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Culture

« Skin » : la rédemption du néonazi est-elle possible ?

Jamie Bell nous parle de son nouveau rôle captivant et de la question de savoir s’il faut ou non faire preuve de compassion envers les suprémacistes blancs repentis.

par Alex Zaragoza; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
20 Septembre 2019, 7:15am

A24

Un petit garçon blond a le visage détourné de la caméra. On peut voir l’arrière de sa nuque et le paysage rural qui lui fait face. Puis des mains d’adulte, grandes, pales, rugueuses, tenant une tondeuse, font leur apparition et rasent ses boucles blondes, qui tombent sur le sol.

Bryon Widner était un enfant un peu comme celui-ci, et le film Skin dépeint sa transition de néonazi à militant antiraciste. Écrit et réalisé par Guy Nattiv, Skin raconte l'histoire vraie du départ de Widner du groupe néonazi américain radical auquel il appartenait. Un départ rendu possible grâce à l'aide du militant noir Daryle Lamont Jenkins, fondateur de l'organisation antifasciste One People's Project. Dans le film, Widner – joué par Jamie Bell – et sa famille quittent leur foyer en quête d’une sécurité et d'une nouvelle vie, mais sont impitoyablement suivis, harcelés et menacés. Widner se fait tabasser et tirer dessus lorsqu'il refuse d'assassiner un groupe de musulmans qu’il a sauvés d'un incendie provoqué par son propre groupe dans une mosquée. Le film ne recule devant rien lorsqu'il s'agit de dépeindre la violence brutale et horrifiante que des groupes comme celui de Widner infligent aux communautés minoritaires et à leurs propres membres, ni les conséquences physiques et mentales qu'entraîne le départ de cette vie.

Un peu comme American History X en 1998, Skin épingle les actions racistes des suprémacistes blancs, tout en laissant, peut-être pas intentionnellement, au public le choix de décider s’ils méritent ou non une chance de rédemption.

Mais en 2019, alors que le nazisme est en hausse et que la menace de sa banalisation est omniprésente, il est important de se demander si nous devrions ou non raconter des histoires de rédemption néonazies. C’est d’ailleurs ce qui a inquiété Jamie Bell lorsqu’on l’a contacté pour le rôle. Niché sur une banquette en cuir du restaurant du Bowery Hotel à New York, l’acteur britannique de 33 ans, qui a fait ses débuts à 13 ans dans le rôle d'un danseur de ballet amateur dans Billy Elliot, s'interroge sur la nécessité de raconter une histoire aussi délicate dans le climat sociopolitique actuel.



« J'ai vu l'histoire comme une sorte de dilemme moral, car je me demandais pourquoi, parmi toutes les histoires que nous pouvions raconter, nous choisissions de raconter celle-là en particulier. » Cette préoccupation n'a fait qu'augmenter lorsque, par pure coïncidence, la première rencontre de Bell avec Widner a eu lieu le jour de la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville, en Virginie, où des suprémacistes blancs ont hurlé des slogans racistes et antisémites et ont protesté contre le retrait de la statue de Robert Lee. La marche s’est soldée par le meurtre de Heather Heyer et les agressions impitoyables d'innombrables autres personnes. « Après notre discussion, j'ai vraiment eu l'impression qu'on ne devait pas faire ce film, dit Bell. Je me demandais ce qu’on foutait. Pour moi, c’était de la folie. »

American History X avait en quelque sorte mis en garde le public contre l'existence de ces groupes extrémistes marginaux de blancs, souvent pauvres, qui s'indignent de ce qu'ils considèrent comme la perte de leur capital social et politique en Amérique au profit des minorités. Il dépeignait la barbarie de la culture skinhead néonazie, mettant en lumière les pièges et les conséquences de la propagation de la haine, mais ne pouvait prévoir à quel point ce mouvement deviendrait mainstream. Au moment de la sortie du film, les groupes racistes étaient généralement poussés en marge de la société. Au cours des quatre dernières années, le Southern Poverty Law Center (SPLC), un organisme à but non lucratif de justice sociale, dédié à la promotion de la tolérance et à la surveillance de l’extrême droite, a signalé une augmentation de 24 % du nombre de groupes racistes, dont 9 % en 2018 seulement. Pour expliquer cette hausse, le SPLC a pointé du doigt les politiques et le discours de Donald Trump, la diffusion facile de l'idéologie raciste via les réseaux sociaux et les médias de droite.

« Notre film semble presque dépassé, dans une certaine mesure, dit Bell. Les suprémacistes blancs ne sont pas du genre skinheads. Ils ne portent pas des gros blousons, des jeans et des bottes de motards. Ils portent des costumes et des polos. Ils sont tout ce qu’il y a de plus ordinaire. » Pourtant, selon Bell, si American History X était « une mise en garde », Skin est « une putain d'alarme incendie ».

Si l’on considère la montée des groupes racistes à travers le pays, pourquoi faire un film présentant un néonazi sous un jour sympathique ou indulgent ? Car le but de Nattiv, qui est juif, né en Israël, et dont les grands-parents ont survécu à l'Holocauste, était avant tout d'explorer la suprématie blanche et les raisons qui poussent les gens à chercher refuge dans ces groupes.

Quoi qu’il en soit, le film ne décide pas explicitement si Widner mérite ou non l'absolution, bien qu'en voyant les attaques effroyables auxquelles sa famille et lui ont dû faire face, il est difficile de ne pas éprouver pour lui une certaine forme de sympathie. Mais les questions centrales du film – Les gens peuvent-ils changer ? Dans quelle mesure doit-on faire preuve de compassion ? Qui mérite le pardon ? – auront probablement une résonance différente chez les téléspectateurs en fonction de leur histoire, de leur expérience et de leurs croyances.

« J'ai moi-même beaucoup de mal à pardonner, dit Bell. Je pense que les gens doivent être tenus responsables de leurs actes. D’un autre côté, ni vous ni moi ne pourrons jamais vraiment savoir quel genre de sacrifices expiatoires de telles personnes devront faire… Une vie dans le tourment, c'est ce qu'elles doivent affronter, et c’est peut-être ça, leur punition. »

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