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Culture

Ne comptez pas sur Jaume Balagueró pour vous vanter les mérites de « Saw »

Le réalisateur de « [REC] » nous donne son avis tranché sur le cinéma d'horreur contemporain.

par François Cau
15 Septembre 2017, 5:00am

Image tirée de [REC] de Jaume Balagueró, 2007

Jaume Balagueró, metteur en scène du trop méconnu Fragile et de la trop connue saga [REC], venait présenter une carte blanche pour le moins éclectique – de La Grande Bouffe au premier film de Lucile Hadzihalilovic en passant par Elephant Man – lors de L'Étrange Festival, dont VICE France est l'heureux partenaire. Un excellent prétexte pour s'entretenir sur l'état du cinéma d'horreur avec l'un des grands noms du genre.

VICE : La nouvelle vague du cinéma d'horreur espagnol a-t-elle définitivement laissé place au polar ?
Jaume Balagueró :
Il n'existe quasiment plus de cinéma d'horreur en Espagne à l'heure actuelle. Ce n'est plus un genre important. C'est vraiment lié aux succès du moment : plusieurs polars ont très bien marché, et maintenant c'est devenu le genre majoritaire. De jeunes talents se battent encore pour faire exister l'horreur, et c'est uniquement par leur lutte que ça peut se faire. Le cinéma espagnol n'a pas vraiment de système pour aider à quoi que ce soit.

La situation n'a pas évolué depuis le fameux discours d'Alex de la Iglesia aux Goyas ?
Non. Ce n'est pas du tout comme en France, où le cinéma est vraiment important et où le gouvernement met en place des aides. En Espagne, le gouvernement ne fait rien. On a beau essayer de changer la situation, rien n'y fait.

Mais en France, les aides concernent surtout un cinéma « respectable ». Le cinéma de genre est déconsidéré…
Oui, et il n'y a pas de réponse du public français. Il faudrait vraiment étudier le pourquoi de cette situation, alors que vous avez des films incroyables, des réalisateurs incroyables, qui ont eu une influence décisive sur le reste du monde. C'est comme si le public français rejetait l'horreur qui vient de son pays…

En parlant de notre cinéma d'horreur national, vous avez d'ailleurs coécrit un remake du film À l'intérieur d'Alexandre Bustillo et Julien Maury.
Oui, une adaptation pour les États-Unis. Mais le projet a été mené de façon indépendante par le réalisateur et ce n'est plus vraiment le scénario qu'on avait écrit.

Avez-vous vu le remake américain de [REC], En quarantaine, et sa suite ?
Le premier, oui, mais pas le second. Ça ne marche pas vraiment comme [REC]. Ils ont copié le film alors qu'ils auraient dû copier la façon de le faire. Ils m'avaient invité à Los Angeles pour assister au tournage. J'ai détesté ça. C'est une bonne copie, mais le principe était justement pour nous de dépasser le found footage, d'être dans l'action en temps réel, que les choses arrivent en même temps pour le spectateur et les personnages. Si tu enlèves ce principe, la magie du film, sa spontanéité disparaît.

Dans les suites de [REC], vous vous éloignez progressivement du found footage, d'ailleurs.
Oui, l'idée était de faire évoluer le rapport subjectif à l'histoire, d'aller vers des territoires différents, d'abord dans un aspect démonologique, plus fantastique – aspect qui était suggéré à la fin du premier. Le 3 et le 4 étaient des hommages à un genre plus fun, plus humoristique, puis au cinéma bis furieux, avec tous ses clichés. Le but était de créer un panorama de tout ce qu'on aime dans le fantastique.

« J'ai toujours adoré tous les genres, même les comédies romantiques. Toutes les histoires peuvent m'émouvoir »

J'ai l'impression que la saga Saw a amorcé une sorte de révolution conservatrice dans le cinéma d'horreur, où la surenchère gore sert une volonté de retour à l'ordre moral.
Je viens de voir It, un film mainstream à destination des adolescents mais extrêmement dur, avec des thématiques qui ne sont pas pour eux. Il y a des éléments « mainstream horror » comme le clown, et c'est en même temps un film très adulte. La violence devient de plus en plus mainstream… Des films comme Saw ne m'intéressent pas. Le 1 à la limite, le 2 pourquoi pas, le 3 je me suis demandé ce que je faisais là.

Est-ce qu'on arrive à une conception pornographique de la violence ? S'il y a une histoire intéressante à suivre, je n'ai pas de problème avec la violence et le sadisme. Là, c'est numéro 1, numéro 2, numéro 3… c'est comme de la pornographie, pas d'histoire et cinq scènes de sexe plus ou moins connectées mais à la fin, c'est un catalogue. Si on veut un film fort avec du sadisme, il faut voir le film australien Wolf Creek. Il y a une histoire fascinante, un personnage incroyable. Ça, j'ai adoré. Tu te soucies des personnages, tu n'as pas envie de les voir découpés en morceaux.

Un autre aspect du repli du cinéma d'horreur actuel se niche dans une sorte de crise de la masculinité. Vous, au contraire, privilégiez des personnages féminins très forts.
Dans mon dernier film, Muse, le personnage principal est un homme, mais tous les autres personnages forts sont des femmes. C'est un homme entouré par plusieurs femmes beaucoup plus fortes que lui. Je ne sais pas pourquoi je fais ça. C'est juste que ça m'intéresse plus – pour moi, les femmes sont plus fortes, plus intenses. Il y a l'idée de la mère, avec la force que ça implique. Si je devais expliquer exactement pourquoi, ce serait difficile pour moi.

Autre signe des temps, les enfants deviennent de la chair à canon pour scènes choc, comme dans le tout récent Mother ! de Darren Aronofsky. Dans vos premiers films, jusqu'à Fragile, vous développiez une approche beaucoup plus complexe, émotionnelle, sur l'enfance brisée.
Avec Fragile je voulais réaliser une ghost story très classique, dans la tradition littéraire américaine du XIXe siècle. Avec toujours l'idée que l'horreur vient d'une certaine manière des enfants. Ces derniers sont intéressants parce qu'ils véhiculent un mélange de cruauté et d'innocence, à un âge où ces deux notions ne sont pas encore séparées.

En tant que spectateur, avez-vous toujours le même rapport à l'horreur ?
Je reste fan, peut-être de façon moins hard-core qu'avant. C'est l'âge qui fait ça, ça n'a rien à voir avec l'horreur. Quand tu deviens plus âgé, tu deviens moins fan de tout.

J'ai toujours adoré tous les genres, même les comédies romantiques. Toutes les histoires peuvent m'émouvoir. Le cinéma, c'est de la magie, de la chimie. On te raconte une histoire et si ça clique, tu ne te rappelles pas que c'est un film, la chimie marche.

Auriez-vous un dernier film à conseiller, une cinématographie ?
Regardez plus de vieux films. Les fans d'horreur d'aujourd'hui devraient connaître les films d'horreur italiens des années 1970-1980, les films de zombies, de cannibales. Quand je reparle avec mes amis de mes découvertes de jeunesse, ce sont ceux qui reviennent le plus souvent dans la conversation.

L'Étrange Festival, dont VICE France est partenaire, se termine dimanche 17 septembre.

François est sur Twitter.

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