Comment un site Internet a permis de révéler le scandale du prêtre pédophile lyonnais

Contrairement à Spotlight, ce n’est pas une équipe de journalistes qui est à l’origine de cette révélation, mais des victimes qui se sont fédérées autour d’un site Internet.

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16 mars 2016, 4:45pm

Alors que les préparatifs pour les messes pascales commencent, le diocèse de Lyon se trouve plongé dans un scandale de prêtres pédophiles, qui est remonté jusqu'au Vatican.

Contrairement à l'histoire vraie rapportée dans le film Spotlight (qui a récemment reçu l'Oscar du meilleur film), ce n'est pas une équipe de journalistes qui est à l'origine de cette douloureuse révélation, mais des victimes — aujourd'hui adultes — d'un prêtre lyonnais qui se sont fédérées autour d'un site Internet, veritegroupesaintluc.fr.

Bertrand Virieux fait partie de ces enfants abusés entre 1979 et 1991, qui ont voulu exposer les agissements d'un prêtre lyonnais : Bernard Preynat.

Des faits que le prêtre a depuis reconnus devant un juge.

Une recherche Google

À l'époque, celui qu'on surnommait le « père Bernard » encadrait le groupe de scouts de l'église Saint-Luc à Sainte-Foy-les-Lyon, que fréquentait Virieux. C'est au cours de ces rassemblements entre scouts du samedi après-midi et des voyages organisés, que le prêtre aurait abusé de plusieurs enfants, dont Virieux.

« Il m'enlaçait en me demandant de faire pareil, il me prenait les mains qu'il mettait derrière son dos et me serrait fort, exprimant une sorte de râles et j'étais comme compacté contre son torse, » raconte aujourd'hui Virieux dans un témoignage publié sur le site Internet.

Après avoir subi les attouchements du père Bernard, Bertrand Virieux, qui a alors une dizaine d'années, prévient sa mère. Elle rencontre le prêtre, qui s'excuse, et obtient que le supérieur hiérarchique du père Bernard en soit avisé.

Virieux a ensuite arrêté les scouts, est devenu adulte, s'est marié, mais n'a jamais pu oublier le père Bernard. Il espérait seulement que le prêtre avait été éloigné des enfants, comme plusieurs membres de sa paroisse l'en avaient assuré.

Mais en décembre 2015, alors que son passé continue de le hanter, Virieux doit s'assurer que le père Bernard n'est plus en capacité de nuire.

C'est sa femme Dominique qui nous raconte la suite. Elle tape alors sur Google « Bernard Preynat » pour savoir ce qu'est devenu cet homme. Elle tombe à sa grande surprise sur un article de La Tribune de Lyon, où l'on apprend que le prêtre lyonnais est visé par des plaintes pour pédophilie.

Derrière cette plainte se trouve François Devaux, qui pensait à l'époque être le seul à avoir été abusé par le père Bernard. Virieux contacte alors Devaux pour lui dire qu'il n'est pas le seul à avoir subi les agissements du prêtre de Sainte-Foy-les-Lyon. Au début de l'année 2016, les deux hommes décident de créer une association, « La parole libérée », et montent à partir de rien un site Internet, veritegroupesaintluc.fr avec l'aide d'une troisième victime, Alexandre.

« C'est grâce à Internet que l'on a pu mener cette enquête », nous raconte Dominique.

Le groupe de scouts Saint-Luc dans les années 1980. Image via veritegroupesaintluc.fr

Les trois hommes partent à la recherche de leurs anciens camarades de scouts grâce à LinkedIn ou Facebook. Ils commencent à compiler des témoignages d'autres enfants abusés par le père Bernard sur leur site, et à publier les aveux du prêtre— sous forme de lettres qu'il envoyait aux parents de victimes.

« Je sais que le mal fait ne s'efface pas, que les blessures existent et j'en suis tourmenté, j'avais pourtant voulu faire de ma vie quelque chose de beau, » écrivait en 1998, le père Bernard aux parents d'une victime.

Fin janvier 2016, le père Bernard, qui a alors plus de 70 ans, se trouve placé en garde à vue, suite aux plaintes pour agressions sexuelles déposées par plusieurs jeunes scouts devenus quarantenaires. Le 27 janvier, il est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire pour « agressions sexuelles et viols sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité ».

« Mon client a reconnu les faits qui lui ont été reprochés devant le juge d'instruction », indique à l'époque Maître Frédéric Doyez, l'avocat du prêtre, qui précise aussi une chose étonnante. Selon son avocat, le père Bernard a confié au juge que « les faits étaient connus par les autorités ecclésiastiques depuis 1991 ».

« L'institution avait connaissance du danger »

C'est pour dénoncer l'immobilisme de l'institution ecclésiastique, que se battent aujourd'hui les membres de l'association La parole libérée.

« On a constaté que l'institution [Ndlr, l'Église] avait connaissance du danger, mais a décidé de fermer les yeux, » nous explique ce mercredi, Dominique, la femme de Bertrand Virieux. Elle est psychologue pour les victimes recensées par l'association. « C'est pour cela qu'on se bat. »

Cela fait effectivement 25 ans que l'Église est au courant des agissements du père Bernard, puisqu'en 1991 les parents de François Devaux avaient alerté l'archevêque de Lyon de l'époque, le cardinal Albert Decourtray, des dérapages du prêtre de Sainte-Foy-les-Lyon. Le père Bernard avait ensuite admis les faits par écrit.

En guise de réponse, le diocèse de Lyon va alors décider de muter dès 1991 le père Bernard vers une autre paroisse, à Neulise, dans la Loire, tout en assurant aux parents plaignants qu'il ne sera plus au contact d'enfants. Mais d'après les recherches des membres de l'association La parole libérée, celui qui se fait appeler « père Preynat » à partir de 1991, continue d'être en contact avec des enfants, puisqu'il enseigne notamment le catéchisme — malgré les engagements du diocèse.

Nouvelle alerte auprès du diocèse

D'après les membres de La parole libérée, l'Église va encore faillir à sa mission en 2007 lors d'un nouveau signalement d'attouchements du père Bernard (antérieurs à 1991) au diocèse de Lyon.

Depuis 2002, c'est désormais le cardinal Philippe Barbarin qui occupe le poste d'archevêque de Lyon. En 2007, suite au nouveau signalement, Barbarin décide alors de convoquer le père Bernard pour comprendre ce qu'il se passe — n'ayant jamais entendu parler de ces faits.

Lors de leur entretien, le prêtre assure à Barbarin que depuis 1991, il n'a pas retouché un enfant. Barbarin décide de le croire et estime qu'il n'y a aucun indice de récidive, comme il l'explique dans une interview au journal La Croix. Il décide donc de ne rien faire et le nomme même curé en 2011.

En juillet 2014, l'histoire du père Bernard vient à nouveau aux oreilles du cardinal Barbarin quand Alexandre, victime et membre de La parole libérée, lui envoie un mail pour lui demander pourquoi le père Bernard pouvait toujours s'occuper d'enfants. Barbarin invite alors Alexandre à rencontrer son ancien agresseur.

Après un entretien déconcertant avec le père Bernard en octobre, dont Le Monde fait le descriptif (ils récitent ensemble un « Notre Père » en se tenant la main) Alexandre rencontre enfin Barbarin. L'archevêque lui promet d'informer le Vatican. Mais les mois passent et rien ne semble bouger.

Ne supportant plus que le père Bernard soit toujours en poste, Alexandre écrit alors en juin 2015 au Pape et au procureur de la République. Une enquête de police commence. Après que le cardinal lui a interdit tout exercice pastoral, le père Bernard quittera finalement sa paroisse le 31 août 2015 — 25 ans après avoir avoué ses agissements et plus d'un an après le témoignage d'Alexandre.

La question est désormais de savoir si le cardinal à essayer de couvrir le père Bernard. Le parquet de Lyon a ordonné une enquête préliminaire pour « non-dénonciation de crime » et « mise en danger de la vie d'autrui » contre les membres du diocèse de Lyon (dont le cardinal Barbarin) qui étaient au courant des agissements du père Bernard et n'ont pas alerté la justice. Une double accusation que Barbarin a toujours réfuté en bloc.

Les langues se délient

Dix jours plus tard, le 14 mars, le journal Le Figaro diffuse le témoignage d'une victime d'un autre prêtre lyonnais, qui assure que le cardinal était au courant, mais qu'il n'a rien fait.

Pierre (la nouvelle victime interrogée par le quotidien français et qui souhaite conserver l'anonymat) affirme avoir été victime au début des années 1990 des attouchements d'un prêtre lyonnais, le père Jérôme Billioud, de l'ensemble paroissial La Croix Rousse.

En 2009, Pierre décide de porter plainte et rencontre alors Barbarin à la Gare de Lyon à Paris pour lui parler de son cas. « Le cardinal m'a demandé pardon au nom du prêtre. [...] Il n'a rien fait pour protéger les autres enfants, il l'a laissé en place, au même endroit, » explique Pierre au Figaro. « Barbarin n'a pas voulu faire ce ménage, il a mis de la poussière sous le tapis pendant des années et maintenant, tout lui explose à la figure. »

Comme dans le film Spotlight, les langues se délient une fois que le premier a eu le courage de parler et c'est ce qui semble se passer dans cette affaire Barbarin. Ce mardi, François Devaux assurait qu'une troisième affaire concernant un prêtre lyonnais devrait être rendue publique sous peu.

La question de la prescription

Le cardinal Barbarin est revenu sur ces faits en indiquant que la plupart tombe sous le coup de la prescription — puisqu'ils sont trop anciens.

Lors d'une conférence de presse, ce mardi à Lourdes, Barbarin a nié avoir couvert des faits de pédophilie avant de déclarer « Y a-t-il prescription juridique ou pas ? Prescription juridique peut-être, la justice va le dire. La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits, certains peut-être pas, c'est la justice qui se prononcera. »

Les membres de l'association La parole libérée se battent aussi pour que les actes pédophiles deviennent imprescriptibles. Un voeu qui commence à percer dans la sphère politique, puisque ce mercredi sur RTL, Yves Jégo, député UDI de Seine-et-Marne a déclaré, « Tout acte qui est un acte d'agression contre un enfant ou d'attouchement vis-à-vis d'un enfant ne devrait pas pouvoir être prescrit. Ce serait une vraie évolution. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray

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