Quel futur pour les compagnies pétrolières après l'Accord de Paris ?

Hier, l'Accord de Paris est entré en vigueur pour les 97 pays qui l’ont ratifié. S'ils respectent leurs engagements, les géant du gaz et du pétrole vont faire grise mine.
4.11.16
Forage pétrolier offshore. Image: Flickr/Pete Markham

Hier, l'Accord de Paris est entré en vigueur pour les 97 pays qui l'ont ratifié. Ces pays, qui représentent à eux tous près de 70% des émissions mondiales de carbone, doivent à présent concrétiser leurs engagements.

Parallèlement, les grandes compagnies pétrolières mondiales sont encouragées à rationaliser leur activité dans la perspective d'une diminution de 80% des émissions de carbone d'ici 2050. Par exemple, les prédictions d'ExxonMobil sur l'énergie montrent que la demande de pétrole continuera à augmenter lors des prochaines décennies. Selon la compagnie, le pétrole, le charbon et le gaz naturel alimenteront 80% des besoins énergétiques mondiaux d'ici 2040. Devant cette contradiction, il est nécessaire de se demander dans quelle mesure l'accord sur le climat et la production pétrolière peuvent être compatibles, et si oui, dans quelles conditions.

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Bien que nombre de ces compagnies aient reconnu les objectifs énoncés dans l'Accord de Paris – et les approuvent, pour certaines d'entre elles - elles continuent à profiter de l'incertitude liés aux scénarios énergétiques et climatiques proposés par les scientifiques, afin de retarder au possible la mutation de leur activité.

L'Accord de Paris constitue sans doute l'engagement le plus ambitieux réalisé jusqu'ici au niveau international afin de lutter contre le changement climatique. Son objectif premier est de limiter l'augmentation des températures moyennes sur la planète par le biais de « contributions fixées au niveau national » qui engage chaque pays ayant ratifié l'accord à fixer et tenir ses propres objectifs climatiques. En cas de succès, l'accord permettra de maintenir la hausse des températures à moins de 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels (l'idéal étant une hausse maximale de 1,5°C).

Cette semaine, un collectif de sociétés pétrolières, dont BP, Statoil et Royal Dutch Shell, a annoncé qu'il créerait un fonds d'investissement pour le développement des énergies renouvelables. En février, un porte-parole de l'OPEP a également souligné l'importance de promouvoir des alternatives énergétiques propres. Ces organisations ont même parrainé la COP21, la conférence internationale à l'occasion de laquelle les pays ont signé l'Accord de Paris l'année dernière.

En dépit de ces promesses, ces sociétés estiment que pétrole aura sa place dans le siècle à venir. « Les pays ne sont pas en mesure de se débarrasser du pétrole du jour au lendemain, en aveugle, en espérant trouver des solutions énergétiques alternatives viables à terme », a déclaré le conseiller commercial d'ExxonMobil, Ken Golden, en réponse aux inquiétudes croissantes des nations concernant leur dépendance aux combustibles fossiles.

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« Nous estimons que le business model d'ExxonMobil marque une contradiction entre son acceptation de la réalité du changement climatique et ses prédictions sur la demande pétrolière croissante », explique Tim Donaghy, chercheur à Greenpeace US. « Il y a un risque énorme pour ces entreprises ; si les pays respectent effectivement leurs engagements climatiques et modifient leur économie en conséquence, ExxonMobil risque d'être dans une position délicate. »

Le problème, c'est que les entreprises pétrolières ne sont pas tenues de rendre leurs comptes publics, et peuvent affirmer qu'elles sont parfaitement rentables sans avoir à en fournir les preuves. À l'heure actuelle, la Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis enquête sur la comptabilité d'ExxonMobil, tentant de trouver des informations qui indiqueraient que la société aurait menti à ses investisseurs sur la valeur réelle de ses réserves de pétrole. En théorie, les compagnies pétrolières devraient prendre en compte l'effet que les réglementations liées au changement climatique - comme celles découlant de l'Accord de Paris - auront sur leurs actifs.

Nous savons que des sociétés comme ExxonMobil sont confrontées à l'éventualité de devoir abandonner une large partie de leurs réserves de pétrole et de gaz. Compte tenu de la chute mondiale des prix de l'énergie, la société a déclaré que 20% de ses actifs, des indicateurs clés de sa santé financière, pourraient être réduits. Les entreprises craignent plus que tout ces « actifs gelés », ici des réserves de pétroles qui contribuent à la valorisation de l'entreprise mais ne permettent pas de faire de profit.

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Les prospecteurs envisagent également à exploiter des réserves de combustibles fossiles dans des endroits isolés qui induiront une augmentation des risques et des coûts, comme la mer de Beaufort, dans l'Arctique, où les conditions météorologiques rendent pratiquement impossible le forage en toute sécurité.

« Dans un premier temps, les compagnies pétrolières devront divulguer davantage d'informations aux investisseurs et au public. Les rapports prospectifs actuels ne nous aident pas à évaluer ce que les compagnies pétrolières peuvent et doivent faire », a déclaré Donaghy.

« L'enquête de la SEC sur les actifs d'ExxonMobil est une sorte de 'test de résistance' permettant de comparer le modèle commercial de l'entreprise et les exigences de l'Accord de Paris. De manière intéressante, cette enquête pourrait motiver la divulgation publique systématique des résultats de ce genre de test, à l'avenir. »

ExxonMobil n'a pas souhaité commenter cette incompatibilité manifeste entre ses propres scenarios prospectifs sur le marché de l'énergie et les prédictions climatiques proposées par l'Accord de Paris, qu'elle accepte.

Par le passé, des sociétés telles qu'ExxonMobil ont vigoureusement contesté les recommandations des spécialistes du climat, et leur bilan sur les effets des émissions de carbone. Une enquête d'InsideClimate a révélé qu'ExxonMobil a disposé de toutes les informations nécessaires sur le réchauffement climatique dès les années 1970, quand elle a mené ses propres recherches sur le sujet. Depuis lors, les géants du pétrole et du gaz se sont échinés à discréditer systématiquement les résultats de la recherche scientifique, et à faire progresser leurs intérêts par le lobbying et le financement de campagnes politiques. Des procureurs généraux américains tentent aujourd'hui de découvrir si ExxonMobil, en particulier, a intentionnellement menti au public sur le sujet du changement climatique.

L'Accord de Paris a mis en branle des événements qui devraient inciter les compagnies de combustibles fossiles à remettre en question leur viabilité à long terme. Mais même avec des changements sans précédent à notre mix énergétique mondial, certains experts estiment que ce n'est pas suffisant.

L'Accord de Paris a déclenché une longue série d'événements qui devraient inciter les compagnies de pétrole et de gaz à remettre en question leur viabilité à long terme. Mais même avec des changements structurels sans précédent dans le mix énergétique mondial, certains experts estiment qu'aucune initiative ne suffira à enrayer le problème.

Aux États-Unis, le président Obama a promis de réduire les émissions de carbone de 28% (année de référence : 2005) à partir de 2025. Mais une étude publiée récemment dans Nature Climate Change a conclu que si nous ne durcissons pas la réglementation actuelle, ces objectifs ne seront pas atteints.

Les géants du gaz et du pétrole survivront-ils à la révolution énergétique ? Il est impossible de le dire à l'heure actuelle. Pour le moment, les pays signataires de l'Accord de Paris doivent avant tout prouver qu'ils sont capables de respecter leurs engagements.