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Dans les coulisses de BestGore.com, le site le plus horrible du monde

Malgré la condamnation de son fondateur, le site qui avait diffusé l'infâme vidéo de Luka Magnotta en 2012 se pose toujours en défenseur de la liberté d'expression, entre vidéos de meurtres, antisémitisme et paranoïa.
BestGore.com est le site le plus horrible du monde

Mardi 26 janvier, le webmaster Mark Marek a été condamné à 6 mois de prison avec sursis, 3 mois de détention à domicile et 30 heures de travaux d'intérêt général par un tribunal canadien pour "corruptions de moeurs". Il était poursuivi en vertu de l'article 163 du Code criminel. Ce texte surnommé "Obscenity Act" dispose que quiconque "produit, imprime, publie, distribue, met en circulation, ou a en sa possession aux fins de publier, distribuer ou mettre en circulation, quelque écrit, image, modèle, disque de phonographe ou autre chose obscène" commet un délit passible de deux années de prison ferme. Le Canadien a plaidé coupable.

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D'ordinaire, l'article 163 est rarement invoqué dans les tribunaux canadiens. Mark Marek était poursuivi pour un méfait exceptionnel : en mai 2012, il a été le premier à diffuser sur Internet la vidéo intitulée 1 Lunatic 1 Ice Pick. D'une durée de onze minutes, elle représente un individu s'adonner à des actes de nécrophilie et de cannibalisme sur un cadavre bâillonné. On apprendra plus tard que cet enregistrement est l'oeuvre de Luka Rocco Magnotta, surnommé depuis le dépeceur de Montréal et condamné à la prison à vie en 2014 pour le meurtre de Lin Jun.

Mark Marek a révélé 1 Lunatic 1 Ice Pick par le biais de son site Best Gore, qu'il décrit lui-même comme un "reality news website". "(Best Gore) rend compte de véritables événements qui ont lieu tout autour du monde, explique le Canadien dans la catégorie "A propos" du site. Les photos et les vidéos partagées ici n'ont pas été bricolées par une équipe d'effets spéciaux venue d'Hollywood. Elles sont aussi réelles qu'elles peuvent l'être et je crois que les gens ont le droit de connaître la vérité. La vérité réelle, non-censurée." Comprendre : des images de gens morts ou mourants.

Depuis la naissance du site le 30 avril 2008, quelques 7 500 publications ont été effectuées sur Best Gore. On y trouve des vidéos de meurtre à gros budget réalisées par l'Etat islamique, des exécutions filmées au caméscope analogique par des insurgés tchétchènes, des albums photo de cadavres oblitérés par un accident de la route. Le catalogue de la créature de Mark Marek est extrêmement varié ; pour peu qu'elle ne soit pas truquée, toute représentation susceptible de frapper l'internaute insouciant est la bienvenue sur le site, qu'elle ait été extraite d'un ouvrage médical ou capturée dans un donjon BDSM.

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Contacté par Motherboard, Vasily Kirov, un bénévole qui prend soin des aspects techniques de Best Gore depuis 2008, a expliqué que le site était mis à jour avant tout grâce à sa communauté : "A peu près toutes les vidéos et photos que nous publions nous sont envoyées par notre vaste réseau de fans et de contributeurs." C'est comme ça que Mark Marek a mis la main sur 1 Lunatic 1 Ice Pick à la fin du mois de mai 2012. "Nous avons reçu la vidéo de la même manière que nous recevons tout notre contenu : quelqu'un a envoyé un e-mail, a affirmé Vasily Kirov. Cet e-mail contenait un lien vers YouTube, où la vidéo originale était hébergée." L'expéditeur de ce message était Luka Rocco Magnotta lui-même.

Le 25 mai 2012, Mark Marek a pris la décision de diffuser 1 Lunatic 1 Ice Pick sur Best Gore en l'accompagnant d'un long texte de mise en garde : "[C'est] sans doute la pire chose que vous ayez jamais vu." Bien qu'averties en vitesse et en masse par les internautes, les autorités ont tout bonnement ignoré les premiers signalements de la vidéo. Cet immobilisme n'a pas empêché la communauté de Best Gore d'entamer sa propre enquête et de concentrer ses soupçons sur Luka Rocco Magnotta dès le 27 mai, deux jours avant le début des investigations officielles. Le jeune homme s'était déjà fait connaître dans certains coins du web en réalisant des vidéos dans lesquelles il torturait des chats.

La grande rapidité avec laquelle les fidèles de Best Gore ont identifié Luka Rocco Magnotta tient en partie à leur nombre. Le site de Mark Marek a enregistré quelque 8,2 millions de visiteurs uniques en 2011. Suite à la mise en ligne de 1 Lunatic 1 Ice Pick, cette audience déjà solide a été multipliée par trois ; en 2012, plus de 25 millions de personnes ont poussé la porte du site. Ensuite, Best Gore a cessé de mesurer sa popularité. "Jusqu'au 31 décembre de cette année-là, nous avions recours à Google Analytics, a expliqué Vasily Kirov. Après, du fait d'inquiétudes quant à la manière dont Google utilisait les données recueillies, nous nous en sommes débarrassés."

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Si l'affaire du dépeceur de Montréal n'avait pas été aussi largement médiatisée, Best Gore n'aurait peut-être jamais connu ce pic de popularité. Les statistiques du site n'ont cru qu'une semaine après la mise en ligne de la vidéo, quand les grands titres internationaux se sont emparés du fait divers suite à la découverte des restes de Lin Jun, le 29 mai 2012. La police du Canada a identifié Luka Rocco Magnotta comme le principal suspect dès le lendemain. Soudain, Best Gore a été exposé de toutes parts comme la source de 1 Lunatic 1 Ice Pick. Mêlée à l'embarras suscité par le manque de réactivité des forces de l'ordre face aux premiers signalements de la vidéo, cette nouvelle célébrité a sans doute poussé les autorités à réagir.

La police de Montréal a ouvert une enquête sur le site de Mark Marek dès le début du mois de juin 2012, en invoquant immédiatement de possibles poursuites pour "publication de matériel obscène". Le 17 juillet 2013, au terme d'une enquête fastidieuse qui a prouvé qu'il était bien le propriétaire et l'administrateur de Best Gore, Mark Marek a été arrêté et inculpé pour "corruption de moeurs". Il a été relâché sous caution quelques jours plus tard, à la condition qu'il n'utilise plus Internet. Un vrai problème pour le Canadien : en plus de son site de "reality news", il était l'administrateur d'une trentaine de sites web consacrés notamment au tourisme et à la musique.

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Complètement privé du réseau, Mark Marek a dû déléguer les pouvoirs de son petit empire. Sur Best Gore, ce sont les rédacteurs bénévoles qui ont pris le relais. Malgré l'absence de leur patron, ils ont continué à faire ce qu'ils faisaient depuis les débuts du site : produire quelques phrases de mise en contexte pour accompagner les images qu'ils auront jugées dignes d'apparaître sur Best Gore. Vasily Kirov a refusé de révéler le moindre détail sur le nombre et l'organisation de ses coéquipiers : "Nous protégeons l'identité de nos auteurs. Nous nous connectons toujours au site par le biais du réseau Tor et partageons plusieurs pseudonymes, afin que personne ne puisse identifier un seul d'entre nous."

Ce plan "débrouille et paranoïa" a également été appliqué au modèle économique de Best Gore après l'arrestation de Mark Marek. Fin 2012, le site a bloqué les donations de ses fans. Jusqu'alors, c'étaient elles qui maintenaient le site à flot. "Nous n'acceptons plus d'aide financière, par peur que le gouvernement canadien n'attaque nos donateurs", a indiqué Vasily Kirov. Ces généreux mécènes ont été remplacés par une poignée de publicités pornographiques. "Elles ne rapportent pas grand chose, tout juste assez pour payer le serveur et nos frais fixes, a poursuivi le bénévole. Les quelques centaines de dollars qui restent une fois les factures réglées vont alimenter un fonds d'aide à Mark Marek." Un maigre pécule dont le webmaster s'est servi pour payer ses frais de défense quand il ne prévoyait pas encore de plaider coupable.

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Best Gore a continué à fonctionner sans l'aide de son fondateur pendant plus de deux ans. Deux années au cours desquelles les rédacteurs de Best Gore ont enchaîné les billets dénonçant la corruption de la justice Canadienne, le viol de la liberté d'expression, les abus policiers qu'aurait subis Mark Marek. De longs articles fidèles à la ligne éditoriale du site, paranoïde et complotiste depuis ses premiers jours. Vasily Kirov l'a martelé tout de go à Motherboard : "Parce qu'une bonne partie du contenu publié sur Best Gore a trait aux violences policières, à la brutalité d'Etat et à ceux qui tirent un bénéfice des conflits armés, les gens qui profitent de la guerre et les psychopathes en uniforme qui abusent de leur pouvoir cherchent un moyen de nous réduire au silence."

Sur Best Gore, ces "profiteurs de guerre" et ennemis de la vérité sont souvent évoqués de manière plus directe. Ce sont les Juifs ; Mark Marek et son équipe ont amplement documenté leur furieux antisémitisme dans des articles expliquant pourquoi les Juifs déclenchent et entretiennent des conflits pour s'enrichir, pourquoi ils ont inventé la Shoah et comment ils maintiennent leur emprise sur le monde en propageant des mensonges grâce à leur empire médiatique. Le motif de cette haine est le même que celui qui pousse Best Gore a diffuser des images de mort : la lutte pour la vérité.

Mark Marek a beaucoup justifié l'existence de son site en invoquant une mission de révélation de la réalité. A l'en croire, "Il devrait relever de notre devoir et de notre responsabilité de savoir ce qui se passe vraiment autour de nous. (…) Best Gore a été créé pour réveiller les gens." Vasily Kirov partage ce sentiment. "Best Gore est le site le plus honnête d'Internet, a-t-il déclaré pour expliquer son engagement de longue date auprès de Mark Marek. Travailler pour lui est avant tout un privilège. (…) Il a le courage de chercher la vérité, quelque soit l'endroit où elle mène." Exposer les atrocités commises par Luka Rocco Magnotta ou les exactions des cartels de la drogue, c'est montrer le monde tel qu'il est. Et d'après la ligne éditoriale antisémite de Best Gore, exposer les mensonges du complot juif aussi.

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En dépit de leur logorrhée haineuse, les représentants de Best Gore n'ont jamais été poursuivis pour incitation à la haine envers un groupe identifiable, un délit puni par les lois du Canada. Entre l'inculpation et la condamnation de Mark Marek, son équipe s'est bien gardée de révéler la dimension antisémite de son site. Elle a préféré dépeindre le webmaster comme un combattant de la liberté d'expression injustement persécuté. "Les poursuites dont je fais l'objet sont politiques, pas criminelles, a-t-il lui-même affirmé en juillet 2015. C'est la raison pour laquelle je ne prépare aucune défense. Je suis prêt à aller en prison pour ce en quoi je crois : un Internet libre et ouvert et le droit à l'information pour tous."

L'argument du droit à l'information est très prisé par les sites qui diffusent des images violentes et authentiques, notamment l'hébergeur de vidéos LiveLeak. En l'inaugurant en octobre 2006, son co-créateur et principal représentant Hayden Hewitt cherchait à proposer un média alternatif, non censuré, mais pas un site "gore" : contrairement à Best Gore, LiveLeak n'accepte que les contenus jugés suffisamment informatifs par ses modérateurs. Contacté en amont du procès de Mark Marek, Hayden Hewitt a critiqué l'utilisation de l'article 163 à l'encontre du Canadien : "Je pense que l'accusation de "corruption de moeurs" est tout à fait ridicule, mais les autorités veulent clairement le poursuivre pour quelque chose. C'est sans doute ce qu'ils ont trouvé de mieux."

Le fondateur de LiveLeak a peut-être raison. Les lois du Canada et des Etats-Unis, sur le territoire desquels Best Gore est hébergé, ne punissent pas la diffusion d'images de mort au nom de la liberté d'expression et du droit à l'information. Malheureusement pour Mark Marek, l'Etat Canadien a estimé que 1 Lunatic 1 Ice Pick était "obscène", c'est à dire trop atroce pour servir l'intérêt général. D'après l'article 163, en vertu duquel le webmaster a été poursuivi, "est réputée obscène toute publication dont une caractéristique dominante est l'exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l'un ou plusieurs des sujets suivants, savoir : le crime, l'horreur, la cruauté et la violence."

Le Canada pourrait brandir le vaporeux article 163 contre n'importe quel site gore ou pornographique. Dans les faits, il le dégaine avant tout contre ceux qui ont fait scandale en diffusant des images violentes, même si elles ne sont pas authentiques. En 2009, il a ainsi été utilisé pour poursuivre Rémy Couture, un spécialiste des effets spéciaux qui avait choqué quelques internautes en utilisant des trucages trop réalistes dans l'une de ses oeuvres. Il a été acquitté en 2012.

En poursuivant Mark Marek au nom de l'Obscenity Act, les autorités canadiennes ont conforté le webmaster dans son rôle d'agitateur persécuté. Le 25 janvier, après avoir admis sa culpabilité face au tribunal, il a fait publier une lettre ouverte moqueuse sur son site : "Le "Je pense donc je suis" de Descartes pourrait être adapté aux principes moraux canadiens en "Je pense, donc je suis coupable"." Le lendemain, il est sorti du tribunal en brandissant un panneau sur lequel il avait écrit "Coupable de crime de pensée canadien". Best Gore n'a pas fini de combattre pour sa vérité.