut faire ? J’en veux pas à votre argent, si c’est ce que vous pensez. Je reçois en permanence des chèques dans ma boîte aux lettres. »

On aurait dit qu’un vautour criait dans le fond. J’ai réfléchi une minute.

« Juste un truc, j’ai repris. J’ai des boutons. Et des rougeurs sur tout le corps. Mes dents sont pas terribles non plus.

– J’espère pas grand-chose, a-t-elle dit. Et puis, j’aime pas les hommes parfaits. Ils me font me sentir comme une merde, en plus d’être chiants.

– Ça me plaît », ai-je conclu.

On s’est fixé rendez-vous pour dîner le lendemain. Je le sentais bien.

C’était vrai : j’avais plein de boutons. Mais j’étais quand même beau. Je plaisais aux filles. Elles me plaisaient rarement. Quand elles m’interrogeaient sur mes loisirs, je leur mentais, je disais que je faisais du jet-ski ou que je jouais au casino. La vérité, c’est que je n’avais pas de loisirs. Ça ne m’intéressait pas. Je passais presque tout mon temps devant le miroir, ou à aller chercher des cafés à l’épicerie du coin. C’était à peu près le seul truc que je buvais. Ça, et de la ginger ale light. Parfois, je me foutais les doigts dans la bouche. Et je passais mon temps à gratter mes boutons. Je cachais les marques qu’ils laissaient avec du fond de teint liquide que je volais chez Walgreens. La teinte que j’utilisais s’appelait « Bronzage classique ». Voilà, je crois qu’on a fait le tour de mes secrets.

Mon oncle vivait plus loin dans les terres, à Agoura Hills. Je lui passais un coup de fil de temps en temps, quand j’étais vraiment dans la dèche, mais tout ce qui l’intéressait, c’était les nanas. « J’aime personne en ce moment », lui ai-je dit au téléphone. Je faisais face au miroir, juste au-dessus de l’évier de la salle de bains, et je me grattais de ma main libre.

« Mais les femmes, c’est bien, a-t-il rétorqué. C’est comme un bon repas.

– J’ai pas de quoi me payer un bon repas, ai-je rétorqué. Et puis, je préfère la quantité à la qualité. »

Il m’a dit d’aller voir si Sears ou T.J. Maxx embauchaient, ou Burger King. C’était peut-être un bon conseil pour quelqu’un d’autre. Lui n’avait pas besoin de travailler. Il recevait l’allocation aux adultes handicapés à cause de sa patte folle. Il avait aussi une poche de colostomie qu’il entretenait mal. Il en dissimulait l’odeur avec un parfum d’intérieur à la pêche qu’il diffusait dans toute sa maison. Il quittait rarement son salon et adorait commander d’énormes repas mexicains ou des pizzas entières. Il était tout le temps en train de bouffer, puis de vider sa poche. J’ai repris : « Je me sens pas bien. Je suis trop malade pour chercher un travail.

– Va voir le médecin, a-t-il répondu. Regarde dans l’annuaire. Fais pas le con. Faut faire gaffe à sa santé.

– Je peux t’emprunter du blé ? lui ai-je demandé.

– Non. »

J’ai trouvé un docteur pas cher dans un centre commercial coréen à Wilshire.

La galerie marchande presque vide combinait faux laiton, vitrines poussiéreuses et sol en stuc orange. Le plafond de verre était tout fissuré. Un pigeon s’est élevé dans les airs puis s’est posé sur une guirlande de Noël éteinte. Quelqu’un avait étalé des journaux sur le sol. Il y avait une bagagerie, un endroit où se faire prendre en photo et un salon de coiffure. C’était tout. Tous les autres emplacements étaient vides. Une Coréenne sans-abri vêtue d’une longue robe de chambre sale et douillette avançait doucement dans ma direction, déplaçant sa poussette pleine de saloperies. J’ai inspiré un grand coup.

J’ai trouvé la clinique au bout d’un long couloir de bureaux dépourvu de la moindre indication. Sur la porte, une affichette couleur orange listait tous les services que le médecin proposait. J’y ai trouvé mes symptômes : prise de poids, perte de cheveux, rougeurs. J’ai passé la porte. Une grosse dame se tenait devant l’accueil, juste en face de la secrétaire.

« Cette ordonnance, c’est pour les jaunes, moi il m’en faut une pour les roses. Du Percodan », expliquait-elle.

J’avais un problème avec les gros, le même qu’avec les maigres : je les détestais viscéralement. Au bout de quelques minutes, une infirmière m’a demandé de la suivre. On est passés devant un poster de hot rods et un autre qui représentait des chatons sortant d’un haut-de-forme. L’infirmière m’a indiqué un homme en chemise à carreaux tenant un bloc-notes jaune. On aurait dit un catcheur de la WWF à la retraite. Ses yeux disparaissaient sous ses paupières et ses grains de beauté, comme ses sourcils, auraient mérité un peu d’entretien. Il avait aussi besoin d’un bon rasage. La plupart des hommes ne savent pas prendre soin d’eux. Sa chemise bâillait, on voyait qu’il ne portait rien en dessous. Son ventre était hérissé de poils noirs et raides. Il sentait la vieille bouffe.

Je lui ai demandé : « Vous êtes vraiment docteur ? »

Il m’a incité à m’allonger sur sa table d’examen poisseuse.

« Alors, quelque chose ne va pas, a-t-il articulé en parcourant le questionnaire qu’on m’avait fait remplir.

– Je me fais vomir tout ce que je mange, mais je reste gros, j’ai dit. Et y’a mes rougeurs, aussi. » J’ai remonté ma manche.

Le docteur a reculé d’un pas : « Vous lavez vos draps ?

– Oui. » Je mentais. « Alors, qu’est-ce qui m’arrive ?

– Je ne suis pas là pour vous juger », a-t-il dit en portant la main au cœur.


Photo : Jessie Kennedy

J’avais beau être très séduisant, j’avais peur que personne ne veuille m’épouser. J’avais des petites mains. Elles ressemblaient à des mains de fille, mais poilues. Personne n’épouserait un homme qui a ce genre de mains. Je peux facilement me mettre tous les doigts au fond de la gorge. Mes doigts sont fins et mous. Quand je les enfonce dans ma bouche, ça me fait l’effet d’une brise fraîche. C’est la meilleure façon de le décrire.

« Tonton, lui ai-je demandé au téléphone, je peux venir faire une machine chez toi ?

– Bien sûr, a-t-il répondu. Viens. Mais amène ta lessive. Et du Coca light. »

Mon oncle vivait aux crochets de l’État. Je me suis arrêté chez Albertsons pour choper la lessive et le Coca light. J’ai aussi acheté un cheesecake et du gâteau aux carottes. J’ai utilisé ma carte EBT. Je n’ai jamais eu honte de m’en servir. Je me suis pris un grand café et des cigarettes à la station-service d’en face. Je ne fumais pas vraiment. J’allumais les clopes et je les baladais à travers la maison de mon oncle. Ça permettait de couvrir l’odeur.

« Voilà mon garçon ! » s’est écrié mon oncle en tentant de s’extraire de son fauteuil. Il avait deux fauteuils inclinables en cuir vert, placés à environ 30 centimètres d’une immense télé. Le genre de celles qu’on voit dans les halls d’hôtel. Il passait son temps à regarder la télé, discuter au téléphone ou manger. Il adorait les jeux télévisés et les émissions de cuisine. Je ne dis pas qu’il était bête. On se ressemblait, lui et moi : tous les trucs bien lui donnaient envie de crever. C’est un trait qu’on retrouve souvent chez les gens intelligents.

Il m’a accueilli d’un « salut ». Sa robe de chambre était grande ouverte. Je pouvais voir sa putain de poche de stomie. « Dis-moi, a-t-il repris pendant que je sortais les gâteaux, tu vois quelqu’un en ce moment ?

– Ça se pourrait, mais je veux pas me porter la poisse, lui ai-je répondu. Je veux pas en parler.

– Tu me fais le coup à chaque fois. »

On s’est assis dans les fauteuils. J’ai mangé le cheesecake et mon oncle a pris le gâteau aux carottes. On a regardé la fin d’un film qui s’appelle L’Amour à tout prix. Puis mon oncle a vidé sa poche de stomie pendant que j’expédiais le cheesecake au fond des toilettes. Ensuite, j’ai mis mon linge dans la machine. J’ai bu du café et je suis retourné aux toilettes pour vomir encore un peu. Après ça, j’ai pris le rasoir de mon oncle pour me raser les poils des doigts. Je les ai montrés à mon oncle.

Il m’a dit : « Quelqu’un devrait me masser les pieds avec ces mains, mais pas toi. »

Je me suis assis, j’ai humé l’air et allumé une cigarette.

« Je me sens toujours pas bien. Et je suis fauché.

– Je ne te donnerai pas d’argent, m’a-t-il répondu. Mais si tu tonds le gazon, je te dédommagerai pour ton temps.

– Combien de temps ?

– L’équivalent de 20 dollars.

– J’étudie ta proposition et je reviens vers toi », lui ai-je dit. Mon oncle aimait bien ce genre de formules officielles.

– J’attends ton retour », a-t-il répondu. Il a passé la main sous sa robe de chambre et a tripoté sa poche. J’ai levé les yeux au ciel. On a regardé New York, police judiciaire, puis le talk-show d’Oprah Winfrey et Des jours et des vies.

J’ai tondu le gazon.

J’avais déjà eu des rendez-vous amoureux. Il ne s’était jamais rien passé de spectaculaire. Une des filles avec qui j’étais sorti avait été nonne, plus jeune. Je l’aimais bien, mais elle ne parlait que d’elle. J’avais l’impression qu’elle attendait que quelque chose s’éclaire sur mon visage, et ça n’est jamais arrivé.

« Je suis pas un personnage de série télé, lui ai-je expliqué. Je veux juste te voir nue, puis reconsidérer la situation. »

Elle m’a suivi aux toilettes. On était à Century City, dans un bistro asiatique. Les toilettes étaient en béton ciré, l’éclairage froid et tamisé. Elle s’est dévoilée, une moitié après l’autre. Elle a d’abord enlevé le haut pour le remettre juste après. Ensuite la jupe, descendue et remontée. On s’est fréquentés quelques semaines – juste du flirt appuyé, pas de pénétration. J’ai fini par lui mentir, par lui dire que j’avais contracté la maladie des griffes du chat à cause de la chatte d’un voisin et que j’avais besoin de passer du temps seul pour m’en remettre.

Elle a cessé de m’appeler.

Je suis allé voir une prostituée une fois. Je l’ai trouvée assise sur un muret devant le Super 8, près de Little Armenia. Elle transportait ses affaires dans un sac en plastique transparent : une petite trousse à maquillage, une paire de baskets, deux bananes et une fleur en plastique.

« De quoi j’ai l’air ? lui ai-je demandé dans la chambre de motel. Qu’est-ce que je sens ?

– Tu sens le parfum d’intérieur, a-t-elle dit. Tu sens rien.

– Super, ai-je dit en enlevant mon tee-shirt. Est-ce que je suis gros ? »

Elle a plissé les yeux :

« T’es pas maigre, t’es pas gros », a-t-elle dit. Sa manière de pointer du doigt me rappelait mon proviseur du lycée.

« Est-ce que mon visage a l’air empâté ? lui ai-je encore demandé.

– Comment ça ? »

Elle a sorti une banane de son sac plastique et s’est ingéniée à la peler.

« Tu vois mes boutons, d’ici ? » Elle était assise sur le couvre-lit pelucheux. Je me suis placé devant la fenêtre.

« Ouais, tout le monde les verrait », a-t-elle déclaré.

J’ai reculé de quelques pas dans l’ombre.

« Et maintenant ?

– Je les vois toujours », a-t-elle répondu.

J’ai baissé les stores et je lui ai reposé la question. Elle a hoché la tête.

Ensuite, je me suis assis à côté d’elle et j’ai écarté les mains sur le lit.

Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu penses de ça ? »

Jamais personne ne me donnait la réponse que je souhaitais : « Oh, elles sont trop belles. »

Le lendemain, de retour à mon appartement, j’avais toujours une éruption cutanée. Je ne pouvais rien y faire avant mon rendez-vous du soir avec Terri. Je me suis allongé sur le lit et j’ai ramassé des miettes et des cheveux sur le tapis. J’avais mal au bide. Je n’étais pas allé aux toilettes depuis plusieurs jours. J’ai bu trois litres et demi d’eau et j’ai allumé la radio. J’écoutais du hip-hop. J’aimais bien les morceaux de hip-hop parce qu’ils stimulaient mon esprit sans me prendre la tête. Quarante minutes plus tard, je suis allé aux toilettes. Si j’écris un livre un jour, il sera plein de conseils et d’astuces pour les mecs. Par exemple, si votre visage est bouffi, remplissez-vous la bouche de grains de café. Si vous avez une mâchoire fine, faites-vous pousser la barbe. Si vous ne pouvez pas vous faire pousser la barbe, portez des couleurs plus claires que celle de votre peau. Si vous désirez quelque chose que vous ne pouvez pas obtenir, désirez autre chose. Désirez ce que vous méritez. Vous l’obtiendrez sûrement. Et surtout, contrôlez-vous. Certains jours, pour m’empêcher de manger, je me tapais la tête contre les murs ou je me frappais dans le ventre. Parfois, je faisais en sorte de m’hyperventiler, ou alors je m’étranglais un peu avec une serviette. Je me servais d’un marqueur indélébile pour dessiner des pointillés le long des bourrelets de graisse sur mes flancs, mes hanches. Je faisais de la gym suédoise sur le sol de ma cuisine. J’utilisais de la crème hydratante à la place de la mousse à raser. Au lieu du savon, j’utilisais du shampooing deux-en-un et de l’après-shampooing.

Puis le téléphone a sonné.

« J’écris mon testament, m’a annoncé mon oncle. Je te lègue tout, même la télé, a-t-il poursuivi.

– Merci, ai-je répondu. Tu crois que je pourrais avoir 200 dollars d’avance ?

– À une condition, a-t-il dit. Je veux que mes cendres soient disséminées dans l’espace. J’ai vu une pub une fois. C’est cher pour ce que c’est mais je me sentirais mieux si je savais qu’il ne m’arrivera rien de mal après ma mort. Tu devras peut-être vendre quelques meubles, et la télé.

– Tu m’en demandes beaucoup, j’ai dit. Depuis le sommet d’une montagne qui donne sur la mer, ça t’irait ?

– Il faudrait que je voie l’endroit d’abord, a-t-il dit après une longue pause.

– Si on pouvait se donner rendez-vous dans l’après-midi, ça m’arrangerait.

– Tu as un rendez-vous ce soir ? » m’a-t-il demandé, excité. « Avec qui ?

– Je passe te prendre dans une heure », ai-je répondu.

J’avais un bon pressentiment à propos de Terri. Je me prenais à penser que c’était peut-être la bonne. Quand je songeais à elle, j’imaginais une Indienne aux longues nattes avec une plume sur le front. Je la voyais dans un tipi, vêtue d’une peau de cerf. Je l’imaginais nue dans le fauteuil inclinable de mon oncle, bâillant devant la télé, je la voyais aux toilettes, lisant un vieux livre sur la spiritualité. On pourrait aller au casino ensemble. On pourrait se trouver un buffet à volonté. Après tout, elle avait dit qu’elle avait de l’argent.

« T’as l’argent ? ai-je gueulé depuis la voiture pendant que mon oncle s’extrayait de sa maison.

– T’appelles ça tondre la pelouse ? a-t-il crié en pointant l’herbe avec sa canne.

– T’as amené le blé ? » Il fallait que je sache. « Tu l’as ?

– Oui », a dit mon oncle qui fermait son coupe-vent tout en cherchant sa poche de stomie. Il a cogné à la fenêtre de la voiture avec le haut de sa canne.

« Fais voir les thunes », j’ai dit.

Il a ouvert son porte-monnaie et a agité les billets de 20 dollars.

J’ai déverrouillé sa portière.


Photo : Christian Storm

Parvenus au pied de la montagne, mon oncle a secoué la tête : « J’aime pas cet endroit, a-t-il dit. Trop de soleil. Et puis on est où ? C’est quoi cet endroit ?

– Malibu », ai-je répondu.

Le parking était presque vide. Il y avait des tables de pique-nique et un panneau en bois gravé, ainsi qu’un chemin qui conduisait à une vallée peuplée de petits arbres. Mon oncle a tendu le cou et a plissé les yeux vers le sommet de la montagne, à travers la vitre. « Il doit y avoir des animaux là-haut, a-t-il dit. Des pumas et des coyotes. Regarde tous ces oiseaux ! » Il scannait les alentours, nerveusement, les mains coincées entre les cuisses. « Et y’a de la poussière partout.

– Tu marques un point », ai-je concédé.

Il a croisé les bras avant de se remettre à secouer la tête. « Je veux pas que des animaux pissent sur mes cendres.

– Je mettrai du poison dessus, si tu veux, ai-je tenté de le rassurer. Promis.

– Va là-haut et vérifie, m’a-t-il ordonné. Je suis trop vieux, je suis fatigué. Je vais rester dans la voiture. Si tu trouves un endroit à l’ombre et sans animaux, alors on a un accord. »

Je suis sorti de la voiture et j’ai commencé à marcher. Je ne comptais pas gravir toute la montagne. J’ai trouvé un coin d’herbe plat entre les arbres où j’ai fait des abdos et des étirements. Puis je me suis allongé par terre en pensant à Terri. Je l’imaginais posant nue dans le désert – silencieuse, calme, ses longs cheveux noirs dévalant en cascade ses seins parfaits. « Tu es beau, me dirait-elle, et tellement bien foutu. »

Tout en me dirigeant vers un rocher à flanc de coteau, j’ai pensé que la vie était merveilleuse. On voyait l’océan, les collines et l’autoroute. Ça me semblait être un bon endroit pour passer l’éternité. C’était plein d’écureuils.

« Plutôt pas mal », ai-je dit à mon oncle en rejoignant la voiture. « Allonge. »

Je l’ai dévisagé, son expression était sombre, fermée. « Je pensais à un truc », a-t-il soufflé. Sa voix était haut perchée, il paraissait ému.

« Combien de fois je vais encore te voir ? Une petite dizaine ? » Il semblait avoir du mal à respirer. Je lui ai tapoté dans le dos.

« Tu fais une crise cardiaque ? lui ai-je demandé. T’as besoin d’une ambulance ?

– Ramène-moi à la maison », a-t-il imploré de sa petite voix aiguë. Il a sorti son portefeuille et m’a tendu l’argent.

Alors que je prenais la route pour rejoindre Terri, ce soir-là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon oncle. Quand je l’avais déposé chez lui, il ne m’avait pas proposé d’entrer, ni posé de questions sur mon rendez-vous ni rien du tout. Il était sorti de la voiture et s’était planté sur le trottoir, prenant appui sur sa canne pour survoler la pelouse du regard. Effectivement, je ne l’avais pas tondue proprement. J’avais négligé des pans entiers et j’avais laissé la tondeuse dans l’allée au lieu de la ramener dans le garage. Mais qu’est-ce qu’il espérait, pour 20 dollars ? Comment pouvait-il m’en vouloir après tout ce que j’avais fait pour lui ?

« Alors t’es venu », a dit Terri, debout sur son porche.

C’était une pauvre maison dans le style ranch, avec un vieux chien gris endormi dans la cour. La nuit s’apprêtait à tomber. Les oiseaux volaient en cercle. J’avais mal au crâne.

« Je nous ai fait à manger », m’a signalé Terri. Elle était petite avec des hanches larges. Elle m’a paru timide, engoncée dans son jean et son chemisier à fanfreluches. J’ai monté les marches du porche et je l’ai bien regardée. Elle avait des lunettes de soleil bleues et un collier fait de longues pierres rouges. Sa poitrine était imposante mais donnait l’impression d’être sur le point de s’affaisser et de se répandre partout pour peu que l’on ôtât le soutien-gorge qui la maintenait. J’essayais d’imaginer ce que les étudiants en art avaient pu lui trouver. J’ai observé son visage. Il était rond et brun, balafré sous l’œil gauche. J’avais un mauvais pressentiment. Ses cheveux épais étaient tirés en queue-de-cheval. Son nez était ramassé et large, des points noirs entouraient ses narines. J’ai essayé de ne pas les fixer. « Tu as faim ? » m’a-t-elle demandé en souriant. Elle avait les dents jaunes et abîmées. J’ai tenté de discerner l’intérieur de sa bouche, derrière ses dents. « J’ai aussi des cookies. » À travers la porte battante, elle m’a montré l’intérieur de sa maison.

Je ne savais pas quoi lui dire. Son intérieur sentait l’ail et la lessive. Elle m’a conduit jusqu’au salon. Le canapé recouvert de plastique et les meubles blancs et dorés formaient un ensemble de très mauvais goût. Elle a tiré une chaise de sous la table de la cuisine et a éteint la télé en noir et blanc posée sur le comptoir. J’ai songé un instant qu’elle avait sûrement passé la journée devant, à manger des cookies. Je me suis dit qu’elle ressemblerait à quelque chose si je la mettais au régime, que je lui achetais quelques DVD de fitness et que je lui faisais refaire les dents. Ce n’était pas la fille que j’avais imaginée mais une certaine douceur émanait d’elle.

« Tu as de la famille ? » m’a-t-elle interrogé en me présentant un plat de Nutters Butters. J’en ai avalé un en acquiesçant. « Des frères et sœurs ? » a-t-elle poursuivi. J’ai fait non de la tête. Elle s’est levée et m’a servi un verre d’eau du robinet. Le verre venait de Disneyland.

« J’ai un oncle », lui ai-je appris en prenant un autre biscuit.

– Moi, je n’ai que ma mère, a-t-elle dit. Elle dort. Elle ne fait quasiment que dormir. »

Le visage triste de Terri paraissait bouffi. Ça pouvait s’améliorer, pourvu qu’elle prenne des diurétiques ou du peroxyde de benzoyle. J’ai mangé quelques cookies supplémentaires.

Elle m’a à nouveau demandé si j’avais faim. J’ai essayé de m’imaginer sur elle. Ça devait être comme s’allonger sur un lit à eau.
« On ferait mieux de s’y mettre avant de manger », ai-je décrété en éloignant le plat de Nutters Butters. Terri a rougi. Je savais que j’étais plus beau qu’elle. Je savais qu’elle se montrerait reconnaissante, quoi que je lui fasse. Elle s’est levée et m’a conduit dans sa chambre. Je l’ai regardée se débattre avec son jean. Ses cuisses ont ondoyé quand elle a grimpé sur le lit. Dieu merci, elle a gardé son soutien-gorge. « Tu es tellement beau », m’a-t-elle susurré. Je me suis planté au-dessus d’elle et j’ai enlevé mon tee-shirt. Terri a levé les bras afin de me toucher. Je n’avais pas vraiment envie qu’on me touche. Je ne voulais pas qu’elle sente mes plaques rouges. Ce que je voulais, c’était lui mettre les doigts dans la bouche. J’ai fermé les yeux, j’ai promené mes mains sur son visage et j’ai planté mon index entre ses lèvres. Elle a enroulé sa langue autour et l’a léché. J’ai mis un autre doigt. Elle a continué à me suçoter les doigts. La sensation était géniale. C’était comme venir du froid et entrer dans une pièce confortable chauffée au feu de bois. C’était comme entrer dans un bain chaud. Je voulais mettre ma main entière dans sa bouche. J’ai maintenu l’arrière de sa tête d’une main et plongé l’autre au fond de sa gorge. Elle s’est étouffée, a essayé de parler mais j’ai continué à enfoncer ma main au fond. Je pouvais voir ma main bouger dans sa gorge, de l’extérieur. Elle a fini par arrêter de lutter. Je voulais lui dire « là, c’est bien », mais je ne l’ai pas fait. J’ai remarqué que ses yeux brillaient.

Ensuite, je ne l’ai ni embrassée, ni cajolée ni rien. Rien de tout ça. On s’est levés et on a mangé ce qu’elle avait préparé : des spaghettis aux boulettes de viande et un pudding au chocolat. Puis, j’ai vomi et je lui ai dit au revoir. Je lui ai aussi dit que j’appellerais. Elle est restée sur le porche pour me regarder m’éloigner.

Plus tard, quand mon oncle m’a demandé comment s’était passé mon rendez-vous, je lui ai raconté tous les détails.

« Terri est la plus belle femme du monde. Des cheveux bruns soyeux, un nez comme un petit bouton, des yeux de biche. Elle est très classe, tu sais. Pas comme toutes les traînées du coin. Elle est marrante, en plus. Ça l’a vraiment fait. On s’est éclatés. »

Mon oncle a grommelé et a ajusté l’angle du dossier de son fauteuil inclinable.

« Fais attention avec les femmes, m’a-t-il dit. Tout ce qui les intéresse, c’est l’amour et l’argent.

– Terri n’est pas comme ça, ai-je dit. Tu pourrais pas être content pour moi ? » J’ai joint mes mains comme pour implorer mon oncle. Depuis Malibu, il se comportait comme si tout ce que je faisais était débile, comme si tout ce que je faisais le contrariait. Il ne me regardait plus. Il fixait la télévision.

« Si elle est si géniale, a repris mon oncle, pourquoi elle est pas là, à nous servir de la glace ? Elle est où, au fait ? » Il a pris une poignée de cacahuètes dans le saladier qui était sur ses genoux et les a fait glisser de sa main à sa bouche. Je l’ai regardé mâcher et tapoter sa poche de stomie. Je ne répondais jamais à ses questions.

Plus tard, on a regardé l’émission de Maury Povich et On ne vit qu’une fois, puis un film sur des gens qui vivent dans les tunnels du métro de New York.

Je suis retourné tondre la pelouse.

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