Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Stuff

Ces policiers britanniques veulent dépénaliser la drogue

Ça fait six ans que la LEAP se bat contre la prohibition.

par Michael Allen
04 Juin 2014, 8:00am


Un policier tient un sac plastique lors d'une opération coup de poing à Soho, Londres (Photo : Tim Johnson)

Je vais peut-être vous l'apprendre, mais la plupart des policiers ne sont absolument pas intéressés par le fait d'arrêter des jeunes qui possèdent un petit pochon de weed sur eux. En dépit des apparences, de nombreux policiers n’en peuvent plus de mener une guerre contre la drogue que certains considèrent comme une bataille perdue d’avance.

En 2002, un groupe de policiers américains a eu l'idée de créer une plateforme – la LEAP, pour Law Enforcement Against Prohibition – afin d'unir les forces de l'ordre avec des membres du milieu judiciaire en faveur d'un système de régulation et de contrôle des drogues.

Même si la branche britannique de ce groupe est assez restreinte, elle existe depuis 2008 et est dirigée par Jason Reed depuis 2010. Reed est âgé de 34 ans et consomme du cannabis médical parce qu’il souffre d'un syndrome de fatigue chronique depuis 25 ans.


Jason Reed

Reed m'a déclaré : « J'avais un a priori très négatif à propos de l'utilisation de médicaments, et j'ai donc recherché d'autres alternatives. Le cannabis me permet de continuer à mener une vie décente. »

Après l'avoir rencontré dans un pub, Jason m'a mis en relation avec trois membres de la plateforme britannique, deux anciens policiers et un ancien agent du MI5, les services secrets britanniques. J'ai eu l'occasion de discuter avec eux afin de leur demander leurs impressions sur l'échec de la lutte contre la drogue.

Jim Duffy a passé 33 ans dans les rangs de la police écossaise. Il a travaillé pendant 23 ans au service de lutte contre la drogue et a appréhendé de nombreux individus sur l'autoroute entre l'Écosse et Liverpool – ils payaient leurs dettes en transportant de la drogue. Entre 1997 et 2000, il a dirigé le service écossais de lutte contre la drogue avant de partir à la retraite en 2007.

En 2004, on m'a remis un rapport qui précisait que 105 personnes avaient trouvé la mort dans la région dont j'étais responsable – Strathclyde – à cause de la drogue. À l'époque, je faisais partie d'une brigade qui militait pour la tolérance zéro. Je me disais : « Il faut arrêter encore plus de dealers pour les mettre en prison le plus longtemps possible. » Les deux semaines suivantes, j'ai lu quelques autres rapports sur la mortalité sur les routes et sur le nombre de décès liés à l'alcool et à la cigarette.

J'ai eu un déclic et je me suis dit : « Tu passes tout ton temps à lutter contre la drogue alors que bien plus de gens meurent à cause de l'alcool, du tabac et des jeux d'argent. » Après ça, j'ai fait quelques recherches et j'ai participé dès 2005 à une conférence au sein de la police écossaise à propos de la légalisation des drogues. La presse s'y est intéressée et j'ai pu faire une présentation qui a eu un effet boule de neige.

J'ai subi quelques remarques négatives de la part de deux ou trois personnes, mais de nombreux policiers m'ont dit en off qu'ils étaient complètement d'accord avec moi.

Les hommes politiques n'ont pas le courage de changer les choses, c'est ça le problème. Ils gardent leurs opinions personnelles pour eux-mêmes et attendent que l'opinion évolue avant de réformer.

Aujourd'hui, les gens achètent des produits de mauvaise qualité. Une fois le marché régulé, les individus sauront ce qu'ils consomment – ils connaîtront la pureté et l'effet du produit. L'autre objectif est de sortir les gens du système judiciaire. Il ne faut plus emprisonner des personnes qui consomment un peu de drogue pour leur plaisir. Une fois la drogue dépénalisée, les gens pourront aller de l'avant et se soigner dans certains cas, sans être stigmatisés et considérés comme des criminels.

Je ne conseille à personne de prendre de la drogue, tout comme je ne conseille à personne de fumer ou de boire – si vous avez plus de 18 ans, vous en assumez les conséquences – mais je considère que quiconque doit en avoir le droit. Ma drogue personnelle vient d'une distillerie écossaise, sous la forme de whisky. Je ne fume pas de cannabis et ne prends aucune autre drogue, mais ça ne veut pas dire que je ne respecte pas les gens qui se comportent différemment.

Paul Whitehouse a commencé sa carrière à Durham en 1967, avant de devenir assistant du chef de la police de Manchester en 1983 et finalement chef de la police du Sussex en 1993. Il est parti à la retraite en 2001. Il est convaincu que le Misuse of Drugs Act est la cause des problèmes actuels.

Avant 1971, la consommation de drogues était concentrée chez les travailleurs du secteur médical et chez les malades à qui on en prescrivait. Le Misuse of Drugs Act a rendu tout cela illégal et créé un marché parallèle qui n'a eu de cesse de grandir depuis. Je suis persuadé que la prohibition n'est absolument pas la solution.

Les gens utilisent des aiguilles sales et consomment des drogues coupées avec d'autres substances toxiques. Oui, les drogues sont dangereuses, et oui, il ne fait aucun doute que l'alcool est néfaste. Nous devons chercher à comprendre si les maux engendrés par les drogues légales sont pires que ceux causés par les drogues prohibées.

Un exemple évident est celui de la Prohibition aux États-Unis et de ses conséquences. L'alcool est bien plus accepté par les sociétés occidentales car, contrairement aux drogues, il fait partie de notre culture. Qui peut dire que l'alcool est moins néfaste que le cannabis ou l'héroïne ? Dans certains pays du monde, comme la Russie par exemple, les effets de l'alcool sont terribles.

On sait très bien que le tabac tue et pourtant des gens continuent de fumer. Nous nous contentons de mettre en place des taxes. L’État ne touche pas d'argent des drogues illégales mais dépense des sommes astronomiques en essayant de lutter contre elles.

Je n'ai jamais consommé de drogues illégales de ma vie et je n'en ai jamais eu envie. Je bois un tout petit peu d'alcool. Je me fiche totalement de savoir ce que les autres font du moment qu'ils ne mettent pas en danger la population. Ce n'est pas au gouvernement de dire aux gens ce qu'ils peuvent faire ou ne pas faire.

Annie Machon est un ancien agent du MI5. Elle a démissionné de son poste en 1996 pour devenir lanceuse d'alerte. Elle a rédigé un livre sur le MI5 et évoque régulièrement le fait que sa lutte contre le trafic de drogues lui a ouvert les yeux sur les vertus de la légalisation.

Une de mes missions au sein du MI5 était de lutter contre le terrorisme irlandais. Cela signifie que j'ai beaucoup collaboré avec les douanes britanniques. Je me suis donc rendu compte que la guerre contre la drogue était impossible à gagner. J'ai aussi réalisé que le trafic de drogue était une source de financement majeure pour les groupes terroristes. La DEA estime que la moitié des groupes terroristes dans le monde sont financés par le trafic de drogue.

Le marché le plus dynamique est actuellement l'Afghanistan. Les cultures d'opium ont doublé en superficie depuis l'invasion américaine, et même triplé dans les zones contrôlées par les britanniques. L'argent atterrit directement dans les mains des talibans. Le marché représente un demi-milliard d'euros – ce qui fait beaucoup de Kalashnikov.

On considère généralement que la lutte contre la drogue est néfaste à la relation entre les forces de l'ordre et les citoyens. Si une loi est ignorée par un grand nombre de personnes – et c'est le cas pour le cannabis par exemple – alors la loi devient inutile. Les gens savent pertinemment que la loi est mauvaise mais la police doit tout de même faire le sale boulot – celui que les hommes politiques laissent derrière eux.

Un autre problème réside dans la façon dont les policiers sont évalués en Grande-Bretagne. Si vous avez un quota d'arrestations très élevé, vous avez tendance à vous concentrer sur les petits délits. Vous arrêtez alors des gens avec de petites quantités de cannabis dans leurs poches.

Si la classe politique impose ce type d'évaluations à la police, alors celle-ci arrêtera de s'intéresser aux crimes les plus graves pour lesquels la population s'inquiète vraiment. Vous pouvez arrêter un consommateur, voire un dealer, et le mettre sous les verrous pendant quelques mois au maximum. Mais si vous arrêtez un violeur, vous le mettez hors d'état de nuire pendant un long moment et je suis sûr que c'est ce que souhaite la population.

C'est un cercle vicieux. La plupart des policiers savent que la lutte contre les petits consommateurs fait partie de leur travail, mais ils veulent avant tout servir l'intérêt public, et ces deux notions sont de plus en plus souvent contradictoires.

Suivez Michael Allen sur Twitter.