LE NUMÉRO VOUS NOUS AVEZ MANQUÉ

Un bol de ramen et trois raviolis avec le nouveau boss de la comédie américaine

On a discuté conspirationnisme, peur de vieillir et comédie avec l'acteur de Broad City.
26.12.16
Photos : Elizabeth Renstrom

Cet article a été initialement publié le 29 avril 2016. 

Cet article vous est présenté par MTV, qui diffusera la série Broad City à partir du 7 Janvier. Cliquez ici pour plus d'informations.

Cet article est extrait du numéro « Vous nous avez manqué ».

Dans ce monde pré-apocalypse, nous avons tous nos petits remèdes ; le mien, c'est un GIF d'Hannibal Buress en train de danser de la manière la plus hystérique qui soit, en costard, dans une station de métro. Même si l'extrait dure à peine quelques secondes, la prestation de Buress (tirée d'une scène de Broad City) demeure pour moi une source de plaisir infini. La blague tient surtout à l'effet de surprise : le personnage de Buress, un dentiste discret nommé Lincoln, est toujours très sérieux, contrairement aux autres personnages du show. Il est si rare de le voir faire n'importe quoi que c'est un véritable choc lorsque cela arrive. Et lorsqu'il arrive, vous vous en souvenez.

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J'ai donc proposé à Buress de déjeuner avec moi pour parler de tout ça dans un ramen de Williamsburg par un sinistre après-midi gris new-yorkais. Nous sommes tous deux arrivés au restaurant frigorifiés. Et là, patatras : mon enregistreur est tombé en panne au moment même où nous nous sommes assis. « Et merde », pouvait-on lire sur mon visage. Buress, qui a senti le malaise, a eu la bonne réaction. Il a ri. Et lorsque Buress rit, comme souvent pendant ses stand-ups, il se marre de tout son être. Tout allait bien se passer.

Cependant, comme j'ai pu l'apprendre pendant le repas, un autre orage pèse au-dessus de la tête de Buress en ce moment. D'un côté, tout semble aller pour le mieux : le 5 février, au lendemain de son 33e anniversaire, Netflix a diffusé Comedy Camisado, son tout nouveau stand-up. Pour un comique, une diffusion sur Netflix est un synonyme de consécration : cela représente plusieurs milliers de fans scotchés devant leur télé avec un bang et un paquet de chips. Buress, qui a commencé sa carrière dans son Chicago natal, est passé à l'échelon supérieur ; il ne lui reste plus qu'à jouer au Madison Square Garden.

En l'espace d'une nuit, Buress devient la nouvelle figure comique de la notion de justice, rôle qu'il n'a jamais eu l'intention de jouer.

Il a également des projets en télévision. Il joue l'un des meilleurs rôles dans Broad City – sitcom qui ne possède que des meilleurs rôles – et il crève l'écran dans le génial Eric Andre Show. L'année dernière, il a lancé, Why ? With Hannibal Buress, son propre show, sur Comedy Central. Il s'attaque désormais au cinéma. En décembre, il a fait ses preuves dans Daddy's Home, avant d'apparaître dans Band of Robbers. Il s'apprête à jouer dans Baywatch – l'adaptation cinématographique d'Alerte à Malibu – aux côtés de Zac Efron. Il voyage avec un DJ et sa bande de potes, et se déplace en Uber quand il rate l'avion (ce qui arrive souvent : « Deux vols sur cinq. ») Le jour où nous nous sommes rencontrés, il revenait de Tokyo où il avait donné un spectacle de dernière minute, complet en moins de 24 heures.

Et puis, il y a l'autre côté. Tandis que Buress essayait tant bien que mal de manger ses raviolis avec des baguettes, je lui ai demandé s'il était excité par tous ces projets. À ma grande surprise, il m'a avoué être moins satisfait qu'avant. « Je crois que j'étais bien plus heureux avant la sortie de mon premier spectacle (Live from Chicago) », a-t-il déclaré. « Je venais de finir un podcast, Champs, avec Neal Brennan et Moshe Kasher. J'avais moins de responsabilités. »

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Ce qu'il n'a pas mentionné, c'est son lien avec l'affaire Bill Cosby. Si vous avez loupé cet épisode, voilà le topo : fin octobre 2014, Buress fait une blague lors d'un spectacle sur les abus sexuels commis par Cosby. La vidéo se retrouve sur Youtube. On voit Buress reprocher à Cosby de faire la leçon aux jeunes alors que lui-même n'a aucune morale : « Si vous tapez Bill Cosby et viol sur Google, vous trouverez plus de pages qu'en tapant Hannibal Buress. » La vidéo devient virale. Cosby se voit annuler sa nouvelle série prévue sur NBC, et les rediffusions du Cosby Show disparaissent du câble. En l'espace d'une nuit, Buress devient la nouvelle figure comique de la notion de justice, rôle qu'il n'a jamais eu l'intention de jouer. Il doit y avoir plus de résultats lorsqu'on tape « Hannibal Buress » sur Google aujourd'hui.

Lorsque je lui ai demandé, il a sorti son portable et cliqué sur un résultat au hasard. C'était un article qui lui prêtait des relations sionistes. « J'ai joué pour le Young Jewish Leadership à Chicago le mois dernier », déclare-t-il. « C'est encore un de ces sites conspi qui me prend pour un agent secret. »

Buress est à la fois amusé et attristé par toutes les théories conspiratrices qui émergent depuis l'affaire Cosby. « Les gens pensent que j'ai eu mon émission grâce à cela », déclare-t-il. « Ce qui n'est pas possible. Le contrat a été signé en juillet 2014 et l'affaire a eu lieu en octobre. De toute façon, je n'ai plus tellement envie de faire cette émission. »

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Malgré ces réserves, Buress va poursuivre Why ?, son show d'une demi-heure qui mêle interviews de passants dans la rue et divertissement. Mais il a refusé de tourner une deuxième saison. « Il n'y avait pas de fil conducteur », déclare-t-il. « J'étais angoissé. Je n'aimais pas l'attention médiatique autour de moi. »

C'est sans doute le prix à payer lorsqu'un sketch devient viral en 2016. L'industrie de la comédie n'offre de la place qu'à une poignée d'artistes. Il y a les comédiens dont vous entendez parler – et les autres. Buress, qui a un talent extrêmement rare, était déjà à deux pas de la réussite avant de faire les gros titres. Aujourd'hui, il est partout.

Tandis qu'il aspire bruyamment sa soupe miso, Buress me raconte qu'il a presque arrêté la comédie à cause du Cosbygate. « Les gens ramènent à chaque fois cette histoire sur le tapis », déclare-t-il.

Puis il passe à autre chose. Comme avec sa petite danse dans le métro, il ne cesse de trouver de nouveaux moyens d'exploiter le pouvoir de l'effet de surprise ; il peut se montrer discret et mesuré, puis exploser soudainement. Dans l'épisode du mariage de Broad City, le personnage joué par Buress s'arrête dans la station de métro, regarde les peintures au plafond, et s'exclame : « Putain de merde, c'est majestueux. » On ne sait jamais ce qu'il va dire ensuite. Mais on sait que ce sera pertinent, et vrai.

Bien sûr, Buress pense toujours à l'étrange tournant qu'a pris sa vie en 2014, et il risque d'y penser un bon moment. Mais il préfère en rire. Sur Netflix, il propose un sketch dans lequel il parle de sa méfiance envers les inconnus. Il ponctue son impro en lançant : « Hey, c'est Cosby qui t'envoie ? »

Son autre nouveau spectacle, qui mêle observations sociales et réflexions absurdes, met plutôt l'accent sur sa peur de vieillir et son deuil de la vingtaine, marquée par la fête (bien qu'il sorte tous les soirs pendant ses tournées). On l'y voit faire son autocritique, notamment sur sa propension à suer sur scène. « Je ne sais pas pourquoi mais je transpire beaucoup dans ce show », déclare-t-il. « Regardez-moi vieillir – et transpirer. »