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reportage

Qui êtes-vous, les comiques des campagnes françaises ?

À la rencontre des vieux qui font rire les vieux.

par Grégory Vieau
20 Juin 2016, 5:00am

Serge Maret, dit Chapuze

À bord de son camping-car, Emmanuel Ducroux a sans doute traversé plus de bleds français que n'importe quel commercial en électroménager. Son job ? Comique rural. Chaque semaine, l'homme de 53 ans présente un one-man-show inspiré de la vie dans les campagnes – là où il a toujours vécu. Il a créé un personnage pour l'occasion : Jules Champaloux. « Une caricature du pauvre type, fainéant et un peu simplet, qu'on reconnaît à ses pulls en tricot et sa casquette relevée », m'explique-t-il. Et Emmanuel de poursuivre : « À travers lui, je parle de la vie de tous les jours sans jamais être vulgaire. J'évite aussi de parler de religion ou de politique ».

Comme lui, ils sont plusieurs dizaines de professionnels à investir tous les week-ends les salles communales, les écoles ou les mairies des villages pour faire rire leurs habitants. En plus de l'animation d'une commune, les bénéfices réalisés sur la vente des billets permettent souvent de financer des projets – comme un voyage pour les enfants de l'école locale.

Si vous habitez en campagne – ou y avez déjà vécu – vous avez sûrement croisé sur une route départementale les affiches d'Emmanuel, ou celles de ses pairs. En caractère gras, barrant un homme en salopette – ou tout autre attribut classique de la vie rurale – quelques mots vous assurent qu'en leur présence, « vous n'aurez pas fini de rire ». Une promesse que semble apprécier le public. Emmanuel Ducroux a déjà joué face à 3 500 personnes. De son côté, Serge Maret – dit Chapuze – se produit hebdomadairement devant 250 à 300 spectateurs. Soit autant qu'un théâtre de boulevard parisien comble.

Pourtant, cet ancien employé du milieu agricole – aujourd'hui à la retraite – assure ne pas vouloir « monter à Paris », persuadé que son humour et ses références ne passeraient pas auprès d'un public citadin. Il m'explique la chose suivante : « Ce qui fonctionne pour nous, c'est ce qui a fait le succès du film Bienvenue chez les Ch'tis – du rire et la mise en valeur du terroir ».

À ses débuts, en 2000, Serge n'hésitait pas à employer le patois de ses origines vendéennes lors ses spectacles, en tant que symbole d'authenticité. Peu à peu, il s'en est séparé pour viser un public plus large que celui de son département. Aujourd'hui, il donne ses spectacles partout dans « le Grand Ouest », du Poitou jusqu'en Normandie, aidé par son agent. Serge est l'un des rares humoristes de sa catégorie à en bénéficier. Les autres se débrouillent comme ils le peuvent, avec un téléphone toujours à portée de main et le matériel de sonorisation à l'arrière de la voiture ou du camping-car.

Emmanuel Ducroux

La défiance vis-à-vis du show-business, des grandes villes et surtout de la capitale, est palpable chez ces humoristes. « Tous les artistes veulent monter à Paris, jouer dans les cabarets, mais il y a trop de monde, m'affirme Emmanuel. Et puis, les gars là-bas se la racontent. Nous, on reste des gens simples. Quand je joue quelque part, je me contente de pâtes au beurre et d'un peu de jambon en guise de repas. C'est même inscrit sur mes contrats. »

Avant de se lancer sur les routes il y a 24 ans et d'adopter le statut d'intermittent du spectacle, Emmanuel a exercé différents métiers – coiffeur, serrurier, employé dans un abattoir ou dans le bâtiment. Partout, raconte-t-il, son envie de faire rire les autres lui a valu des problèmes avec ses employeurs. Son mode de vie actuel, basé sur la modestie et l'itinérance – il a revendu sa maison pour vivre à plein-temps dans son camping-car – lui a coûté son mariage. Un choix qu'il ne regrette pas. « Avec ma femme, nous sommes quand même restés amis. Nos enfants sont grands aujourd'hui, ils se débrouillent. Je trouve que je mène une vie plaisante. Je voyage. » Sans indiquer de montant précis, il m'assure qu'il gagne bien sa vie.

Elian Rabine

Quand je lui demande s'il ne voit pas malgré tout quelques inconvénients au métier qu'il exerce, il finit par m'avouer une chose : « Les gens nous prennent parfois pour des ringards. Comme on ne passe pas à la télé ou à la radio, c'est dur d'être pris au sérieux. On est quand même des artisans du spectacle, je trouve. On fait quelque chose de noble ! »

Si le public rit souvent sans retenue à l'écoute de leurs blagues et à la vue de leurs gestes volontairement maladroits, il arrive qu'il reste impassible – du moins au début. Pour Serge, l'explication tient dans l'exigence de l'auditoire issu des campagnes – dont l'âge moyen oscille en 50 et 60 ans. « Il est moins habitué aux spectacles qu'un public citadin, et est donc plus difficile à conquérir », me précise-t-il. Mais les bides sont rares au cours de la carrière d'un comique rural.

Au-delà d'un mode de vie et d'un statut particulier, ce qui semble réunir Emmanuel, Serge et les autres, c'est l'envie de raconter des histoires ancrées dans la tradition des campagnes françaises. Forcément, la désertion des villages – ou leur transformation en simple cité-dortoir – les désole. Serge a conscience que son public vieillit progressivement et que les jeunes ne comprennent pas son humour. Selon Emmanuel, le problème est même plus grave : « Les gens ne rigolent plus ensemble. Maintenant, ils s'envoient des images à la con avec leurs téléphones. »

Elian Rabine, ancien agriculteur reconverti depuis 15 ans dans le spectacle, ne se prive pas de pester contre « les arrivistes qui viennent des villes pour s'installer dans les villages sans chercher à connaître leurs nouveaux voisins ». Mais au-delà de ces problèmes, c'est tout simplement leur façon de faire rire qui va finir par disparaître. « Nous, les comiques des campagnes, on se connaît tous, précise Elian. Le plus jeune a 49 ans aujourd'hui. On sait que ce genre d'humour va s'arrêter un jour. » Un fatalisme qui ne l'empêche pas, lui et les autres, de continuer à traverser la France pour animer les villages oubliés des citadins.

« Oui, je me complais dans le monde que je me suis inventé. Cette vie en marge, je l'aime », m'affirme Emmanuel, avant de me quitter.

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