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Culture

La science-fiction féministe est le meilleur genre littéraire de tous les temps

Une introduction aux délices indicibles de la science-fiction pour les femmes, par les femmes.
26.9.14
Deux classiques du genre de la science-fiction féministe

Je ne sais pas si vous êtes une fille et si vous aimez la science-fiction, mais si c'est le cas, lisez L'Autre Moitié de l'homme. Ce roman de science-fiction, écrit par la défunte Joanna Russ en 1970, se déroule dans quatre mondes habités par quatre différentes femmes partageant le même génotype et dont les noms commencent tous par la lettre J. Il y a Jeannine Dadier, qui vit en 1969 dans une Amérique qui ne s'est jamais remise de la Grande Dépression ; Joanna, toujours en 1969, mais dans une Amérique normale ; Janet Evason, une créature amazone vivant dans un monde nommé Lointemps et uniquement peuplé de femmes ; et Alice Reasoner, ou « Jael », une chef de guerre dans un futur où les hommes et les femmes s'envoient des bombes nucléaires depuis des décennies.

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La première fois que j'ai lu L'Autre Moitié de l'homme, j'ai eu l'impression que la moquette de ma chambre d'hôtel avait été arrachée de sous mes pieds, révélant un étincelant parquet intergalactique qui s'était d'une certaine manière toujours trouvé là. Après tout, je me considérais comme une fan de science-fiction, mais j'y étais arrivée, comme beaucoup de jeunes lecteurs, par les space operas et les récits d'aventure d'Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, et Ray Bradbury. J'adore toujours ces écrivains, bien entendu, mais l'idée que la science-fiction – mon genre de prédilection – pouvait en fait être écrit pour moi, et sur moi, m'était inconnue.

L'Autre Moitié de l'homme est l'un des nombreux merveilleux romans de science-fiction provocateurs et non-linéaires qui ont émergé aux côtés de la seconde vague de féminisme des années 1960 et 1970. Ca peut paraître outrancier, mais peu de médiums sont aussi efficaces pour articuler les aspirations du féminisme. La science-fiction est, après tout, défini par sa capacité à construire des réalités alternatives cohérentes. Parmi elles, pourquoi pas des mondes libérés du sexisme, ou des utopies dépassant les genres ? De telles inventions peuvent être aussi exotiques que des colonies lunaires ou des villes peuplées d'androïdes. Et, bien sûr, les femmes sont des extra-terrestres – qui de plus approprié pour écrire des histoires d'aliens ?

La science-fiction nous en dit plus sur le présent que sur le futur ; n'importe quel Trekkie vous le confirmera. Pour toutes ses incursions là où personne d'autre ne s'était rendu auparavant, les premiers conflits du Star Trek originel étaient ceux des sixties : les relations interraciales, l'impérialisme et la Guerre froide. Pareil pour la science-fiction féministe. Les romans de Joanna Russ, Marge Piercy, Ursula K. Le Guin, et Octavia Butler étaient la littérature d'un mouvement, s'adressant aux peurs et aux désirs des femmes dans les dernières décennies du XXe siècle.

La science-fiction a longtemps été un truc de garçon. Regardez ce qui perdure de ses premières apparitions dans la culture populaire, sous la forme d'un genre criard publié dans des magazines pulps et en livres de poche : rayons laser, missiles, colons de l'espace virils et femmes enlevées, prises au piège des tentacule d'un quelconque ennemi extraterrestre. La bravoure de Buck Rogers et la détermination en acier de John Carter étaient vendues aux jeunes hommes lisant Popular Mechanics – pas à leurs sœurs ou à leurs mères. Pour les auteurs de science-fiction féministe du début des années 1970, la tentation de subvertir ce terrain de jeux, de tordre ses missiles phalliques et son impérialisme intergalactique, était irrésistible.

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Ce n'était d'ailleurs pas la première fois. Frankenstein, qui pour beaucoup de critiques est le premier véritable roman de science-fiction, fut écrit par une femme de 21 ans nommée Mary Shelley. Les femmes dépeignant une littérature utopique au XIXe et début du XXe siècle abordaient souvent les conflits de la première vague de féminisme ; dans le roman de 1905 Herland, une utopie à un seul sexe est décrite comme l'ordre social idéal, libéré de la guerre.

Tout ça pour dire qu'il n'y a rien d'objectivement masculin à propos de la science-fiction. Il n'y a rien d'objectivement quoi que ce soit à son sujet ; la science-fiction est une page blanche. Elle se déroule souvent dans le futur, qui est après tout un lieu où aucun genre, nation, doctrine ou technologie ne peut avoir de prétentions.

Bien sûr, il y a toujours eu des femmes dans la science-fiction, mais elles relevaient souvent du cliché de la « demoiselle en détresse ». Image via Pulp Covers

Revenons à L'Autre Moitié de l'homme. Bien qu'une partie du livre se déroule dans le futur, aucune de ses réalités alternatives n'est « notre » passé ou « notre » futur. Elles sont plutôt des manifestations de la même femme, étalées dans le temps. Elles sont des potentialités, la multitude contenue en toute femme. Comme Russ l'écrit, « pour résoudre les contrariétés, unissez-les dans votre propre personne. » C'est une bonne métaphore de ce que fait aussi la littérature, en nous donnant accès à l'étrangeté infinie du monde et de ses possibilités, pour ne pas parler des possibilités d'un monde libéré des contraintes déterminées par le genre.

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La science-fiction en particulier nous offre des mondes si différents du notre qu'en tant que lecteurs, on peut se sentir soudainement nauséeux et désorienté ; les critiques du genre appellent cette sensation le « cognitive estrangement », soit la « séparation cognitive ». Et pourtant, la science-fiction finit toujours par confronter les problèmes du présent de manière précisément empirique.

C'est son rôle. Son étrangeté clarifie notre normalité – et la rend, elle aussi, étrange. En nous donnant des aperçus de mondes alternatifs, d'endroits où les propriétés culturelles que nous tenons pour acquises sont renversées à 180 degrés, la science-fiction nous aide à percevoir notre situation réelle sans aprioris. « La science-fiction féministe est une clé », écrit la critique Marleen S. Barr, « pour révéler les intentions souvent dissimulées de la patriarchie. »

Alice B. Sheldon, une auteur de science-fiction qui a écrit sous le pseudo masculin de James Tiptree, Jr. pendant des décennies. Un prix littéraire est maintenant donné en son nom pour des livres explorant les questions de genre à travers la science-fiction et la fantasy. Photo via NPR

Une manière particulièrement efficace de révéler ces intentions – ou simplement de construire des univers sortant des contraintes des sociétés dominées par les hommes – est d'imaginer des mondes à sexe unique. Il existe une longue tradition de lieux uniquement féminins dans la littérature et la mythologie, qui débute avec les Amazones de l'Antiquité. Beaucoup de classiques du canon mince mais solide de la SF féministe du milieu des années 1970 s'y déroulent :

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L'Autre Moitié de l'homme, bien sûr, Woman on the Edge of Time de Marge Piercy, Leviathan's Deep de Jayge Carr, où les hommes sont de malheureux concubins garçons de courses, The Wanderground de Sally Gearhart, où les femmes ont fui les villes dominées par les hommes et se sont réfugiées dans la nature, et l'oeuvre de Suzy McKee Charnas. D'autres romans de cette période, comme la Main gauche de la nuit d'Ursula K. Le Guin, sur une planète d'androgynes asexués, ont une approche plus fluide des questions de genre.

Dans tous ces cas, la question est la même : qu'arrive-t-il quand les hommes sont retirés de l'équation ? Peut-être la paix mondiale. Peut-être que les relations lesbiennes deviennent la norme. Peut-être que des rituels matrilinéaires remplacent nos coutumes sociétales existantes. Peut-être que la reproduction de l'espèce s'accomplit d'une manière différente, sans sexe – ou par un nouveau type de relations sexuelles. Peut-être qu'il s'agit d'une dystopie.

Il n'y a pas moyen de le savoir avec certitude, mais la simple spéculation nous pousse à reconsidérer les choses que l'on tenait pour acquises à propos de notre monde. Par exemple, imaginez-vous vivre dans une colonie de femmes toute votre vie, élevant seulement des filles, habituées à un gouvernement et une économie dirigés par des femmes, et vous retrouver face à un homme pour la première fois. Il vous paraîtrait étranger, comme dans cette description du livre iconique When It Changed de Joanna Russ :

Ils sont plus grands que nous. Ils sont plus grands et plus larges… Ils sont manifestement de notre espèce mais différents, indescriptiblement différents, et tandis que mes yeux ne pouvaient pas et ne peuvent toujours pas comprendre les lignes de ces corps étrangers, je ne pouvais pas me résoudre à les toucher… Je peux simplement dire qu'ils étaient des singes aux visages humains.

Tu parles d'une séparation cognitive ! Ce n'est pas surprenant que la science-fiction ait été tour à tour découverte par des communautés cherchant un outil créatif pour la critique culturelle. Ses limites reposent là où la dernière personne les a laissées. Avant les féministes, il y avait la science-fiction des New Wavers, qui ont introduit le genre aux techniques littéraires et aux expérimentations psychédéliques du début des années 1960, dans l'espoir d'illuminer un peu l'establishment coincé.

Après eux, le déluge : les afrofuturistes, les cyberpunks, d'innombrables sous-genres jouant avec les codes de l'altérité pour faire passer leur message. Cependant, peu importe le message, les auteurs de science-fiction utilisent toujours les mêmes mécanismes : changer le monde d'une manière significative, le faire basculer. Nos idées préconçues glissent alors. Là où elles atterrissent, le sol n'est plus jamais aussi solide.